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Plaidoyer pour l’ambition scientifique de la psychanalyse
Par Yvon Quiniou

La psychanalyse, après une assez longue période de rayonnement au milieu du 20ème siècle, tant d’un point de vue théorico-pratique que d’un point de vue philosophique, est mise à mal depuis une vingtaine d’années : on lui reproche ses insuccès thérapeutiques (dimension pratique), que l’on attribue alors à son approche des maladies mentales dont Freud, prétend-on, aurait surestimé l’origine proprement psychologique (dimension théorique). L’explication biologique de celles-ci refait alors surface, caractéristique de la psychiatrie contre laquelle la psychanalyse s’était pourtant d’emblée constituée [1], comme si une parenthèse d’un siècle d’avancée intellectuelle dans ce domaine se refermait brusquement ; et l’on assiste, au niveau thérapeutique, à la préconisation massive de traitements médicamenteux qui paraissent ranger, par contraste, la technique psychanalytique dans le rayon des pratiques proches de l’occultisme ou de la magie. Du coup, la réflexion philosophique tend à la discréditer comme elle tend à discréditer ses immenses apports anthropologiques, quitte, par un étrange paradoxe, à voir en elle non une discipline scientifique mais, précisément, une philosophie, à savoir ici une spéculation arbitraire sur l’homme sain autant que malade, une « interprétation » de son fonctionnement psychique dans les deux cas, en lieu et place d’une explication positive de celui-ci. Je voudrais donc dans ce qui suit, et sans le moindre fidéisme, prendre le contre-pied exact de ce déferlement polémique et, par une analyse épistémologique sérieuse et scrupuleuse, défendre au minimum l’ambition scientifique de la psychanalyse telle que Freud l’a revendiquée et a voulu la développer – quitte à relativiser in fine la réalisation de cette ambition puisque le propre d’un travail qui se veut scientifique est de s’offrir à la relativisation ou à la contestation, mais sur son terrain propre et non à partir de considérations qui lui sont étrangères [2].

La généalogie scientifique de la psychanalyse à partir de la médecine

Il faut partir d’une idée simple, à savoir que Freud a d’abord été médecin, donc un spécialiste, si l’on veut, à travers la biologie, des sciences de la nature, imprégné du modèle scientifique qu’elles représentent. Et quand il abandonne la science médicale pour se lancer dans son aventure théorique propre, dans laquelle le facteur biologique, sans être absent, reçoit une place subordonnée qui est celle des « pulsions », il continue de se réclamer de la scientificité des sciences naturelles et des exigences qui lui sont liées. Plusieurs éléments l’indiquent clairement. C’est ainsi que, quand il marque l’importance de sa découverte de l’inconscient qui nous montre que « le moi n’est pas maître dans sa propre maison », infligeant ainsi à l’homme une « blessure narcissique » qui explique que, dans un premier temps, on s’y oppose violemment, il se réclame d’une filiation scientifique où figure d’abord la physique copernicienne affirmant que la terre où l’homme vit n’est pas le centre du monde, puis la théorie de l’évolution de Darwin qui nous prouve que l’homme a une ascendance animale et qu’il ne transcende pas mystérieusement la nature comme les religions ont voulu nous le faire croire [3] : la psychanalyse ne fait donc que poursuivre le travail de déconstruction des représentations spontanées et égocentrées du monde et de l’homme auquel se livre la science en général. D’où aussi une rupture, clairement affichée, avec la philosophie comprise comme conception spéculative du monde, comme Weltanschauung qui ne nous fournit pas de connaissance de la réalité et sur laquelle P.-L. Assoun a très intelligemment insisté [4]. Elle n’est pas l’effet d’une incapacité à pratiquer la philosophie comme Freud semble parfois, dans un excès de modestie ironique à l’égard de soi, le suggérer, mais bien un choix méthodologique essentiel de la science contre la philosophie et son arbitraire interprétatif, qui fait penser à la manière dont Marx a opéré le même choix dans le champ de l’histoire [5].

