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Pour saluer Saint-Denys Garneau
Une invitation à lire de Thierry Renard

pour Mélikah

Ce corps noueux
ce regard brisé
ce visage érodé
ce feu aux cheveux…
Gaston Miron, L’homme rapaillé

La lutte contre les dominations d’à-présent peut n’être pas spectaculaire. Le symbolique creuse ses actes les plus profonds. Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé

Ceux qui me connaissent un peu savent combien je suis attaché à la littérature d’expression française puisant ses origines au dehors des limites de l’hexagone. En effet, j’ai toujours considéré qu’il n’y avait aucune frontière entre les écrivains francophones dans leur ensemble, qu’il n’y avait pas d’un côté les écrivains français (écrivains parisiens, pour la plupart) et de l’autre ceux qui, loin de chez nous, manient notre langue avec bonheur et un certain élan.

Pareillement, j’ai toujours été choqué quand dans nos librairies était soulignée la séparation entre littérature française et littérature francophone. Je ne vois là qu’une seule langue, en réalité, avec des particularités régionales, certes, ou des spécificités d’ordre personnel, mais rien de plus. Notre pays c’est la langue, affirmait naguère un esprit éclairé, « notre » langue dans sa grande diversité. Et j’ai toujours lu avec le même vif intérêt les poètes et les romanciers d’ici et de là-bas.

Ceux qui me connaissent davantage savent combien j’apprécie tout particulièrement ces voix venues du Québec et devenues depuis longtemps familières. La voix d’Hector de Saint-Denys Garneau est de ces dernières. Proche et discrète en même temps. Convaincante. Voix hélas restée méconnue, voire enfouie.

La mémoire qu’on interroge
A de lourds rideaux aux fenêtres
Pourquoi lui demander rien ?
L’ombre des absents est sans voix
Et se confond maintenant avec les murs
De la chambre vide.

La voix de Saint-Denys Garneau est une voix sobre et secrète et les mots qui l’habitent – comme on habite une maison –sont des mots de clarté et de prégnante vérité.

Saint-Denys Garneau, dont l’existence fut brève, a écrit en quelques années une poignée de poèmes, réunis en deux recueils principalement, Regards et jeux dans l’espace et Les solitudes. Parallèlement, il a pris d’assez nombreuses notes, en observateur attentif du monde qui l’entourait.

Et s’il me fallait trouver des liens étroits, d’une évidente parenté, entre cette œuvre intérieure, entièrement tournée vers l’introspection et la nature environnante, et celle, plus proche de nous, d’un Charles Juliet par exemple, je n’hésiterais pas une seconde. Une même foi, religieuse chez Garneau et mystique chez Juliet, en l’homme notre semblable et, aussi, une même profonde désespérance. Mais Juliet, lui, n’a jamais cessé de poursuivre sa quête, coûte que coûte, pour atteindre la lumière – même faible, même incertaine ou vacillante.

Saint-Denys Garneau, de son côté, a fait le choix du silence définitif et de la solitude permanente.

Ma solitude au bord de la nuit
N’a pas été bonne
Ma solitude n’a pas été tendre
À la fin de la journée au bord de la nuit…

Les deux poètes ont arpenté les terres en friche de l’enfance, écrit des lettres à des amis et tenu un Journal – en miettes pour l’un, et en fragments pour l’autre. Le doute, durablement, les aura surpris.

Charles Juliet a fini par sortir du tunnel et par connaître la quiétude. Hector de Saint-Denys Garneau, poète de l’errance et de la nuit, de l’ascension et de la chute, de l’amour spirituel et de la quête du sang-froid, s’est éteint brutalement à l’âge, 31 ans, où la vie commence seulement, pour certains d’entre nous, à déplier ses ailes et à ouvrir les yeux.

Vrai poète de la modernité, Hector de Saint-Denys Garneau demeure présent dans mon cœur. Il m’arrive d’ailleurs très souvent, vers le soir qui tombe, de relire quelques-uns de ses vers porteurs d’énigme et de nostalgie.

Une pâle lumière désormais les inonde.

Dans ma main Le bout cassé de tous les chemins…

Le dimanche 13 janvier 2013, à Saint-Julien-Molin-Molette

À côté d’une joie, Saint-Denys Garneau. Choix et présentation de Marie-Andrée Lamontagne. Orphée-La Différence, Paris, 1994.
Regards et jeux dans l’espace suivi de Les solitudes, Hector Saint-Denys Garneau. Bibliothèque québécoise (collection de poche), Québec, 2010.


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