lafauteadiderot.net
Aujourd'hui, nous sommes le :
Page d'accueil » Idées » Philosophie, anthropologie... » Petite philosophie de la crise
Réduire la police Agrandir la police
Version imprimable de cet article Version imprimable
Petite philosophie de la crise
Par Jean-Paul Jouary

Pourquoi le capitalisme est-il immoral par principe ?

Si la situation apparaît politiquement consternante, économiquement catastrophique et socialement problématique, du moins s’avère-t-elle philosophiquement fort intéressante. Deux concepts s’articulent sous nos yeux d’une façon inédite. Le concept d’« économie réelle » d’abord : les mêmes libéraux de bords divers et les mêmes journalistes, qui depuis des décennies de libéralisme officiel nous enivraient de discours sur le thème du marché financier planétaire seul moteur du progrès économique, viennent de découvrir que la crise financière actuelle se retourne contre l’« économie réelle ». Mais alors, le libre jeu des puissances financières n’étaient donc pas réellement de l’économie ? Le concept de « morale » ensuite : si ce cataclysme survient, la faute en serait à quelques « voyous » clandestinement introduits dans un système en lui-même vertueux ou neutre, selon les versions, si bien qu’il conviendrait de « moraliser le capitalisme ». Il faut dire que nos philosophes officiels, c’est-à-dire médiatisés à longueur d’année, ne cessent de théoriser ces paradoxes soit en encensant le système en place, soit en proclamant l’étanchéité de la séparation politique-économie-morale, soit en jouant les engagés subversifs chouchoutés par les puissants.

Jetons un coup d’oeil sur quelques pensées plus modernes. Karl Marx, bien sûr, avait analysé en détail les contradictions qui affectent le capital en proportion de son accumulation, et ce qui en découle pour ceux qui le créent par leur travail physique et intellectuel. Mais Marx est mort, il est vrai. Avant lui, Jean-Jacques Rousseau remarquait, dans son Projet de constitution pour la Corse, que plus la monnaie joue un rôle éminent dans une société, plus les inégalités se creusent et répandent la plus grande misère. Mais Rousseau est enterré, il est tout aussi vrai. Cherchons donc un penseur que l’on ne puisse accuser de tentation totalitaire, et lié depuis des millénaires aux plus grandes inspirations religieuses : Aristote, au IVe siècle avant J.-C., distinguait et opposait deux fonctions de la monnaie. Lorsque la monnaie s’avère nécessaire pour les échanges, comme équivalent général commode et non périssable, elle est certes une convention, mais elle demeure « conforme à la nature », admettait Aristote dans Politiques (I). En revanche, lorsque la monnaie devient le point de départ et d’arrivée de l’échange, alors elle emprunte une autre fonction d’accroissement de richesse, « contraire à la nature ». Et de citer le prêt avec intérêt et la position de monopole. Il est vrai que, dans un cas, la monnaie est moyen entre deux besoins humains que l’échange vise à satisfaire, et que dans l’autre elle est principe et fin de l’échange, les besoins humains devenant des moyens d’enrichissement des uns au détriment des autres.

Vingt-cinq siècles plus tard, c’est bien la domination d’une circulation purement monétaire sur l’« économie réelle » que nos fins observateurs et responsables politiques font semblant de découvrir et de regretter, alors que le capitalisme moderne a érigé cette perversion en logique unique de toutes les relations sociales. Comment alors « moraliser » cette logique si en son principe même elle subordonne les vies humaines à des impératifs de rentabilité financière sans rapport avec les besoins ou avec les valeurs humaines ? C’est en souvenir d’Aristote que le christianisme a condamné dans sa doctrine romaine tous les métiers conduisant à la spéculation monétaire. Aujourd’hui encore, l’Église ne cesse de rappeler cette position fondamentale. Au lieu de délirer sur l’impossibilité d’être moral sans religion, les présidents George W. Bush et Nicolas Sarkozy, s’ils s’en souciaient le moins du monde, devraient méditer cette impossibilité de concilier les valeurs chrétiennes avec le principe même du capitalisme. Si Kant a établi la condition de toute moralité dans la nécessité de considérer toujours l’homme comme une fin et jamais seulement comme un moyen, alors le capitalisme est immoral en son principe, et pas seulement dans ses excès de voyous, qui n’en sont que l’explosion anecdotique. N’en déplaise à nos philosophes adulés par les médias, comme à nos libéraux de la vraie droite, de la fausse gauche ou de l’extrême centre.

Mais ne boudons pas les avancées de la pensée humaine : il est enfin établi par tous, dans les discours, que la finance n’est pas l’économie réelle, et que leur contradiction est immorale. Dans les discours. Encore un effort…

Article paru dans l’Humanité du 15 juin


Rechercher

Fil RSS

Pour suivre la vie de ce site, syndiquez ce flux RSS 2.0 (lisible dans n'importe quel lecteur de news au format XML/RSS).

S'inscrire à ce fil S'inscrire à ce fil