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Pages d’un ambassadeur en blanc, de Vera Kitova
La critique de Rémi Boyer

On sait peu que la Bulgarie a envoyé des médecins dans de nombreux pays en difficulté dans les années 1962-1963, Algérie, Tunisie, Maroc, Niger, Mozambique, Congo, Ethiopie notamment. Ces missions à vocation humanitaire, dans des contextes d’instabilité, n’étaient pas toujours bien préparées, les médecins ignorant la plupart du temps les situations politiques et épidémiologiques qu’ils allaient rencontrer.

Vera Kitova, médecin du corps diplomatique bulgare, est aussi peintre, écrivain et poète. Elle a exercé en Bulgarie bien sûr, et, dans le cadre de ces missions de santé, en Tunisie et en Algérie, pays dont elle est tombée amoureuse : culture, poésie, art de vivre… « Quand un continent comme l’Afrique et un pays comme l’Algérie entrent dans un cœur humain, c’est pour toujours. » avoue-t-elle d’emblée au lecteur.

Dans ces Pages, elle livre un témoignage au quotidien, profond et délicat, au plus près de l’expérience, de la vie en Algérie dans ces années sombres.

Le livre commence sur les pas de Saint-Exupéry avec qui elle partage l’amour du désert, du vent, du silence, de la solitude, de la sagesse, de la vie et se rappelle la valeur intrinsèque de l’amitié, de la fraternité et de la solidarité. L’écriture de Vera Kitova, fluide, poétique et nuancée se révèle aussi très camusienne, c’est-à-dire responsable, grave et libre jusque dans la légèreté des impressions d’un moment apparemment ordinaire.

Le lecteur oscille avec beaucoup de bonheur entre les impressions sensorielles, les émotions puissantes que ce pays magique libère chez le passant qui s’ouvre à ce qui se présente et les témoignages précis d’un toubib confronté à la maladie, aux conséquences de violences inutiles, à la mort. Apparaissent aussi la détermination farouche qui doit traverser les sentiments d’impuissance et de révolte pour soulager, soigner et parfois guérir de l’inguérissable : l’abandon. Scènes hélas universelles que nous pourrions croire, bien à tort, banales.

« Une jeune femme portant deux enfants dans ses bras s’approche. Je l’examine. Elle a l’air saine. Elle est un peu pâle. Peut-être les deux enfants en bas âge la fatiguent-ils ? Ce sont des enfants nés à un très court intervalle. Nous lui faisons des présents : des jouets japonais que nous avions apportés pour les enfants. On lui donne aussi des vitamines, des sirops pour augmenter sa force et sa résistance naturelle, un savon de toilette au parfum délicieux. Elle le flaire avec bonheur. Elle est devenue rose. Peut-être les belles émotions lui avaient-elles manqué jusqu’à présent, même si ce n’était guère qu’un morceau de savon parfumé, et un peu d’attention qui lui étaient destinés personnellement.

J’examine des malades de pneumonie et de bronchite chronique, et les antibiotiques portant l’inscription « Razgrad » disparaissent très vite. Des vieillards sans force passent l’examen. De jeunes hommes attendent eux aussi leur dose de vitamines.

Très tard dans l’après-midi, nos jeeps sont vides. Parce que les gens du village sont passés deux fois, certains trois fois auprès de nous. Des couvertures, des vêtements, de la nourriture, des objets de toilette, des médicaments ont déjà été distribués. Mais les gens ne s’en vont pas. Ils restent, sourient et nous regardent. Dans ce coin oublié par tout le monde, c’est la fête qui est venue. Quelqu’un a pensé à eux. Quelqu’un leur a donné de l’aide. Ce sont justement ces gens avec leurs blouses blanches et le drapeau de la Croix-Rouge qui les ont aidés. Ils ont accompli un vrai miracle à leurs yeux. Ils ont appris qu’ils existaient… »

Le livre de Vera Kitova, commencé en 1963 et achevé en 2011, n’est pas un ouvrage politique, c’est un livre de médecin qui fait son travail, un livre de praticien poète, au plus près de la vie et de la mort, au plus près des entrailles et de l’esprit.
« Tu as très bien vu ça, Saint-Ex, dit-elle. Je t’appelle comme ça parce que je sens ton épaule chaude de camarade maintenant, quand je marche dans tes pas. (…)
Dans le désert, on peut apprendre beaucoup de lois. Les lois d’amitié, d’hospitalité, de courtoisie, de diplomatie, de tact et de chaleur humaine.
Sans l’aide d’un ami, l’homme ne peut pas traverser le désert. Sans hospitalité, il va rester seul et détaché du monde. Que peut nous apprendre encore le désert ? Peut-être la loi la plus précieuse, de jouir de la vie là où elle existe. La découverte des empreintes dans le sable. Voilà pourquoi je frissonne de surprise et de reconnaissance devant tes empreintes, Saint-Exupéry, les traces de l’homme et du pilote que tu étais.
Peut-être, beaucoup plus tard, les gens vont-ils découvrir, auprès des grandes empreintes de Saint-Exupéry, les petites traces de la femme et du médecin, cachées là-bas. Parce que, dans les empreintes dans le sable du désert, il y a beaucoup d’amour envers le désert et les hommes… »

Nous savons toute l’importance de la trace comme élément fondateur de notre identité et de notre singularité. Le temps est venu, de suivre les empreintes de Vera Kitova.

Pages d’un ambassadeur en blanc de Vera Kitova, Editions Rafael de Surtis.
Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint-Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel, France.


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