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Pauvres classes dominantes
Par Axel Honneth

La popularité de l’essayisme philosophique de Peter Sloterdijk a, depuis le début, partie liée avec la montée en puissance d’un milieu social qui professe pour tous les phénomènes relevant de l’Etat-providence capitaliste le plus grand mépris, sans proposer pour autant la moindre alternative. Au cours de leurs études universitaires, pour l’essentiel contemporaines de la chute du mur de Berlin et de l’effondrement de l’Union soviétique, les tenants de cette nouvelle élite nourris de Michel Foucault ont, grâce à leur état d’esprit sans attache, élastique et prêt à tous les sauts théoriques possibles et imaginables, rapidement conquis l’ensemble des positions de pouvoir.

Désormais bien installés, ceux-ci n’attendaient plus qu’une idée directrice ou une parole propre à servir de signature à notre époque. Dans ce milieu journalistique, dans les officines où s’écrivent les pages culturelles et littéraires des journaux, dans les couloirs des banques, dans les agences d’architecture ou de pub, tout le monde était d’accord : la mentalité d’assistés typique de l’ère social-démocrate était vouée à disparaître. Avec des masses trop assistées et dépendantes de la main ouverte de l’Etat, pensait-on, comment engendrer une pensée ou un style de vie énergiques ?

Ce mépris visait toutefois moins les défavorisés eux-mêmes que les intellectuels qui les représentaient et prônaient la redistribution des richesses. Quel enthousiasme ne mettait-on pas à dévorer chaque article diabolisant Mai 68 ! Ne se frottait-on pas les mains à l’idée que, maintenant, ça allait chauffer pour les disciplines phares d’une période révolue, la sociologie et la psychanalyse ? Finis les réquisitoires prononcés au nom des damnés de la terre ; il fallait retrouver le courage spirituel de mettre à bonne distance le jargon de la misère sociale.

Au tout début de son parcours intellectuel, on pouvait se demander si Peter Sloterdijk n’irait pas plutôt dans le sens d’une critique sociale inspirée par une philosophie mystico-spéculative ; le succès rapide de ses premiers ouvrages auprès du milieu en mal d’intellectuel providentiel lui fit opter pour le statut de prophète dans de sombres temps au service de celui-ci.

Sitôt passé le tournant du siècle, Sloterdijk s’est attelé à un livre affublé du titre flamboyant La Colère et le Temps (Maren Sell Editeur, 2007), qui se voulait une "analyse psycho-politique" des luttes contemporaines. Selon les Grecs - du moins tels que les voit Sloterdijk, qui ne perd pas son temps avec la littérature scientifique sur le sujet -, l’homme serait dominé par une pressante "aspiration au succès, à l’estime, au respect de soi-même" ; ces "énergies thymiques" ignorées de l’époque contemporaine - exception faite de quelques grands penseurs - et bannies de notre image du moi par la psychanalyse, formeraient le terreau de tous les affrontements politiques, parce que ce qui est en jeu à travers ces derniers consiste toujours en une reconquête de la "fierté" et de l’"honneur".

Nous apprenons en outre que l’antonyme de la fierté consiste en un ressentiment éprouvé par tous ceux qui sont relégués à une place inférieure dans la hiérarchie sociale ; c’est pour laver l’affront de cette subordination que des valeurs morales comme la retenue et l’égalité de traitement vont être mises en place, sous l’invocation desquelles les privilégiés doivent coexister avec les ratés.

D’après Sloterdijk, ces valeurs et normes morales sont celles dont se réclament tous ceux qui se sont rangés sous les bannières des fanatiques de l’égalité, tous ceux derrière lesquels les masses sont parties à l’assaut de l’état des choses existant. L’égalitarisme ainsi défini demeure assez obscur, si ce n’est qu’y sont inclus dans un même processus historique tous les mouvements "nationalistes" et "internationalistes" ; à ceci près que les premiers ont revendiqué une égalité sociale exclusivement réservée à leurs compatriotes, tandis que les seconds ont étendu cette revendication à tout le genre humain. De là, il n’y a qu’un pas jusqu’à la thèse qui prétend que toutes les catastrophes mondiales du XXe siècle auraient partie liée à la révolte de ces deux "collectivités de colère" sur lesquelles les intellectuels ont su souffler suffisamment de morale humanitaire pour créer un nouvel "esprit du monde de la haine". Rarement dans le passé, ce genre d’idées a été recyclé avec un tel aplomb dans le but de servir de grille de lecture la plus branchée possible à la situation actuelle. Elles n’ont pourtant fait que trahir les sourdes angoisses et les réactions de défense de leurs auteurs. En outre, les systèmes de valeurs nationalistes et internationalistes ne représentent nullement, comme Sloterdijk voudrait pouvoir le croire, deux faces d’un même et unique idéal égalitariste humaniste, mais ils constituent des strates séparées du développement de la morale sociale.

