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Pétain ne rime pas avec Verdun
Par Philippe Pivion

La commémoration du centenaire de la bataille de Verdun est bien chétive au plan des idées. Bien sûr elle aura suscité la production d’une somme importante de textes, qui se renvoient les uns aux autres. Hormis cela, qui n’a rien de bien original, même pas d’intervention gouvernementale, ni d’allocution présidentielle, et pourtant…Ce qui en reste souligne le caractère indélébile du marquage de la société française par cet évènement. Au même titre que Valmy, le sentiment du péril, de la possible invasion de la France soude le peuple autour de cette tragédie. Ce qui n’est pas le cas par exemple avec les victoires napoléoniennes. Donc Verdun est le lieu emblématique de la défense du sol sacré de la république. C’est une référence dans la constitution de la nation, au sens où cette bataille unifie les hommes. Et, à l’heure de la montée des nationalismes, rappelons que la nation est ce qui groupe les habitants d’un territoire, ce qui unifie une pensée commune de tout un peuple, et non ce qui exclut et rejette des parties de ce peuple. La nation est un creuset, une fusion populaire, pas un hachoir d’exclusion. Le nationalisme, c’est une machine à amputer la nation.

La stratégie du nouveau général nommé au lendemain de l’attaque du 21 février, le général Pétain, n’y sera pas pour rien. En organisant judicieusement la rotation des divisions militaires, il contraint 70% de la masse des poilus à se battre à Verdun. C’est dire si très vite ce nom rempli d’effroi s’auréole de gloire, une gloire collective, une gloire nationale. « J’y étais » sera un leitmotiv des lendemains de la guerre chez les anciens combattants. Eh oui beaucoup y sont allés.

Le problème Pétain, c’est qu’il incarnera cette bataille qui n’est pas une victoire, mais un affrontement terrible se soldant par un épuisement des deux grandes armées en présence. Une espèce de match nul. Mais les héros sont toujours les obscurs, les sans-noms, ceux qui sous l’avalanche de poudre et d’acier s’enracinent, se sacrifient dans la glaise et la merde. Dès les premières heures, les premiers jours, dans une désorganisation complète, sans ordres, parfois sans officiers, la conscience populaire s’arc-boute, se crispe et s’oppose au déferlement des armées ennemis qui en sont stupéfaites. Et lorsque dans son fameux ordre du jour Pétain conclut « on les aura », c’est déjà un fait, ils ne sont pas passés. Le péril demeure, mais les Français ont tenu bon, ils n’ont pas flanché. Pétain ne fait donc que reprendre ce que disaient les hommes de troupe dans des conditions incroyables. Et le général quittera le champ de bataille, maréchalisable, affublé du titre de « vainqueur de Verdun » s’appropriant une victoire qui n’en est pas une et qu’il trahira 24 ans plus tard. Certes la décision de demander « à l’ennemi » le 17 juin 1940 de « cesser le combat » est politique et non militaire. Elle est rendue possible par l’auréole de Verdun tout en trahissant la mémoire de résistance des poilus de 1916. Décision politique parce qu’elle renvoie aux constructions de l’Action française, et de la droite nationale dès 1934 pour juguler les forces émancipatrices qui traversaient le peuple.

C’est aussi un tournant chez les militaires, ceux des deux camps : ils privilégient les forces technologiques, au détriment des hommes. La même chose se produira dans la Somme avec les Anglais au mois de juillet 1916. Ainsi, le 21 février 1916, en une journée, les troupes allemandes expédient un million d’obus sur les lignes françaises. Sur la durée de la bataille (moins d’un an), soixante millions d’obus vont hacher menu la flore et la faune, et bien sûr les hommes. Si l’on se base sur la perte de 400 000 morts et disparus pour les deux camps, il faut donc 150 obus pour tuer un homme ! Une horreur dans cette débauche, une absurdité militaire : croire qu’on élimine une fourmilière avec un rouleau compresseur ! Mais, au-delà des bellicistes tels le Kronprinz, ce sont les Krupp et Schneider qui se frottent les mains. La mise au point et la fabrication d’armes terribles rapporte des profits inouïs que les capitalistes des deux camps engrangent avec frénésie. Militaires et industriels conduisent le carnage. Un homme va y jouer les dilettantes : le fils de Guillaume II, le Konprinz, chef des hussards, les régiments d’élite, affublés d’un couvre-chef à tête de mort : le totenkoff, qu’il ne quittera qu’au lendemain de l’armistice du 11 novembre pour l’arborer ostensiblement de nouveau dès 1923. Cette fois-ci en compagnie de civils : les nazis… dont on connait l’usage qu’ils firent de ce sinistre emblème. Ce rejeton d’empire manie la troupe comme il aurait été capable de manier les serfs. Il méprise les hommes, par nature, une plèbe ne servant que sa caste. Il ordonne assaut après assaut et se réfugie dans les fêtes pour oublier ses échecs qu’il impute aux soldats. La souffrance des soldats allemands est aussi terrible que celle des français. Mais elle se conjugue au sentiment d’échec. La débauche technologique ne suffit pas à emporter la décision, et à l’arrière la famine, conséquence du blocus, pointe ses dards. La certitude d’appartenir à la race des seigneurs est ébranlée.

