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Mon rêve est un rêve général
Adresse à quelques vivants. Par Thierry Renard

« J’écrirai ici mes pensées sans ordre et non pas peut-être dans une confusion sans dessein. »
PASCAL, Pensées.

Ceux qui ne doutent pas ne sont pas des poètes ; ceux qui doutent de tout, bien entendu, sont des fous. Et le moment est venu, je crois, de rompre ce silence pesant qui, depuis si longtemps, m’encombre. Vous allez rire, sûrement, en lisant les propos contrastés contenus dans cette lettre ; vous vous direz : mais de quoi parle-t-il, et où veut-il en venir ? Vous vous direz, encore : celui-là, il ose tout ; mais pour qui, donc, se prend-il ? Sachez, tout d’abord, et je ne pense pas qu’il s’agisse, là, d’un orgueil mal placé, qu’aussi loin que je remonte dans le temps, je n’ai pas le souvenir de m’être, une seule fois, pris pour un autre. J’ai toujours, et avec élan, voulu être moi-même. Est-ce ma faute à moi si cela m’a, en fait, joué quelques tours ? Car, oui, être moi m’a, en certaines circonstances, valu quelques soucis. Ceux qui déjà me connaissent, connaissent aussi mes défauts. Je parle fort, je m’agite sans compter, j’aime être aimé, et je supporte assez mal les reproches et la contradiction. Mais j’ai aussi des qualités. Je suis généreux, convivial, et très fidèle en amitié et en amour. Cependant, je reste un autodidacte, ce qui hélas ne plait pas à tout le monde. Et le silence évoqué plus haut, ce silence pesant qui, je l’ai dit et répété, m’entoure ou m’accompagne, a longtemps été le silence de quelqu’un de vulnérable et d’incertain. En effet, je ne suis jamais sûr d’avoir complètement raison. Alors, aujourd’hui, je tranche dans le vif, j’ouvre la voie et je pousse mon cri. J’en ai un peu marre de passer pour un lâche ou un gentil. On me déclare gentil, et l’on me croit lâche. Ce n’est pas vrai ! Mais l’affrontement direct, les parfums de scandale, la haine de soi, la révolte facile, l’amer repli, le ressentiment, tout cela me dégoûte et me navre. Les passions tristes sont des passions qui tuent l’humain en nous. Et ceux de mes contemporains qui se réfugient derrière le mur des idées noires, qui se lamentent sans cesse, ou qui confondent les luttes, les inégalités, avec leur propre mal-être ou leur impuissance, ceux-là m’obligent à élever la voix pour les écarter d’une parole vive, me contraignent aussi à brandir le poing pour les repousser d’un simple geste. Je ne supporte plus l’intolérable. Vivre, certes, ce n’est pas si facile… Et notre monde n’est peut-être pas le meilleur des mondes. Et notre société est injuste, ordinairement. Et notre planète est malade ! Mais nous devons sortir de l’impasse où les passions tristes nous entraînent, où les pensées néfastes sans arrêt tentent de nous plonger. Nous devons émerger de l’ornière indéchiffrable de l’espace et du temps. Nous devons abattre murs et frontières. La colère est saine lorsqu’elle est transparente et qu’elle redevient première parole. La révolte est légitime lorsqu’elle ne surgit ni de la rumeur ni du mépris. L’espérance, toujours, finit par être récompensée.

Vous le voyez, mon silence est rompu et la glace est brisée. Cette adresse poursuit un objectif principal : non faire rendre gorge à mes détracteurs, mais, simplement, leur indiquer un chemin à suivre. Il faut résister à la tourmente, et ne pas renoncer. Mais il faut, pareillement, garder le cœur, les bras, les yeux et l’esprit ouverts sur le monde et la vie. Une main tendue jamais ne se refuse ! Mais, pour revenir à ma gentillesse, méfiez-vous, elle a le front haut et est totalement imprévisible. Je ne suis ni un pacifiste ni un humaniste sans force et sans colère. Je ne tends pas la joue pour que l’on me frappe. J’essaie d’être humain, voilà tout. Et je connais fort bien, quand l’occasion se présente, les mots du refus. Ma lettre n’est pas encore terminée. Elle a des preuves à apporter et quelques conseils à livrer. Les preuves tiennent dans mon seul poing, et mes conseils sont avisés. Je voudrais que l’on cesse de mettre en doute mes propos, et qu’on arrête de suspendre ma confiance pour un oui ou pour un non. J’essaie, le plus souvent, d’être à l’écoute, attentif à l’autre, à ce qu’il a à nous dire et nous apprendre. Le plus souvent, aussi, je ne porte aucun jugement. Cela implique un gros savoir-vivre, et un certain état d’esprit. Cela témoigne, surtout, de mon sens des réalités.