L’élément suivant en découle directement, et il a une importance considérable pour le statut des concepts freudiens et la valeur épistémique des grandes affirmations de la psychanalyse : c’est le recours à l’expérience, à la fois comme base ou source de celles-ci et comme critère ultime de leur validation…ou de leur réfutation – ce qui montre bien que la théorie freudienne s’offre bien à la contradiction expérimentale, qu’elle est donc « réfutable » ou « falsifiable » contrairement à ce que prétendait K. Popper qui y voyait une « fausse science », dans une polémique théorique qui me paraît sans fondement et même un peu dérisoire, voire partiale idéologiquement, surtout si l’on se souvient qu’elle visait tout autant, sinon d’abord, le marxisme. Pour mettre en évidence ce rôle crucial de l’expérience, il faut à nouveau se rappeler que Freud vient de la médecine et que son projet, de ce point de vue, n’est pas tant de comprendre pour comprendre (l’homme), dans le cadre d’un projet qui serait alors exclusivement théorique, mais bien de comprendre les maladies psychiques (essentiellement les psycho-névroses) pour les guérir, voire même les prévenir en pointant les conditions biographiques et éducatives (au sens large) de leur genèse. Nous sommes en présence, comme l’indique justement D. Lagache, non d’une « recherche pure » mais d’une action-research [6], donc d’un travail théorique intimement lié à une pratique visant des effets thérapeutiques, y trouvant sa source et s’y vérifiant dans un va et vient permanent entre l’une et l’autre, et qui doit donc être jugé sur son terrain propre, expérimental, et non de l’extérieur au nom d’une vision de l’homme et de son psychisme dont la philosophie, par la seule réflexion a priori, pourrait détenir superbement et orgueilleusement la vérité et qu’elle serait prétendument en droit de lui opposer [7]. Or, sur ce terrain et dans le cadre de ce projet pratique, ce dont Freud a besoin, c’est d’une connaissance réelle des processus réels qui causent les maladies mentales, les dysfonctionnements psychiques accompagnés de souffrance et de perte d’autonomie. Car il s’agit bien, dans son optique, de « savoir pour pouvoir » – pouvoir agir sur les processus psychiques morbides et les supprimer – et de « savoir pour prévoir » de façon à prévenir, autant que faire se peut, l’apparition de ces mêmes troubles. Or tout cela, il faut oser le dire contre le philosophisme a-critique qui caractérise malheureusement notre époque, nous fait sortir inévitablement de la philosophie et de ses procédures réflexives, pour nous faire entrer dans la science positive – même s’il s’agit, bien entendu, d’une « science humaine ». Car si la philosophie a cru pouvoir connaître le monde et l’homme spéculativement et a cru simultanément pouvoir améliorer la vie humaine par ses grandes entreprises de sagesse, on sait aujourd’hui qu’il n’en est rien et que seule la connaissance scientifique nous donne un savoir et un pouvoir sur le monde et sur nous, ici sur les formes subjectives de la souffrance. Pour ne prendre qu’un exemple : quelle que soit la grandeur de Spinoza dans son intention de réduire le poids de la servitude et du malheur de l’homme en proie à ses affects « passifs » (tristesse, crainte, envie, etc.), c’est Freud aujourd’hui qui doit le remplacer dans cette tâche de libération et de dépassement de la douleur psychique.

