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Mon ami Mustapha, suite…
Par Jacques Barbarin

A côté de chez moi « réside » ce que nous appelons, avec notre sens du sémantiquement correct, un « sdf ». En fait, il a un domicile fixe, l’encoignure de porte cochère où il s’est installé. Il s’appelle Mustapha. Il est algérien. Il était journaliste et éducateur spécialisé. Il est parti vers la fin des années 90, avec ce que l’on peut appeler la guerre civile algérienne, la lutte entre le gouvernement algérien et les mouvements islamistes. Certaines fois, je parlais de cela avec lui et il me disait que les pires, c’était le gouvernement algérien.

Les aléas de la vie l’on conduit là, et peut-être ce que Serge Gainsbourg, dans une chanson pour Jane Birkin, appelait « l’aquoibonisme. ».

Je parle le plus possible avec lui, je lui achète parfois à manger. Je préfère plutôt que de lui donner de l’argent, qu’il ira dépenser à la supérette d’en face avec un mauvais rosé, si tant est qu’il y en eût du bon. Mais son passé de journaliste le poursuit car il se débrouille toujours –ou presque – pour avoir le Nice Matin, au moins de la veille. Certains lui donnent même « Le Monde ». Le samedi, je lui donne le Télérama de la semaine écoulée, il y a toujours de vrais articles. C’est vous dire si, de son bout de trottoir, il est au courant de ce qui se passe. Nous en parlons même, parfois.

Il a un langage que je qualifierais de châtié. Je m’en suis le jour où, sortant tôt de chez moi, je l’ai trouvé éveillé, alors que, dans d’autres occasions où j’étais également sortit de bonne heure, il dormait. Il me dit alors : « J’ai pour habitude… » Vous voyez souvent des gens parler comme ça ?

Ce matin, je m’approche de lui et commence ainsi : « Je vais aller.. » Il m’arrête et me dit : « Pléonasme. » Il a raison, dire : je vais aller c’est utiliser deux verbes qui indiquent tous les deux un déplacement. Il faut bien connaitre la langue française pour dire cela. Nous avons terminé notre discussion en parlant de l’importance des rêves dans notre psyché. En fait, je désirai aller – là c’est correct – dans une bouquinerie lui acheter un ou deux livres de poche car je sais que la lecture lui manque beaucoup. Mais nous sommes le 1er novembre et les magasins sont fermés. J’irai un autre jour. En attendant je lui offrirai le dictionnaire philosophique de Voltaire. J’espère qu’il acceptera.

Tous les jours je vais le saluer, échanger quelques mots. Il est content de me voir, et moi donc. Nous bavardons, nous échangeons nos points de vues, nous communiquons. Jamais ce verbe, aujourd’hui galvaudé jusqu’à la nausée, ne m’avait semblé aussi exact. Ce matin il n’avait pas l’air en forme. Il s’en est tiré par une pirouette, il y a des moments où ça va, d’autres non, ou quelque chose d’approchant. Il m’a demandé – chose qu’il ne fait jamais – de lui acheter Nice-Menteur (pardon, Matin). Soit disant pour passer le temps. Moi, j’estime que c’est pour masquer son désarroi. Enfin, le temps qu’il passe à le lire, il n’en profitera pas pour boire son satanique rosé…

Il a changé son « adresse postale » comme il aime à le dire. Il a traversé la rue, et s’est réfugié sus un porche j’allais écrire plus confortable. Certes le même espace –le même manque d’espace, devrais-je dire – mais une porte cochère en bois travaillé, au-dessus de laquelle trône un linteau semi-circulaire, le bas du bâtiment est en pierre de taille, les murs sont de brique.

En fait l’encoignure où il résidait était celle d’un immeuble appartenant avec presque tout le pâté de maisons au diocèse de Nice. Un porteur de croix (bonjour les signes ostentatoires) lui a signifié qu’il n’était pas le bienvenu.

Ce matin il a tenu à me donner les 1€30 pour acheter le journal. J’ai bien sur refusé mais il a tellement insisté que j’ai compris qu’il s’agissait pour lui d’un geste symbolique, d’une affirmation de sa dignité. J’ai bien la mienne, pourquoi n’aurait-il pas la sienne ? Elle lui est peut-être encore plus nécessaire qu’à moi.

Je lui ai donc acheté avec son argent ce journal dont je ne veux pas me souvenir du nom. Samedi, c’est le jour où je lui donne le Télérama et le Courrier International. Pour faire bonne mesure – et comme une sorte de potlatch avec son don de la journée précédente – je lui ai également apporté Meursault contre-enquête, de Kamel Daoud. Il y retrouvera la langue de ce courageux journaliste algérien. Un confrère, en quelque sorte.

Hier matin, il n’était plus là. Je me suis renseigné auprès de la superette où hélas il achète sa piquette, il ne savait pas. Ce matin, je le vois, assis dans son ancienne encoignure, le poignet bandé .Dans le nuit d’avant-hier, « on » a mis le feu à sa couverture. En essayant de l’éteindre, il s’est brûlé au 3ème degré. Transporté à l’hôpital Pasteur il y a été soigné et y a passé la journée. Le revoilà. Quel est le criminel – je pèse mon mot – qui a pu faire cela ? Quand je lui pose cette question il me répond : « C’est la misère ».

Quelques jours après, il est revenu à son ancien « domicile », une encoignure de porte, dont a généreusement pris soin d’adjoindre, au niveau du mur, une grille, de couleur verte. Couleur de l’espoir ? Comme cet immeuble – ainsi que le pâté de maison – appartient à l’Evêché, je me suis demandé – sans doute le croyais-je abusivement – la charité était toujours une valeur chrétienne. Mais peut-être la hiérarchie en est-elle dispensée….. Je ne le vois plus depuis quelques jours. Aujourd’hui, j’ai demandé au gérant de la superette d’en face des nouvelles. Il serait parti chez sa sœur, à Antibes. Je suis rassuré, nous sommes fin décembre. Mais je sais que quand il va chez sa sœur – il y va de temps en temps- il revient au bout de peu de jours. Est-ce son bout de trottoir qui lui manque ? Ou son destin ? Quelques jours plus tard, je l’ai revu. De fait, il était à l’hôpital. « J’étais bien soigné, bien nourri, mais il y avait ces barreaux au balcons, ces barrières… Je suis parti ». Homme libre, toujours tu chériras la mer… Peut-être lui manque la Méditerranée du port d’Alger, celle des plages de Tipaza…

Le lendemain, il avait beau être emmailloté de couvertures, données par des âmes compatissantes, je voyais bien qu’il avait froid. Je lui ai fait préparer dans un gobelet en plastique un calé bien chaud avec deux sucres, auquel j’ai ajouté deux clémentines. Ce matin, 31 décembre, en fin de matinée, il n’y avait à son emplacement que son amas de couverture. Cet après-midi, même chose. Ou est –il ? Reparti à l’hôpital ? Embarqué par le SAMU Social ?

Mais demain est un autre jour. Du moins, c’est qu’on dit. Bonne nouvelle année Mustapha.

Nice, le 31 décembre 2017. Jacques Barbarin.


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