Pour soulager ce front, les Français et les Anglais mettent au point une offensive bien évidemment décisive : sur la Somme. Les mêmes principes prévalent. Une débauche de canons et d’obus, pire que Verdun. Les Allemands avaient expédiés un million de projectiles sur les Français durant une petite journée à l’issue de laquelle les fantassins montaient à l’assaut. Dans la Somme, les Anglais et Français vont battre des records, en six jours ils vont canarder 1.700.000 fois les Boches. Et les mêmes absurdités produisant les mêmes effets, l’assaut britannique est brisé et se solde par 20 000 morts dès le 1er juillet.

Verdun inaugure donc le temps de « la domination de la machine sur l’homme, du valet sur le maître » ainsi que l’écrira Ernst Jünger, une logique de destruction qui trouvera son paroxysme à Hiroshima. Cette débauche d’acier contre la chair conduit aux affreuses mutilations, aux gueules cassées, au broyage des êtres humains qui en porteront les stigmates dans leur être jusqu’à leur mort et qui marqueront tant les civils et les médecins. Rendons hommages à l’énergie de ces derniers, à leur dévouement, à ces femmes qui firent irruptions non seulement dans l’industrie, mais dans tous les rouages de la société française. Telles la docteur Nicole Mangin qui fera tout pour sauver des soldats au point que 6 mois après l’armistice elle se suicide, soit d’épuisement, soit parce qu’elle aurait contracté une maladie incurable à soigner les autres ; et aussi Marie Curie, qui 15 jours avant le 21février livre à Verdun une « petite curie », ces véhicules qu’elle invente au lendemain de la déclaration de guerre et qui possèdent un appareil radiologique dont l’énergie est fournie par le moteur, indispensable pour identifier les éclats métalliques dans les carcasses. Verdun n’était pas prête militairement à l’assaut des Boches, mais la garnison était dotée d’une très grande structure hospitalière maintenant équipée de ce camion…

Verdun, c’est aussi le regard d’horreur porté par les hommes de lettres qui mettront leur plume au service des hommes, contre la barbarie qui est à n’en pas douter une question de classe. Reste des questions sans réponse : fallait-il ou non passer à l’offensive dès juillet pour regagner le terrain perdu sur la Meuse ? Nivelle, ce belliciste, a-t-il fait le bon choix en saignant encore plus la troupe pour desserrer l’étau autour de la place forte ? Ce sont des aspects où chacun peut puiser des arguments et qui ne changent rien à l’Histoire, elle est écrite. Mais ne remarque-t-on pas que ces généraux et maréchaux de la république, avides de pouvoir et de gloire, écrasent les hommes politiques de leur suffisance, malmènent les rouages républicains, nient le rôle de l’Assemblée Nationale, préfigurant un temps où certains la nommeront « la Gueuse », et bardés de leurs certitudes lancent des attaques, étrillent les hommes, pour que leur nom une fois panthéonisé puisse servir d’autres objectifs, tels un pouvoir fort, une mise au pas des ouvriers qui se révoltent, une transformation de notre pays en Etat français pour lequel on ne tardera pas à inventer un slogan : Travail Famille Patrie.

Pour ma part, ce que je retiens de Verdun, c’est que les hommes sont plus forts que les canons.

Philippe Pivion


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