Aussi peu convaincante est la thèse de Sloterdijk qui prétend que la révolte des masses défavorisées aurait pour seule origine le ressentiment contre les privilégiés ; on en vient à se demander ce qui justifie le détour par une psychologie aussi triviale, étant donné que les constitutions politiques des démocraties occidentales suffisent à fournir à ces opprimés un cadre légitime pour réclamer une égalité de traitement. En combattant les discriminations sociales et la misère, les acteurs ne cherchent qu’à mettre en pratique les promesses qui se trouvent consignées dans les principes moraux du droit moderne ; point n’est donc besoin de recourir à des notions comme la rapacité, la jalousie ou le ressentiment pour expliquer leur réaction.

Toutefois, ces spéculations ne représentaient, aux yeux de notre auteur, que des exercices d’assouplissement philosophique préparant le coup de poing théorique finalement asséné. De sa conception "politico-psychologique" de l’éternel retour de la lutte entre privilégiés de droit et envieux mal lotis, il fallait bien tirer quelques conséquences. Du point de vue d’une telle philosophie de l’histoire, une seule solution était possible : rendre enfin leur dû aux plus favorisés, afin qu’en leur rendant leur fierté ils retrouvent l’occasion de prodiguer leurs bienfaits vers le bas. La traduction politique d’un tel programme, c’est - on se frotte les yeux - la "grève de l’impôt".

Avec la même arrogance, Sloterdijk profère les slogans tant attendus pour l’organisation d’une société future qui tordra enfin le cou à l’utopie sentimentale de l’Etat-providence. Sous l’invocation confuse de Georges Bataille, il est question d’une "économie de la fierté" au sein de laquelle les privilégiés dispensent leurs fortunes aux nécessiteux par souci de "belles actions" consistant en dons volontaires. Assez de jérémiades sur la hausse du chômage ! Assez de s’apitoyer tristement sur le sort des bas-fonds ! Etre contraint à renoncer à une part de son argent bien acquis sous la pression de l’Etat-providence n’est-il pas un destin plus funeste et plus à plaindre ? Avec la jactance du penseur affranchi, Sloterdijk examine par quels moyens les gagnants, les riches et les puissants pourraient mettre fin à la diabolisation toujours croissante qui les conduit à éprouver un sentiment de culpabilité de leurs performances.

Ils en sont réduits, pour extirper leur sentiment de honte, à lancer une contre-offensive tous azimuts ; la racine de tout le mal, c’est l’Etat-providence, ce gigantesque organisme dispensateur de bien-être avec l’aide duquel les défavorisés, au coude-à-coude avec les moralistes intellectuels tombent à bras raccourci sur les nantis ; Sloterdijk considère ce point comme central, et y revient encore dans son tout dernier livre intitulé Du musst dein Leben ändern "Tu dois changer ta vie". Là encore, on doit se cramponner en voyant la légèreté avec laquelle une thèse aussi extravagante est assénée : l’Etat-providence, octroyé d’en haut, en Allemagne, par les réformes de Bismarck, obtenu à l’arraché, en Angleterre et en France par les conquêtes du mouvement ouvrier, ne saurait rien engendrer d’autre qu’une "kleptocratie" institutionnalisée. Un régime que les défavorisés auraient établi dans le but de s’approprier les biens des riches, qu’ils considèrent comme injustement acquis. Un petit retour en arrière suffit pour reconnaître le prétendu raisonnement pour ce qu’il est : un pur et simple non-sens, qui ne révèle qu’un mixte d’ignorance historique et de morgue théorique.

En définissant l’Etat-providence comme une "kleptocratie", Sloterdijk en est arrivé à un moment de son parcours où il se croit autorisé à prodiguer des conseils politiques. Dès lors que l’Etat-providence, simple instrument au service de la rancoeur des classes inférieures, extorque aux "couches productives" toujours plus de recettes fiscales, le temps serait donc venu d’exiger que les élites exploitées surmontent leur altruisme. Que commence la "guerre civile antifiscale", afin que celles-ci retrouvent le chemin de la fierté et les délices de l’estime de soi.

Cette légèreté à couper le souffle peut paraître risible. Mais ce serait oublier que celui qui la profère est la coqueluche des médias, enfant chéri des politiques, ainsi qu’un intellectuel paré des plus hautes distinctions académiques. Du coup, il peut y en avoir quelques-uns à qui viendrait l’idée de se demander si notre culture démocratique n’aurait pas atteint un degré de déréliction et de superficialité tel qu’elle en vient à renoncer à ses propres exigences.

Traduit de l’allemand par Nicolas Weill. Article paru dans Le Monde du 24 octobre 2009

Philosophe et sociologue, né en 1949, professeur à l’Université Goethe de Francfort-sur-le-Main (Allemagne), Axel Honneth a, depuis 2001, succédé à Jürgen Habermas à la tête de l’Institut de recherche sociale, jadis dirigé par Max Horkheimer. Ses travaux portent sur la question de la reconnaissance. Son dernier livre traduit en français s’intitule "Les Pathologies de la liberté" (La Découverte, 2008).


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