Un dernier point nous confirmera qu’il y a un enracinement incontestable de la psychanalyse dans un souci constant de scientificité : c’est le fait que Freud soit philosophiquement matérialiste, ce qui constitue selon moi la seule position compatible avec la science, désormais. Cela apparaît clairement dans son adhésion à la théorie de Darwin, qui a bien pour conséquence de nous imposer un monisme matérialiste qui intègre l’homme à la nature matérielle, sans reste : si l’homme est un produit des transformations de la matière vivante (elle-même issue de la matière inanimée), il n’en est donc qu’une forme et l’esprit « n’est qu’une fonction du corps » [8]. Ce point de vue matérialiste (en même temps que scientifique, j’y insiste) est au cœur de sa théorie de la personnalité humaine, avec ses trois instances : le ça, le moi et le surmoi – et ce, quelle que soit sa dimension psychologique qui la fait échapper, comme il se doit, à l’emprise de la seule biologie. Car l’homme est originellement un ensemble de pulsions naturelles (de vie et de mort), innées donc, qui constituent le ça – c’est la part de nature, brute (si l’on peut dire) et irréductible qui est en l’homme à sa naissance et qui s’articule à la biologie [9]. Mais le moi – lieu de la conscience et de l’activité intellectuelle, pour faire vite – et le surmoi – intériorisation des valeurs et interdits parentaux –, malgré ce qu’ils ont de spécifiquement humain qui paraîtrait les faire échapper à la matérialité, ne transcendent pas cette dernière : ils ne sont que des différenciations du ça naturel, opérées par l’éducation. Ils constituent la part, cette fois-ci culturelle, de la personnalité humaine, mais ils ne pointent aucune dimension proprement spirituelle de l’homme qui en ferait d’emblée un sujet non enraciné dans son corps. C’est au contraire d’une unité matérielle différenciée de l’homme qu’il faut parler, qui nous éloigne de tout spiritualisme idéaliste. Cette ligne de pensée, une fois acquise, accompagnera Freud jusqu’au bout de son œuvre puisque dans l’un de ses derniers textes, L’abrégé de psychanalyse [10], on le voit indiquer que sa découverte d’un inconscient psychique permettant d’attribuer fondamentalement la qualité d’inconscient aux processus psychiques, permet du même coup de mieux concevoir que le psychisme puisse être relié au somatique : entre le psychique conscient et le somatique inconscient, il y a un psychique inconscient comme le somatique mais néanmoins psychique comme ce qui est conscient. Et dès lors, ajoute-t-il d’une manière remarquable, « le concept d’après lequel l’élément psychique est en soi inconscient a permis de faire de la psychologie une branche, semblable à toutes les autres, des sciences naturelles » [11]. Affirmation étonnante dans son caractère tardif : elle clôt le parcours qu’il a suivi à partir de cette science naturelle qu’est la biologie médicale : partant d’elle, puis rompant en partie avec elle pour ouvrir et inventorier le champ du psychisme individuel tel qu’il le conçoit, avec sa part importante d’inconscient, fondant ainsi une psychologie psychanalytique spécifique, distincte de la biologie, et réarticulant enfin cette psychologie sur la biologie au sein d’un matérialisme anthropologique qui, s’il est bien psychologique, n’en reste pas moins pleinement matérialiste…et se veut rigoureusement scientifique !

