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Piss Christ : la méprise
Par Sébastien Lapaque

Il y a longtemps que les blasphèmes antichrétiens ne me troublent plus. Je suis même tenté de leur accorder certaines vertus éducatrices. Vagabond pacifique cloué à une croix de bois par les violents de son temps, le Sauveur du Monde peut bien être couvert de crachats par ceux d’aujourd’hui.

Le Christ aux outrages

« Si ignobilis, si inglorius, si inhonorabilis, meus erit Christus », écrit Tertullien, dont la prose aux érubescences de lave en fusion fait mes délices en ce moment. « S’il est sans éclat, s’il est sans gloire, s’il est déconsidéré, c’est le Christ que je cherche. »

Voilà pour les pontifiants zouaves d’Avignon partis en croisade contre la présentation au musée d’Art contemporain d’une photographie de l’américain Andres Serrano reproduisant en grand format l’immersion sacrilège d’un petit crucifix dans de l’urine.

« Si ignobilis, si inglorius, si inhonorabilis, meus erit Christus » : peu d’œuvres contemporaines illustrent plus sauvagement l’exhortation redoutable du Grand fauve de Carthage que cette photographie d’une force monstrueuse en rouge et jaune intitulée Piss Christ.

Son Excellence Mgr l’Archevêque d’Avignon a eu tort de solliciter son retrait auprès des autorités compétentes. Il aurait mieux fait de monter en chaire et de prendre l’adversaire à contre-pied en mettant en valeur les vérités qu’elle nous donne à sentir sur la cohabitation de la grandeur et de l’abjection.

Le Christ et la pisse : ce sont les deux extrémités entre lesquelles l’humanité se débat, plus prompte à se noyer dans celle-ci qu’à se jeter aux pieds de celui-là. Un chrétien ne peut pas s’effrayer de la coexistence des opposés : c’est le grand mystère.

Le choc des contraires

L’œuvre présentée à Avignon nous rappelle qu’entre le Christ et l’Ordure, il n’y a pas de milieu. Un chrétien de l’ancienne école, un chrétien né avant qu’on ait pris l’habitude de greffer les baptisés avec des cerveaux de singe ou de mouton, ne s’en serait pas scandalisé.

Léon Bloy aurait probablement adoré Piss Christ, ce tableau qui dit tout en deux mots. Artiste d’avant-garde dans son genre, le Mendiant ingrat goûtait les happening sauvages et le choc des contraires.

Souvenez-vous de ses Propos d’un entrepreneur de démolition : « Il n’y a que deux choses, entendez-vous, qu’on puisse mettre sur une tombe et qui y fasse un très bon effet : la Croix du sauveur des âmes ou un énorme excrément humain ! Choisissez donc canailles ! » Mais les canailles ne veulent plus choisir. Elles font des pétitions, elles manifestent, elles dissimulent leur veulerie derrière des pseudonymes sur internet.

Il n’y a pourtant pas à s’étonner des outrages que continue de recevoir Jésus. Un Dieu à l’abri des moqueries, un Dieu à l’abri des blasphèmes, un Dieu à l’abri de l’humaine pourriture serait bon pour les païens ou pour les philosophes. Ce ne serait pas le Christ que je cherche, le Christ que je veux, le Christ que j’aime, venu me relever au fond du caniveau, ou, qui sait ? dans l’urine où je pourrissais.

Quelle rage ou quel dépit amoureux ?

Non, décidément, les blasphèmes touchant le Rédempteur ne me troublent plus. C’est peu dire qu’il en a vu et vécu d’autres, à commencer par tous ceux que je lui fais subir jour après jour.

Je ne connais rien aux préférences secrètes d’Andres Serrano, j’ignore quelle rage ou quel dépit amoureux se dissimule derrière son Piss Christ. Mais les arguments de ceux qui prétendent qu’il est trop facile d’épancher ainsi son nihilisme sur le dos des croyants ne m’intéressent pas. Ce qui m’intéresse, c’est justement ce nihilisme visant le Christ, un nihilisme auquel j’ai envie de répondre comme le curé de campagne de Georges Bernanos à un personnage du roman :

« Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’importe ? Cela est déjà fait. »

Quand j’entends des catholiques expliquer que les musulmans savent mieux se faire entendre et se défendre contre les injures lorsque l’image d’Allah ou de Mahomet est détournée, j’enrage. Si proche de la Bête, si loin du Sens. Je ne demande certes pas à tous ces téméraires Croisés de lire les Pères – Tertullien, Contre Marcion, livre III –, mais ils pourraient de temps à autre quitter leurs rangers pour se prêter à des exercices de judo métaphysique.

De la Croix du Sauveur, on fait trop facilement un pendentif, un motif décoratif, un signe sans signification. Et voilà que par le geste brutal d’Andres Serrano elle est rendue à sa brutalité : la Croix redevenue un scandale – du grec skandalon, l’obstacle.

Au Musée des Beaux-arts d’Avignon, on s’y arrête. Elle a perdu ses contours vaporeux de symbole pour redevenir le gibet infamant sur lequel a été cloué Jésus, mort entre deux bandits sous les moqueries pour avoir prêché le pardon des offenses, la pitié des vaincus et la délicatesse envers les opprimés.

Chronique publiée dans Témoignage chrétien. Avril 2011


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