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Non, la montée du déclassement n’est pas un mythe
Par Camille Peugny

S’appuyant sur des chiffres issus de mon travail de thèse (Le Déclassement, Grasset, 174 p., 15,50 €), les auteurs du rapport sur le déclassement social remis par le Centre d’analyse stratégique à Nathalie Kosciusko-Morizet relativisent fortement l’ampleur du phénomène. Si "la progression du phénomène n’est pas contestable" écrivent-ils, "elle reste contenue entre 3,5 et 7 points de plus en vingt ans". Cette affirmation apparaît bien optimiste, pour plusieurs raisons.

Premier point, les auteurs du rapport auraient pu préciser que l’indication chiffrée qu’ils mentionnent constitue une évaluation minimale du phénomène, ne rendant compte que des trajectoires de déclassement sévère, depuis des emplois d’encadrement, vers des emplois d’exécution. Or, au-delà de ces formes aiguës de mobilité descendante, il existe des trajectoires moins spectaculaires, au sein des emplois d’encadrement ou des emplois d’exécution, qui peuvent avoir des conséquences importantes et qui sont vécues douloureusement pour les individus qui en sont victimes. Pour ne citer qu’un seul exemple, 24 % des fils de cadre nés entre 1959 et 1963 sont employés ou ouvriers à l’âge de 40 ans, confrontés à une forme sévère de déclassement. Mais 23 % d’entre eux occupent également une profession intermédiaire. Si l’on est d’accord pour considérer qu’un fils de technicien devenant cadre supérieur de la fonction publique connaît une promotion sociale, il n’y a aucune raison de ne pas considérer que le fils de cadre supérieur de la fonction publique devenant technicien connaît symétriquement une forme de déclassement. La proportion de fils de cadre confrontés au déclassement serait alors supérieure à 45 %. Deuxième point dans le cadre d’une société socialement plus fluide, la montée du déclassement aurait pu être la contrepartie logique d’une promotion sociale accrue pour les enfants d’ouvriers et d’employés. Or, il n’en est rien et le malheur des uns n’a pas fait le bonheur des autres : si 27 % des fils d’ouvriers et d’employés non qualifiés nés au milieu des années 1940 exerçaient une profession intermédiaire ou un emploi de cadre à 40 ans, la proportion n’est plus que de 20 % pour leurs homologues nés vingt ans après. La panne de l’ascenseur social pour les enfants des classes populaires devrait être une préoccupation politique de premier ordre car elle ruine l’idée même de la possibilité d’un progrès social.

Troisième point, la comparaison de la profession des individus avec celle de leurs parents ne saurait constituer la seule mesure du déclassement. On peut appartenir à la même catégorie socioprofessionnelle que ses parents et connaître un appauvrissement sensible. Si de nombreux ménages ouvriers ont pu devenir propriétaires de leur logement dans les années 1960, c’est ainsi devenu mission presque impossible au début des années 2000.

C’est pourquoi il serait facile de démontrer que les enfants d’ouvriers qui demeurent ouvriers, sont eux aussi frappés par une forme de déclassement. Autre exemple, la dégradation des contrats de travail et des formes d’emploi constituent des facteurs objectifs de déclassement. Aujourd’hui, 13 % des salariés (2,8 millions de personnes) disposent d’un contrat de travail précaire (intérimaires, contrats à durée déterminée, contrats aidés, stagiaires) qui interdit toute projection dans l’avenir. Voilà pourquoi, se bornant à ne retenir qu’un seul indicateur, le rapport du Centre d’analyse stratégique souligne ce qu’il croit être un écart entre une réalité nuancée et une perception beaucoup plus sombre.

Mettre en cause un pessimisme exagéré des acteurs sociaux est une stratégie commode pour quiconque souhaite éviter d’entreprendre une analyse en profondeur de la réalité. Elle permet de jeter un voile sur trois décennies de mutations du capitalisme.

A l’ère du capitalisme traditionnel, jusque dans les années 1970, les inégalités sociales étaient fortes, mais un compromis salarial non totalement défavorable aux salariés permettait à ces derniers d’entrevoir à court terme une amélioration sensible de leurs conditions de vie et de celles de leurs enfants.

A l’inverse, parce que la place et l’avenir du salarié ne sont pas la priorité du capitalisme financier, le déclassement n’est pas qu’une crainte, mais constitue bel et bien la réalité vécue par une proportion croissante des jeunes générations, victimes de la précarisation, du chômage de masse et d’une baisse sensible de leur niveau de vie.

Article publié dans Le Monde du 14 juillet 2009

Camille Peugny est sociologue, maître de conférences à Paris-VIII


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