lafauteadiderot.net
Aujourd'hui, nous sommes le :
Page d'accueil » Idées » Philosophie, anthropologie... » Pour Gramsci, "sans une volonté publique éthico-politique, il
Réduire la police Agrandir la police
Version imprimable de cet article Version imprimable
Pour Gramsci, "sans une volonté publique éthico-politique, il ne peut y avoir société"
Un entretien avec André Tosel

Le concept gramscien d’ « hégémonie des producteurs » est-il toujours opérant, aujourd’hui, pour penser une stratégie révolutionnaire ?

Actuellement, cette hégémonie des producteurs paraît une perspective lointaine. On voit bien que les mouvements sociaux sont plutôt sur un mode défensif. Cela s’explique par le contexte de destruction méthodique de l’Etat social, par la contre-révolution capitaliste. En même temps, ce contexte renforce peut-être l’actualité de la pensée de Gramsci. En effet, le socialisme gramscien n’est pas un socialisme de simple répartition des richesses. Il vise, plus fondamentalement, la participation active des producteurs à la production elle-même et à l’ensemble des activités sociales. Devrait-on, aujourd’hui, se contenter d’un adoucissement de l’exploitation, d’un nouvel Etat social ? L’enjeu n’est-il pas plutôt de repenser une hégémonie des producteurs, en élargissant le concept de producteur, en s’affrontant au problème de la fragmentation de la force de travail, en recherchant une unité de tous ceux qui, dans le procès de travail, sont exploités ou subissent une marginalisation de leur activité ? Au fond, l’enjeu, c’est la relance d’une hégémonie des masses subalternes dans leur ensemble. Le concept de subalterne a une très grande importance aujourd’hui parce qu’il permet de saisir à la fois l’exploitation ouvrière et la domination culturelle. Et les subaltern studies en ont fait un très grand usage dans un sens postcolonial. Ce concept permet aussi de repenser les rapports du national, de l’international et du transnational. L’Etat national-populaire n’a pas disparu, il demeure le cadre de toute activité de transformation, comme le montre l’émergence des populismes. A l’horizon s’esquisse un nouvel internationalisme.

Peut-on gagner une hégémonie durable dans un contexte où la production est constamment bouleversée par l’usage capitaliste des nouvelles technologies de l’information et de la communication ?

Gramsci a forgé ses concepts dans un contexte de centralité de la classe ouvrière, avec le fordisme. Depuis, le capitalisme mondial a fragmenté les grandes usines. Qu’elle soit employée ou non dans les industries de pointe du « capitalisme cognitif », la main-d’œuvre se trouve de plus en plus éclatée. Donc, l’enjeu, c’est de transformer cette multiplicité en organisant des réseaux de convergence. Il faut trouver le moyen de traduire les formes d’oppression les unes dans les autres, les unes par les autres, de façon à produire une sorte de texte commun, une vision commune autour de laquelle pourront s’organiser des convergences.

Gramsci conférait un rôle particulier à la « société civile ». De nos jours, cette notion est fréquemment utilisée, notamment dans les mouvements altermondialistes, sans que l’on sache toujours ce qu’elle recouvre exactement. Le retour à Gramsci peut-il nous aider à y voir plus clair ?

André Tosel : La société civile, c’est l’ensemble des activités économiques mais tout aussi bien sociales, culturelles et politiques qui permettent à une société de faire bloc. Pour Gramsci, les forces vitales, cognitives, qui se manifestent dans la société civile, par exemple les conseils ouvriers ou les coopératives de production, doivent toujours avoir une expression étatique. L’Etat doit être investi par la société civile. Et en même temps, il ne peut se dissoudre en elle. L’altermondialisme utilise une notion libérale de société civile globale qu’il oppose à l’Etat. Pour Gramsci, la société civile n’est pas l’antagonisme de l’Etat, elle fait unité avec lui. Gramsci écrit Etat = Société politique + société civile. Cette unité a pour objet d’obtenir un consensus de masse qui ne dispense pas de la répression mais qui, en quelque sorte, la diffère et la remplace. L’Etat doit se laisser contrôler par la société civile, dans laquelle il se projette et se structure. Il y a en fait un double mouvement.

Sa conception de l’Etat est-elle différente de celle de Lénine ?

Par certains aspects, Gramsci est non léniniste. En effet, il refuse la thématique de l’extinction de l’Etat. Il pense, un peu comme le Marx qui analyse la Commune, que sans services publics, sans une volonté publique éthico-politique, il ne peut y avoir société. Il définit le communisme comme société régulée où l’éthique, le politique, l’économique, le social et le culturel sont transformés. Au fond, il est tout à la fois léniniste et non léniniste, dans la mesure où pour les sociétés occidentales, la stratégie de « guerre de position » qu’il préconise ne signifie pas guerre civile violente.

Le conseillisme de Gramsci, appuyé sur l’expérience des Conseils d’usines de Turin en 1919-1920, est-il de même nature que celui de Rosa Luxemburg ?

Gramsci est très proche de Rosa Luxemburg, en ce qu’il refuse la réduction du marxisme à l’économisme de la seconde internationale. Il partage avec Rosa Luxemburg une même volonté révolutionnaire C’est aussi, en ce sens, d’ailleurs, qu’il reste proche également de Lénine. Dans les conseils d’usine de Turin, qui vont durer quelques mois, Gramsci voit une inventivité ouvrière, la manifestation de la capacité d’organisation et de civilisation de la classe ouvrière. Mais les conseils ouvriers échouent. Et Gramsci va être traumatisé par cet échec. D’où l’espoir qu’il met dans le Parti. Les ouvriers qui s’organisent pour gérer la production sentent qu’ils ont des capacités, mais pour avoir une force suffisante, une pleine compréhension de la situation, ils ont besoin d’un organe qui centralise leurs expériences. Le Parti, chez Gramsci, n’est pas un appareil de cœrcition pure, il doit même « produire une philologie vivante des rapports sociaux », lire ces rapports comme un texte, les interpéter. Et veiller à ce que cette interprétation soit comprise et critiquée par les masses populaires. Le Parti organise la dynamique des conseils, en permettant un aller-retour entre le sentir et le comprendre.

André Tosel est philosophe, professeur émérite à l’université de Nice Sophia-Antipolis. Il est notamment l’auteur du Marxisme du XXe siècle, éditions Syllepse, 2009.

Publié dans L’Humanité des débats du 29 Avril 2011 dans le dossier "Gramsci, Luxemburg, Lénine : toujours actuels"


Rechercher

Fil RSS

Pour suivre la vie de ce site, syndiquez ce flux RSS 2.0 (lisible dans n'importe quel lecteur de news au format XML/RSS).

S'inscrire à ce fil S'inscrire à ce fil