Une théorie en évolution

Ce qui précède nous explique aussi l’évolution de la théorie psychanalytique, le devenir, qui n’est pas contradictoire, de ses concepts [12]. Car il est vrai que celle-ci a évolué, c’est-à-dire s’est partiellement transformée au contact de la pratique thérapeutique qui l’accompagnait. Précisons ce point, en distinguant parmi les propositions qui sont les siennes, car elles sont de deux sortes. Il y en a qui sont purement descriptives, tirées de l’observation directe des malades que Freud soignait : elles relèvent de la nosographie, de la définition des symptômes maladifs et de leur regroupement en types de maladies – comme les diverses sortes de névroses, la psychose, etc. –, laquelle nosographie recoupe en partie ce qui s’élaborait déjà en dehors de la psychanalyse. Celle-ci ne fait pas problème scientifiquement, étant donné son caractère descriptif, quoique conceptuel, et elle peut faire, très normalement, l’objet d’améliorations, du fait en particulier de l’évolution de l’histoire elle-même qui nous montre que certaines affections mentales disparaissent comme l’hystérie, ce qui prouve leur enracinement dans cette histoire, sans réfuter l’explication que Freud en donnait [13]. Mais il y a aussi et surtout ses grandes propositions théoriques, qui la définissent en propre, dans son originalité radicale : l’existence d’un inconscient psychique, la conception de la personnalité, l’importance de la sexualité dans la compréhension des maladies mentales et, plus largement, de ce qu’est (devenu) un homme. Or, ce qu’il faut bien comprendre et qu’on comprendra mieux sur l’exemple de l’inconscient, c’est qu’il ne s’agit pas là de propositions descriptives, mais d’hypothèses explicatives : on n’observe pas l’inconscient, la structure de la personnalité ou le rôle causal du facteur sexuel, mais Freud en fait l’hypothèse pour comprendre les maladies qu’il a devant les yeux et sans lesquelles celles-ci demeureraient incompréhensibles. Elles ne sont donc pas des faits d’observation, mais sont induites théoriquement pour comprendre intellectuellement ce que le psychanalyste observe effectivement dans la cure et elles dépassent ce qu’il observe : qui ne voit que c’est là la démarche propre de toute science qui dépasse toujours les apparences sensibles pour accéder à l’essence cachée des choses, sans que, pour autant, elle s’envole vers l’imaginaire ? [14] Il suffit donc que l’hypothèse en question, à chaque fois, permette d’expliquer tel ou tel phénomène, pour qu’on la considère comme vérifiée (= rendue vraie) du fait même de son pouvoir explicatif. Or c’est le cas, parmi tant d’autres, de l’hypothèse centrale du refoulement de la sexualité et, spécialement, du complexe d’Œdipe, dans la compréhension des névroses – ce qui renvoie à la fois à l’existence de l’inconscient, à la structure de la personnalité (rôle des pulsions et du surmoi) et à l’importance de la vie sexuelle. Du coup, ce qui n’était qu’une hypothèse dépassant le champ de l’observation du réel humain, peut être transformé en thèse scientifique, en découverte, sans coup de force spéculatif, sans arbitraire donc [15]. A quoi on ajoutera un point décisif ultimement, par-delà même le critère intra-théorique du pouvoir explicatif : celui du succès thérapeutique que ces hypothèses permettent. Car comment pourrait-on guérir sur la base d’hypothèses causales concernant la maladie mentale qui seraient fausses ? Or l’on sait par l’expérience que la levée du refoulement – long travail qui n’implique pas seulement la prise de conscience de l’inconscient mais son acceptation, la suppression de la résistance à son encontre – guérit effectivement nombre de névroses, ce qui garantit rétroactivement leur explication par le susdit mécanisme du refoulement et la valide empiriquement.

On comprend à partir de là pourquoi la théorie de Freud a évolué, sans se contredire vraiment mais en progressant, en se rectifiant et, finalement, en s’enrichissant, au contact même de son expérience thérapeutique. C’est le cas de sa conception de l’« appareil psychique », avec ses trois instances : il est passé d’une première topique (= théorie des instances situées métaphoriquement en des « lieux » différents) qui distinguait le conscient, le pré-conscient et l’inconscient, à une seconde distinguant, comme on l’a vu, le ça (inconscient), le moi (conscient mais aussi préconscient et inconscient) et le surmoi (inconscient). Mais surtout, il a fait, dans Au-delà du principe de plaisir (1920) [16], l’hypothèse d’une pulsion de mort (Thanatos) opposée à la pulsion de vie ( Eros), inscrite dans l’essence de la vie psychique et, plus largement d’ailleurs, dans celle du vivant, qui est une pulsion destructrice : il en refusait l’existence au début de son œuvre, mais il se dit alors contraint de l’admettre pour expliquer (à nouveau) certains symptômes morbides comme l’obsession, la recherche de la souffrance et, surtout, la résistance au processus de guérison dans la cure, comme, plus largement, certains comportements humains comme le masochisme ou le sadisme [17]. Or ce qu’il faut voir ici, c’est à quel point Freud n’est pas un dogmatique attaché à des prémisses spéculatives arbitraires : précisément parce qu’il est soucieux d’une vérité scientifique et démontrée, la seule qui soit certaine et qui vaille la peine qu’on la recherche [18], il ne cesse de réfléchir, avec une honnêteté exemplaire, sur la portée de ses affirmations, sur leur statut de découvertes, mais aussi sur les limites qu’elles peuvent présenter, les objections qu’on peut leur formuler. Au point même de concevoir que son hypothèse de la « pulsion de mort » et, plus largement, sa théorisation des « instincts » [19] puisse flirter avec la spéculation et être réfutée par la science biologique à venir [20]. Cette prudence intellectuelle est la rançon même de son exigence de faire de la psychanalyse une science authentique, laquelle, par définition, accepte de s’auto-critiquer et de se rectifier, mais sur la base de ses acquis et à partir des seules leçons de « l’expérience » telle qu’elle change et se laisse penser d’une manière nouvelle [21].

