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Pour tous ? Oui, pour tous !
Par Michel Kneubühler et Thierry Renard

Préface du livre « Pour tous ! 1789-2009 : démocratiser l’accès à la culture »

2009 – cela n’aura échappé à personne – marque le cinquantième anniversaire de la création, en France, d’un ministère chargé de la Culture. En effet, c’est le 26 juillet 1959 que paraît au Journal officiel de la République française le décret, daté du 24 du même mois, « portant organisation du ministère chargé des Affaires culturelles ». Rédigé par André Malraux, nommé le 3 février précédent « ministre d’État, ministre des Affaires culturelles », il précise dans son article premier les missions du nouveau département ministériel :
« Le ministère chargé des Affaires culturelles a pour missions :
- de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français ;
- d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel ;
- de favoriser la création des œuvres de l’art et de l’esprit qui l’enrichissent ».

Ah ! Ce « plus grand nombre possible » ! Dans cette expression d’apparence si anodine se dissimule l’une des questions les plus taraudantes et complexes qu’ait à gérer la puissance publique : ce qu’on nomme aujourd’hui démocratisation culturelle mais qui a pu en d’autres temps porter d’autres noms et recouvrir d’autres réalités.

Car la question du « plus grand nombre » ne date assurément pas de 1959 : il n’est pas abusif de la penser consubstantielle à la Révolution française, même si l’accès à la culture, à l’époque, se confond avec l’accès à l’instruction publique – voyez, dans les pages qui suivent, les extraits signés Condorcet ou Boissy d’Anglas. Au XIXe siècle, certains de nos plus grands penseurs font leur cette préoccupation, dans l’objectif de transformer la société et d’y affirmer la liberté autant que la justice sociale : c’est, dans les premiers mois de la Deuxième République, Hugo montant à la tribune de l’Assemblée nationale pour demander qu’on multiplie « les bibliothèques, les musées, les théâtres, les librairies » ou, en cette même année 1848, Jules Michelet s’exclamant « Mettez les arts dans la main du peuple, ils deviendront l’épouvantail des tyrans ! ». Avec l’installation durable de la République, la question passe peu à peu des discours enflammés ou volontiers lyriques de certains intellectuels ou tribuns – Romain Rolland, Émile Zola, Jean Jaurès… – à l’action publique proprement dite. Sous le nom de popularisation, elle trouve un premier terrain d’expérimentation « en vraie grandeur » avec le Front populaire, à travers les mesures mises en œuvre par Jean Zay ou Léo Lagrange – des tournées des premiers « bibliobus » au théâtre ou au cinéma itinérant : pour reprendre les termes de Georges Huisman, il s’agissait de « faire pénétrer la culture artistique et technique dans les foules populaires qui en furent trop longtemps privées ».

Il appartint toutefois à la IVe République naissante d’inscrire en lettres de marbre dans notre « loi fondamentale » le droit à la culture : « La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture », proclame depuis le 27 octobre 1946 le Préambule de la Constitution. Nombreux ont alors été les hommes et les femmes de culture, portés par les espoirs issus de la Résistance et de la Libération, à croire que le temps était venu de cette fameuse « démocratisation culturelle » : parmi eux, beaucoup de gens du spectacle, à commencer par la sous-directrice d’alors, Jeanne Laurent, et ses « protégés », Jean Vilar, Hubert Gignoux, Jean Dasté, Maurice Sarrazin et d’autres. Reste que, selon l’heureuse formule de Philippe Poirrier, la Quatrième République fut, en cette matière comme dans d’autres, le temps de « l’espérance contrariée ». Et c’est en cela que le décret de 1959 – sublimé par la personnalité hors normes de son rédacteur – constitue bien un acte fondateur.