Au fond, hein, pourquoi cette lettre ? Pourquoi cette énergie et ce temps gaspillés ? Peut-être seulement pour répondre à ceux que la douleur apaise et qui n’ont aucune idée de ce qui a été accompli depuis trente ans. Et qui, forcément, piétinent mon bilan et favorisent mes craintes. La gentillesse, comme encore le communisme, est devenue une tare. Et l’on oublie un peu vite les sommets atteints, les services rendus, l’aventure menée et les obstacles franchis — étape après étape. Le parcours est intact, qui devrait plutôt servir d’exemple. Alors, oui, oui, cette lettre, cette affirmation nette, pour entrer en résistance et pour combattre tous les malheurs du monde. J’ai beaucoup parlé de moi, déjà, j’en conviens. J’ai retracé mon vécu, relaté mon expérience. Mais c’était pour ouvrir le champ, donner de la voix. Je ne suis pas plus nombriliste qu’un autre. J’ai besoin, toutefois, de dire la vérité et de tirer mes idées au clair. L’important, dans une vie d’homme, c’est le chemin. Et mon chemin mérite qu’on s’y arrête. C’est un parcours personnel, certes, mais aussi général, peuplé de tellement d’autres personnalités, pour la plupart riches de leurs pratiques et de leurs talents nombreux. Tous, ou presque, m’ont considérablement apporté, donné à foison. Et cela prouve, au moins, que le jeu vaut la chandelle. Une seule qualité vaut dix bons défauts. Tout cela est affaire d’engagement. Le mien dure depuis toujours, et il est profond. Mais je resterai, néanmoins, ce petit intellectuel de Vénissieux, à la gouaille populaire et à la bonhomie rassurante. On ne m’acceptera jamais dans le sérail. Trop décalé, pas assez sur les rails. On ne m’acceptera jamais parmi les Grands Seigneurs de ces temps fiévreux. Fils du peuple, je suis condamné à errer devant les marches du Palais. Mais cela, en rien, ne me gêne. Qu’on me laisse seulement accomplir mes plus vibrantes missions ! Qu’on ne me mette pas de nouveaux bâtons dans les roues ! Mes universités sont populaires et mes humanités abondantes. Je l’ai déclaré, ici ou là, je suis tourné vers une radicalité généreuse, ferme mais généreuse. Une radicalité républicaine, à la poitrine offerte et aux bras tendus. Une radicalité profonde, sans chambre de tortures ni couperet. J’ai toujours préféré à la formule tellement usée, maintes et maintes fois utilisée, diviser pour régner, celle, certes plus périlleuse mais forcément plus humaine, réunir pour réussir. Et à la tendance disciplinaire de la gauche, j’ai toujours, pareillement, préféré la tendance libertaire. Communiste, d’accord, mais sentimental et libertaire. Vous avez vu, j’enfonce le clou. J’avance en des terres mouvantes comme les sables, avec une simplicité déconcertante… J’avance face à la plus affligeante des banalités. J’avance, pourtant, face à l’incroyable réalité. J’avance devant le monde.

Mais il va bien falloir que j’achève, maintenant, que j’en termine avec cette missive où j’ai essayé, une fois de plus, de me définir, de me clarifier — et de clarifier la situation. Cette étiquette, qui me colle à la peau, de personnage irresponsable, tiraillé souvent entre une bonté naturelle et des coups de sang véritables, porté par mes élans les plus vigoureux (victorieux !), déchiré par des sauts d’humeur imprévus, toujours écorché, voire décalé, malgré l’humour qui me traverse, malgré la vie que je croque à pleines dents, cette étiquette dis-je, ne me va plus guère comme un gant… Je suis trop à l’étroit, là, dans ce vieux costume étriqué. Certes, je sais être drôle et me montrer humain. Certes, c’est même comme ça que je m’agite le mieux. Je suis ainsi, je préfère exister. Mais je voudrais, parfois, simplement que l’on me regarde un peu autrement — avec des yeux neufs. Simplement. Les étiquettes qu’on nous colle dans le dos ne reflètent que partiellement la réalité. J’attends le mot, ou la phrase, qui me rendra à la lumière la plus vive, la plus crue, la plus dénudante. Je n’ai qu’une seule ambition, et c’est celle de devenir celui que, déjà depuis l’enfance, je suis. Je n’ai aucune autre prétention que celle de bâtir une œuvre authentique et libre. Je ne poursuis qu’un seul but : celui de mener ma barque à bon port. Ma vie est un roman, qu’il faudra bien qu’un jour je conte. Ma vie est un roman ; un poème, plutôt. Ma vie est le poème que je couche, ou coucherai plus tard, sur le papier. Écrire, c’est d’abord, pour moi, recycler les mots, les vers, les phrases. C’est fournir un travail où se mêlent les heures ; temps de lecture, temps d’écriture, puis temps de relecture, et temps de réécriture. Écrire, c’est réécrire  ! Mes mots sont des sons, des notes de musique. Mes vers, mes phrases, des partitions… Certes, la plupart de mes livres sont imparfaits. Mais ils sont toujours exacts. La poésie n’est pas un genre, mais une illumination, une arme pour transcender le réel.

Écrire. Depuis le monde qui nous entoure, et pour le plus grand nombre.

Écrire. Embarqué dans l’aventure humaine.

Et plus j’avance dans le temps de ma vie et de mon œuvre, et moins mes contradictions s’affichent. Peu à peu, elles se résorbent, et finissent par disparaître. Mon discours devient clair, amoureux. Il sourit.

celui qui parle

se fait entendre

celui qui dit

a les mots justes

celui qui sait

a les mots vrais

mais celui qui ne sait rien

ne peut pas répondre

il murmure ou il bégaie

en silence

Saint-Julien-Molin-Molette, le 28 mars 2009


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