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Petite traité de la bêtise contemporaine. Un livre de Marilia Amorim
Par Samy Archimède

Marilia Amorim a entrepris une œuvre aussi ambitieuse que salutaire pour la santé mentale de l’humanité : décrypter les multiples mécanismes discursifs qui nous rendent bêtes, souvent sans que nous nous en apercevions. Psychologue de formation, elle convoque la grande famille des sciences humaines afin d’analyser la bêtise contemporaine que nous subissons au quotidien. Son hypothèse est simple : « Il y a des façons de parler (ou d’écrire) qui placent l’interlocuteur dans une position où il lui devient impossible d’exercer pleinement son intelligence ».

Ce Petit traité de la bêtise contemporaine peut-il sauver nos neurones en péril ? Une chose est certaine : après l’avoir lu, vous ne lirez plus certains messages dans votre pharmacie de la même manière. Et vous regarderez certainement les affichettes de la RATP d’un autre œil. Munie d’une bonne dose d’humour, Marilia Amorim démonte un à un quelques procédés et formules devenus monnaie courante. Quel point commun y a-t-il entre la RATP et une pharmacie ? Ils utilisent tous les deux un procédé de langage que l’auteure appelle « l’énoncé fusionnel ». Exemple : « Les portes s’ouvrent, je laisse descendre. » Ou bien « Si je refuse le générique, je dois faire l’avance des frais. » En supprimant l’autorité (fusion du locuteur et de l’interlucuteur), l’auteur de ces messages applique « un totalitarisme non autoritaire », analyse Marilia Amorim. Votre place d’interlocuteur est usurpée et avec elle votre condition de sujet qui peut répondre, c’est-à-dire interpréter, critiquer, voire refuser. Dans le cas de la pharmacie, vous devenez vous-même « porte-parole du Code de la sécurité sociale ».

Chaque jour, nous absorbons ainsi, à notre corps défendant, une quantité incroyable de messages aussi abêtissants qu’indigestes. Outre l’énoncé fusionnel, il existe un deuxième mécanisme discursif qui répandrait aujourd’hui la bêtise à grande vitesse : « le sujet sans objet » ou « l’objet sans sujet ». C’est-à-dire l’information sans son transmetteur, nécessairement humain. L’auteure pointe ici les dangers que fait peser la substitution de la mémoire collective par la mémoire informatique du réseau. Celle-ci accélère « le processus historique d’externalisation de la mémoire collective et de l’estompement de la responsabilité qui en découle ». En bref, l’information seule ne peut pas engendrer des idées. Elle ne peut transmettre la culture que par la relation intersubjective, par le biais des corps : ceux des professeurs, de la famille, etc.

Le tableau de la bêtise contemporaine ne serait pas complet sans un large détour par la boite à image. « La télé est une boîte dans la quelle quelqu’un qui n’est pas là s’adresse à moi », écrit l’anthropologue et cinéaste Stéphane Breton, cité par Marilia Amorim. Pire : « Elle ne parle à personne, elle parle à la télé » poursuit-il. Pour le philosophe Bernard Stiegler, la télévision affecte notre capacité d’attention profonde, c’est-à-dire notre capacité à nous concentrer sur un même objet pendant une période longue. Soumise à une logique de marché, elle ne développe (comme les nouvelles technologies) que l’hyperattention (le zapping). Autre grande tare du petit écran : « l’intonation faussée » ou comment raconter des horreurs avec le sourire. « Même si je viens de vous informer qu’une catastrophe est arrivée, ne vous inquiétez pas trop et surtout « restez avec nous. »

Si la parole qui rend bête nous menace sérieusement, celle qui rend intelligent n’a heureusement pas dit son dernier mot. Cette parole qui peut nous sauver est celle qui transmet la culture. Marilia Amorim développe ici le coeur de son propos en affirmant sa filiation avec Bernard Stiegler pour qui « la transmission intergénérationnelle de la culture est à la base de l’intelligence ». « La parole intelligente, écrit Marilia Amorim, est celle qui est capable d’établir des rapports, et pour ce faire, il faut convoquer des éléments absents, c’est-à-dire présents dans la mémoire. » Car enfin, l’être humain est un être de récit et de dialogue. Il est détenteur d’un savoir narratif qui contrairement au savoir pratique (ou savoir de l’action) n’obéit pas à une logique de l’efficacité. La parole intelligente est aussi une parole qui ne se contente pas de nous confirmer dans notre appartenance à notre identité. « Il faut aussi qu’elle inquiète, déstabilise, éveille la curiosité, donne du boulot : qu’elle pousse à aller voir dans le dictionnaire, aller voir dans les livres, aller en discuter avec les copains… L’intelligence est une sorte d’inquiétude saine. »

Rappelant le mot d’ordre des concepteurs de l’ultra-libéralisme, Milton et Rose Friedman, « Sans se parler sans s’aimer », Marilia Amorim nous interroge : « Peut-on vivre dans un monde purement efficace ? Sans se parler, sans se reconnaître ? »

Petite traité de la bêtise contemporain, suivi de comment (re)devenir intelligent. Marilia Amorim. Editions Erès, 2011

Maître de conférence à l’université de Paris 8, Marilia Amorim a été professeur au département de psychologie sociale de l’université fédérale de Rio de Janeiro.


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