Un mode de pensée scientifique

On comprendra alors qu’il faille définir avec beaucoup de précision le statut épistémologique de cette ensemble théorique qu’est la psychanalyse. Etant admis qu’il ne s’agit pas d’une philosophie mais d’une science ou d’une tentative de science, il faut refuser le statut d’interprétation ou de discipline herméneutique qu’on lui confère parfois, croyant ainsi la sauver alors que, ce faisant, on la réfute ou la récuse : c’est le cas d’un Ricœur et même d’un Habermas qui, bien que défenseur fervent des sciences humaines et de leur portée émancipatrice, reproche à Freud d’être tombé dans une « auto-mécompréhension scientiste » de son œuvre [22]. C’est paradoxalement un critique rigoureux de ses résultats scientifiques et thérapeutiques effectifs, Adolf Grünbaum, qui a le mieux mis en valeur la parenté de la pensée freudienne avec une pensée de type scientifique [23]. Car il s’agit bien d’une pensée explicative, déterministe et causale à laquelle nous avons affaire, malgré le recours effectif au concept d’interprétation à propos de la compréhension des rêves, donc à la notion de sens qui lui est attachée, recours que l’on trouve aussi dans la compréhension des maladies mentales [24]. Il s’agit pour lui, dans tous les cas de phénomènes psychiques ou de conduites individuelles qu’il veut comprendre, de trouver leurs causes psychologiques, majoritairement inconscientes, et de les insérer du coup dans un déterminisme d’ensemble obéissant à des lois générales : troubles psychiques conçus comme liés au refoulement, enracinés dans le complexe d’Œdipe et traduisant des phénomènes de régression ou de fixation à des stades de la sexualité infantile, ou encore envisagés comme des conséquences de traumatismes actuels ou anciens, psychopathologie de la vie quotidienne comme celle des actes manqués, etc., tout est soumis à un déterminisme psychologique strict, sans solution de continuité, qui exclut la contingence du hasard ou du libre arbitre qui rendrait nos actes mystérieux et inaccessibles à l’intelligence scientifique [25]. Certes, ce faisant, l’explication donne bien un sens caché à ce qu’elle explique, sens différent du sens conscient ou du non-sens apparent, et c’est pourquoi on peut parler d’interprétation, de donation de sens [26]. Mais celle-ci n’est pas une construction arbitraire comme le concept d’interprétation, mal défini, pourrait le suggérer, elle est une révélation ou une découverte de sens et elle demeure donc une explication : l’interprétation n’est qu’une forme de l’explication scientifique adaptée et adéquate aux phénomènes humains pour autant qu’ils impliquent une dimension de conscience, mais mystifiée. Le rêve en est l’exemple le plus probant : en affirmant qu’il est la réalisation imaginaire et déguisée d’un désir refoulé, Freud montre bien qu’il a un sens caché à la conscience du rêveur, qu’il faut savoir décoder en pointant toute une série de mécanismes psychiques (dramatisation, symboles, déplacements, etc.) qui le constituent de part en part. Il le traite donc comme un langage qu’il faut savoir interpréter, c’est-à-dire, au sens strict, traduire. Mais il n’en fait pas un langage qui ne serait qu’un lieu de significations, car le rêve ne veut pas dire ce qu’il nous dit quand on l’interprète, il ne parle pas ! Bien plutôt, il est le lieu de processus psychiques concrets, déterminés et déterminants (désirs, refoulement partiellement levé, compensation, satisfaction hallucinatoire, censure du surmoi persistante, etc.) qui, tout à la fois, le sous-tendent, le provoquent et le masquent, et auxquels sa forme consciente renvoie. Il est, comme on a pu le dire, « l’effet-signe » de ces processus cachés [27], formule qui indique bien que la notion de signe, avec la structure du renvoi qu’elle implique (renvoi du contenu manifeste au contenu latent) ne dissout en rien la causalité productrice du phénomène et donc le déterminisme qui pèse sur lui : la psychanalyse, bien qu’elle interprète et sous la forme même de l’interprétation qui est la sienne, énonce des lois, celles de la production de nos actes psychiques, normaux ou anormaux, exprimant la causalité de l’inconscient ; c’est une discipline clairement nomologique, comme toutes les sciences. C’est l’occasion de revenir sur ce concept d’inconscient dont la brève analyse illustrera l’essentiel de notre réflexion.