*

Parce que, depuis la création de cette collection Haute Mémoire, en 2003, nous sommes convaincus qu’il existe un « bon usage » des commémorations, nous faisons paraître aujourd’hui ce nouvel ouvrage, Pour tous ! Ouvrage que nous souhaitons, à plusieurs titres, singulier — puisque poursuivant un double objectif et se situant, aussi, volontairement, en équilibre sur… deux fils. En premier lieu, le fil ténu de l’action culturelle — pour tous et pour chacun. Mais aussi le fil de la langue et de ses multiples enjeux — abordant le discours comme genre littéraire.

D’où, dans une première partie, ce recueil que nous proposons, couvrant, de Condorcet à Jean-Jack Queyranne en passant par Hugo, Jaurès, Vilar, Malraux, Duhamel ou Lang, deux siècles d’ambitions affirmées et d’interrogations répétées autour de cette belle utopie qu’en janvier 1960, Gaëtan Picon, directeur général des arts et des lettres et ami d’André Malraux, exprima en ces termes : « Qu’est-ce qu’une beauté qui n’existe pas pour tous ? Qu’est-ce qu’une vérité qui n’existe pas pour tous ? Que la culture n’existe que pour quelques-uns, c’est un scandale qui doit cesser et que la démocratie s’emploie à faire cesser depuis qu’elle existe ».

D’où aussi, comme dans les précédents ouvrages de la collection Haute Mémoire, ces contributions d’auteurs contemporains que nous avons tenu à mêler aux grands textes historiques, faisant dialoguer discours d’hier et discours d’aujourd’hui.

La plupart des auteurs sollicités n’ont, certes, pas reculé devant l’obstacle… Mais ils ont, pour certains, choisi de détourner délibérément la proposition qui leur était faite. Questionner la culture, interroger la notion de discours, cela ne va pas forcément de soi. Alors, la proposition s’est ouverte d’elle-même. Les secrètes petites musiques, qui se cachent derrière chacune des voix accueillies ici, ont pu se faire entendre par-delà leurs différences naturelles, la rumeur ou le bruit.

Et nous avons laissé le choix aux écrivains, artistes et intellectuels invités, parmi plusieurs réponses, ou voies, possibles — tout en exigeant d’eux qu’ils se prêtent au jeu de la prose déclamatoire. Certains sont restés connectés au sujet, en lui apportant leur part de vérité. D’autres ont préféré le discours imaginaire, littéraire, poétique, voire prophétique. D’autres, encore, ont été bousculés par l’actualité du monde et ses souffrances. D’autres, enfin, ont su tisser des liens étroits entre l’Histoire, d’une part, avec ses voix puissantes et remarquables, et, d’autre part, les voix actuelles les plus prometteuses.

Tous, cependant, ont su dépasser l’égocentrisme du créateur pour se tourner vers les autres et vers demain. Tous, cependant, se sont portés volontaires pour tendre à autrui une main généreuse. À tous donc, un grand merci, de nous avoir permis de renouveler nos rêves et redonner force à nos utopies.

*

Cet ouvrage paraît, aussi, à l’occasion du festival Parole ambulante (du 20 au 24 octobre 2009, à Lyon et à Vénissieux) qui a choisi de prendre, cette saison, pour intitulé [Culture] pour tous, partout, tout le temps ! En effet, pour tous, partout, tout le temps… la culture ! Et, avec elle, le moindre murmure, le cri le plus vibrant et, surtout, le plus haut chant. Pour sa quatorzième édition, le festival entend bien, non seulement donner de la voix, mais, encore, donner du souffle et de l’esprit. Oui, il y a cinquante ans naissait le ministère de la Culture, il y a cinquante ans l’écrivain André Malraux acceptait de relever le défi. Aujourd’hui, à l’heure de l’une des plus graves crises financières mondiales, où en sommes-nous ? Et quels sont les nouveaux enjeux culturels, démocratiques, de ces temps de désarroi et d’extrême confusion ?