L’exemple-type de l’inconscient

Il constitue un véritable paradigme des objections faites à la scientificité de la psychanalyse et il illustre parfaitement la manière dont Freud y répond. Dans un texte célèbre de Métapsychologie [28]où il manifeste une rare vigilance épistémologique, il commence par indiquer très honnêtement qu’on lui « conteste de tous côtés le droit d’admettre un psychique inconscient et de travailler scientifiquement avec cette hypothèse ». Traduisons : ce n’est qu’une hypothèse spéculative, elle est hors science, et nombre de philosophes la récusent et la récuseront au nom d’une définition du psychisme selon laquelle celui-ci serait par essence conscient, le corps seul pouvant être inconscient, dans une tradition spiritualiste qui remonte à Descartes. Il suffit ici de penser à Alain ou, mieux, à J.-P. Sartre soutenant dans L’être et le néant, avec son brio habituel, que « tout fait psychique est coextensif à la conscience » et que l’homme est à la fois libre et transparent à lui-même. Et il est vrai que l’inconscient n’est pas un fait d’observation irrécusable : identique au refoulé, on ne peut, par définition, l’observer ni en soi-même ni en autrui (qui nous est extérieur) et l’étudier donc directement sur une base empirique. On n’a accès qu’à ses manifestations, spécialement mais pas seulement, dans le cadre de la cure, mais précisément ces « manifestations » (terme rétroactif qu’on ne peut utiliser qu’après l’avoir découvert) consistent en une multitudes de phénomènes observables, eux, dont Freud donne la liste : aspect lacunaire de la conscience, actes manqués, rêves, troubles psychiques des malades, etc. Or tous ces phénomènes ne sont explicables que par l’hypothèse d’une vie psychique qui n’est pas donnée dans l’expérience immédiate de l’homme ou du psychanalyste : seule elle les rend intelligibles et leur donne un sens rationnel. Elle est donc rendue « nécessaire et légitime » par le critère purement théorique du pouvoir explicatif qui est le sien – et c’est ce qui se passe très ordinairement dans toutes les sciences « dures » de la nature : après un départ dans l’expérience immédiate, elles la dépassent toujours pour aller au-delà des apparences données à la conscience perceptive et construire une représentation théorique du monde, qui le reflète pourtant. Enfin, dernier critère de vérification de cette hypothèse, pratique cette fois-ci : elle nous permet d’agir sur les « processus conscients » dans le cadre du travail thérapeutique, de les modifier par la levée du refoulement que l’on a ainsi supposé. D’où cette conclusion impeccable que nous avons acquis « avec ce succès (et à condition qu’il ait lieu – Y. Q.) la preuve incontestable de l’existence de ce dont nous avons fait l’hypothèse » [29]. Le refus de l’inconscient relève donc d’une « prétention intenable » et l’hypothèse de son existence et de ses effets sur l’homme (affirmation du déterminisme psychique) doit être convertie en thèse théorique scientifiquement prouvée.