L’urgence, dans cette époque où nous vivons, exige que toute la place soit faite aux arts et à la culture. À ce propos, il faut encore citer Malraux : « La classe vraiment riche n’a pas besoin des Maisons de la culture ». Cela peut paraître excessif, mais cela est juste. Il est temps de réveiller les anciennes mémoires et de regagner, sans trop tarder, le Parlement de tous les incendies ! Avec cette édition 2009 du festival Parole ambulante, il est surtout question de susciter l’événement en questionnant, notamment, le discours républicain, de la Révolution française à nos jours. Le discours, comme prise de conscience des pouvoirs de l’orateur sur le temps, qu’il suspend, les émotions, qu’il fait naître ou qu’il rend à leur nature profonde, sur le réel, enfin, qu’il transforme, transcende, déplace, pour en montrer les origines et la continuité.

C’est du reste pourquoi, dans ces pages, nous avons voulu laisser toute sa place au discours, en lui rendant toutes ses lettres de noblesse. Le discours, genre littéraire à part entière, est une manière de dépasser le réel. Le discours, c’est aussi le passage à l’acte, et c’est donner la parole à la chose écrite et, forcément, publique. Le discours, le plus souvent rédigé dans la ferveur des rythmes de la langue, crée du sens en ouvrant le champ, et le chant, des possibles.

*

« Transformer en un bien commun un privilège… » : dans le texte cité plus haut, tel est l’objectif que Gaëtan Picon assigne aux Maisons de la culture. « Si la culture est un privilège », semble répondre, vingt-cinq ans plus tard, dans la revue de la Ligue des droits de l’homme, Après-demain, Jack Lang, ministre de la Culture de François Mitterrand, « alors, c’est celui de la nation tout entière ».

La culture, un bien commun, donc ? Mais c’est la moindre des choses — tout comme la santé, l’éducation, la recherche, la transmission des savoirs, la communication et les transports. Une société dépossédée de sa culture est une société privée de l’éclat de sa lumière.

La culture « pour tous », alors ? Oui, bien sûr, et pour chacun. L’évidence paralyse toute démonstration. La République, avec son R majuscule, suppose la démocratie, et la démocratie a besoin de la culture pour pouvoir asseoir ses principes — même les plus modestes. Un peuple sans culture est un peuple sans passé, sans présent et sans futur… Un peuple sans mémoire et sans perspectives.

Mais qu’est-ce que la culture, au fond ? Ce qui nous relie les uns aux autres, au sein d’une même communauté ? Ce qui abat les murs et abolit les frontières ? Ce qui parfois vient à manquer ? Ce qui simplement demeure quand tout a disparu ? La définition n’est pas facile à apporter. Une fois la question posée, les réponses arrivent, de toutes parts, avec leurs nouveaux lots d’interrogations. Il faut trier pour avancer.

Pour l’artiste, la culture peut relever de la seule création individuelle. Il y a de l’égoïsme chez celui qui, le plus souvent, invente des mondes dans la solitude. Pour celui qui a en charge les affaires de la cité, elle est cette part collective, de connaissances et de loisirs, qui se situe à mi-distance du populisme et de l’élitisme, de l’ombre et de la lumière. Là, deux pièges sont forcément à éviter : la démagogie et le mépris. Pour le simple citoyen, plus qu’un supplément d’âme, que « l’ornement de l’abondance » (Jacques Duhamel), elle peut être une revendication vitale, en tout cas la part toujours manquante ou inachevée de l’idéal humain. Pour les acteurs, ou « agitateurs », culturels que nous sommes, toutes ces définitions, sans se valoir, se complètent ou s’embellissent. Elles répondent, chacune à sa façon, à nos obsessions les plus quotidiennes. Mais, pour nous, ce qui compte avant tout, c’est sans aucun doute cette sorte d’intuition que nous tentons, depuis les débuts de l’aventure, de partager — avec, bien entendu, « le plus grand nombre ». Car la culture, ce peut être, aussi, l’un des surnoms de la justice sociale, de la liberté et de la solidarité.

Pour tous ! 1789-2009 : démocratiser l’accès à la culture. Editions La passe du vent. 10 euros. Parution : octobre 2009


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