Conclusion

Tout cela ne signifie en rien qu’il faille accepter l’ensemble du corpus psychanalytique. Même en laissant de côté ce qu’on appellera les « extrapolations anthropologiques » de la psychanalyse quand elle applique ses découvertes à des réalités collectives qui excèdent la seule psychologie individuelle (civilisation, religion, art, etc.), je n’ai validé ici qu’une ambition de science qui nous force à la prendre au sérieux, mais il reste à savoir si cette ambition est effectivement réalisée. On peut en effet se demander si toutes ses hypothèses théoriques peuvent être acceptées, comme celle de la pulsion de mort que certains défenseurs de Freud, comme G. Mendel [30], rejettent. De même, sous prétexte d’avoir une approche proprement psychologique, n’a-t-il pas sous-estimé le poids du facteur biologique dans l’étiologie de certaines maladies mentales, qu’il faudrait alors réhabiliter sans tomber pour autant dans le biologisme ? [31] Enfin les explications qu’il donne sont-elles vraiment validées objectivement, et non auto-validées par une projection circulaire de leurs concepts sur le matériau analysé, et, surtout, sont-elles validées par le succès thérapeutique qu’elles sont censées produire dans la cure qu’elles fondent ? J’ai déjà indiqué que A. Grünbaum en doute, mais sans la moindre hostilité de principe, et d’autres le suivent sur ce terrain. On voit que la réponse ici reste ouverte et que dans le détail, et sauf à retrouver la position du philosophe-roi qui légifère sur les sciences de l’extérieur, on ne peut que laisser la réponse effective aux spécialistes. Mais cela ne m’empêche pas de penser qu’il y a toute une part de l’humain qui ne peut être comprise qu’à la lumière de la psychanalyse et qui ne peut être soulagée de ses souffrances, quand c’est le cas, qu’à partir d’elle.

Notes :

[1] Voir l’ Introduction à la psychanalyse (Petite bibliothèque Payot, Paris,1965) : la psychanalyse « veut donner à la psychiatrie la base psychologique qui lui manque », « elle doit se tenir à distance de toute présupposition d’ordre anatomique, chimique ou physiologique, ne travailler qu’en s’appuyant sur des notions purement psychologiques » dit Freud à titre de principe théorique de base (p. 11).

[2] Ce déferlement polémique ne date pas d’hier, cependant. Dés le départ elle a rencontré une hostilité qui tenait à la nouveauté dérangeante, à tous points de vue, de ses découvertes, y compris dans le champ philosophique comme le montrent les réactions de Sartre ou de Ricœur, dont les objections sont pourtant dignes d’intérêt. Ce n’est pas le cas de celles de Pierre Debray-Ritzen dans La psychanalyse, cette imposture (Albin Michel, Paris, 1991 ) ou du Livre noir de la psychanalyse (Les Arènes, Paris, 2005), ou d’autres, moins passionnelles, comme celles R. Bouveresse-Quillot et R. Quillot dans Les critiques de la psychanalyse (Que Sais-je ?/PUF, Paris, 1991). On laissera de côté les affabulations récentes de M. Onfray sur Freud dans son livre Le crépuscule d’une idole (Grasset, Paris, 2010). Par opposition, on prendra en compte les objections authentiques d’un Aldof Grünbaum dans Les fondements de la psychanalyse (PUF, Paris, 1996) ou celles d’un Gérard Mendel dans La psychanalyse revisitée (La Découverte, Paris, 1988).

[3] Voir l’Introduction à la psychanalyse, op. cité, p. 266.

[4] Voir de lui Freud, la philosophie et les philosophes (PUF, Paris, 1976) et Introduction à l’épistémologie freudienne (Payot, Paris, 1981).

[5] Voir la 11ème thèse sur Feuerbach et L’idéologie allemande.

[6] In La psychanalyse, PUF/Que sais-je ?, Parsi, 1973, p. 111.

[7] A fortiori on ne saurait lui opposer des arguments tirés d’une vision religieuse de l’homme et de son libre arbitre ou des arguments moraux visant, par exemple, l’importance qu’elle confère à la sexualité.

[8] Darwin, dans un de ses Carnets de jeunesse.

[9] Les pulsions sont bien psychiques, parce que éprouvées subjectivement, mais leur source est organique : le concept de pulsion est un concept-limite ou bi-face. Voir sa définition dans l’excellent Vocabulaire de la psychanalyse de J. Laplanche et J.-B. Pontalis, PUF, Parsi, 1971.

[10] Op. cité, PUF, Paris, 1967, ch. IV.

[11] Ib., p. 21.

[12] Contrairement à ce que dit M. Onfray dans son livre. C’est la dernière allusion que je ferai à celui-ci.

[13] L’hystérie étant liée au refoulement de la sexualité selon Freud lui-même, la baisse historique ou culturelle des interdits sexuels entraîne sa disparition tendancielle. Il n’y a là rien qui puisse contredire l’explication freudienne de l’hystérie !

[14] « Il n’y a de science que de ce qui est caché » disait justement Bachelard et Marx, avant lui, affirmait que « si l’apparence des choses et leur essence coïncidaient, on n’aurait pas besoin de science ».

[15] Je signale que le fait que Freud ait élaboré sa conception de la personnalité humaine à partir de la pathologie n’affaiblit en rien sa portée. Au contraire et selon lui, c’est seulement l’étude des troubles mentaux, dans lesquels ses éléments entrent en conflit, qui fait apparaître sa structure. Elle est donc la voie indirecte pour comprendre l’homme en général.

[16] Voir Essais de psychanalyse, Petite bibliothèque Payot, Paris, 1967.

[17] La pulsion de mort (plutôt que instinct de mort : le terme allemand est Trieb) est d’abord autodestructrice et c’est en quoi elle se distingue, d’une manière originale théoriquement, de l’agressivité affirmée spéculativement par de nombreux philosophes, comme Hobbes ou Kant, qui est dirigée d’emblée contre autrui. Mais retournée vers l’extérieur elle devient l’agressivité telle que ceux-ci l’ont conçue. Des héritiers de Freud, comme J. Rivière, ont mis en avant cette nouvelle donnée, quitte à sous-estimer ce qu’elle doit à la biographie.

[18] « Non, notre science n’est pas une illusion. Mais ce serait une illusion de croire que nous pouvons trouver ailleurs ce qu’elle ne peut pas nous donner. » (in L’avenir d’une illusion, PUF, Parsi,1971, p. 80).

[19] C’est le terme employé par S. Jankélévitch dans sa traduction des Essais de psychanalyse, op. cité.

[20] Ib., p. 8 et p. 74-78.

[21] Par opposition, on se réfèrera à la légèreté épistémologique d’un Foucault, réclamant le droit de changer radicalement de position en philosophie et définissant le philosophe qu’il prétendait être comme quelqu’un qui « lance des grenades » à chaque fois différentes dans le débat théorique : voir R.-P. Droit, Foucault, entretiens (Odile Jacob, Parsi, 2004). Il est vrai que celui qui se voulait un théoricien des sciences humaines est en réalité un sceptique, qui ne croit pas à la notion de vérité objective. Il a pourtant su présenter admirablement la psychanalyse dans un livre qu’il a curieusement renié, Maladie mentale et psychologie (PUF, Paris, 1962).

[22] Il lui oppose l’idée d’une entreprise d’« auto-réflexion » libératrice. Voir respectivement de Ricœur, Le conflit des interprétations (Seuil, Parsi, 1969), et d’Habermas, Connaissance et intérêt (NRF, Parsi, 1979) et Logique des sciences sociales (PUF, Paris, 1987).

[23] Voir op. cité plus haut. Grünbaum exige en particulier une vérification empirique à large échelle des succès thérapeutiques de la psychanalyse, seule manière de valider ultimement ses concepts selon lui.

[24] Foucault l’a bien marqué dans son livre cité plus haut, ch. III.

[25] Voir Psychopathologie de la vie quotidienne, Petite bibliothèque Payot, Paris, 1967.

[26] Je précise au passage que le concept d’ « interprétation » présente au moins trois sens qu’on oublie de distinguer : 1 La vision pré-scientifique du réel que la science va détruire (cf. Marx). 2 L’appréhension subjective et spontanée du monde, enracinée dans notre vie (cf. Nietzsche). 3 L’explication des phénomènes humains pour autant qu’elle recourt à la notion de sens et qui s’inspire de l’interprétation-traduction d’un texte étranger.

[27] J.-C. Filloux in L’inconscient, PUF/Que sais-je ?, 1970, Paris, p. 41

[28] Idées/NRF, p. 66-67, 1968. La section d’ensemble s’intitule significativement : « Justification de l’inconscient ».

[29] Op. cité – souligné par moi.

[30] Op. cité plus haut. Mendel se disait socio-analyste. Son œuvre est à (re)découvrir.

[31] Le même G. Mendel m’indiquait un jour que 30% des patients qu’il soignait relevaient en fait de la psychiatrie.


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