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Michel Clouscard : rencontre du 6 avril 2009
Interventions de Laurent Etre, journaliste à l’Humanité, animateur de la rencontre.

Qu’est-ce que le « libéralisme libertaire » (Clouscard parlait aussi de « capitalisme de la séduction », titre de son « best-seller » paru pour la première fois en 1981) ?

Merci à toutes et à tous d’être venu(e)s participer à cette rencontre-débat autour de l’œuvre de Michel Clouscard, philosophe et sociologue marxiste, pourfendeur du « libéralisme libertaire », qui nous a quitté le 21 février dernier.

Qu’est-ce que le « libéralisme libertaire » (Clouscard parlait aussi de « capitalisme de la séduction », titre de son « best-seller » paru pour la première fois en 1981) ? Ce syntagme, que Clouscard a lui-même forgé, désigne un système « permissif pour le consommateur et répressif pour le producteur. »

Plus précisément, il s’agit donc d’un système qui instrumentalise le sociétal, la liberté de mœurs obtenue avec Mai 68, pour masquer un renforcement de l’exploitation. Clouscard n’aura de cesse, dans son œuvre, de contester tout fondement autre qu’idéologique à cette autonomisation de la consommation, présupposée dans l’expression « société de consommation ».

La création du « marché du désir » correspond pour Clouscard à une évolution du mode de production capitaliste, qui doit faire face à la « nécessité d’écouler les surplus » du Plan Marshall d’aide à la reconstruction de l’Europe après la seconde guerre mondiale (en effet, la suraccumulation de capitaux, comme en témoigne encore la crise actuelle, a pour effet de faire baisser le taux de profit, et donc l’intérêt des capitalistes à investir dans la production concrète. C’est pour tenter de maintenir malgré tout le taux de profit qu’ ils sont allés jusqu’à vendre et revendre des crédits immobiliers hypothécaires, les fameux "subprimes", à des ménages américains modestes. On connaît la suite... ). C’est donc toujours au travers de la production, des rapports de production, qu’il convient d’analyser l’évolution de la société et donc, aussi, des individus qui la composent (autrement dit, sans tomber dans un réductionnisme vulgaire, il s’agit de prendre en compte l’influence, dans les parcours et les choix individuels, de la position de chacun dans les rapports de production – propriétaire des moyens de productions ou prolétaire, c’est-à-dire individu n’ayant que sa force de travail à vendre ?)

Cette rapide description suscite de nombreuses questions :
-d’ordre sociologique : le « libéralisme libertaire » ne pèse pas de façon uniforme, selon les mêmes modalités, sur toute la population. Il faut différencier son emprise, en termes de classes.
-d’ordre philosophique : en quoi l’individualité consciente se construit-elle dans les rapports de production, de travail, et non dans l’activité de consommation comme prétendument autonome ?

C’est autour de ces deux grands registres de questions que je propose de structurer notre échange.

Questions particulières et relances

1) le libéralisme est-il toujours libertaire aujourd’hui ?

Quelle est l’actualité de la pensée de Michel Clouscard ? A l’heure des reculs de tous ordres sur les libertés individuelles et collectives (explosion du nombre de gardes à vue, multiplication de fichiers, criminalisation des mouvements sociaux, menaces sur le pluralisme de la presse...), le libéralisme est-il toujours libertaire ? Ne sommes-nous pas à un tournant, annoncé par Clouscard lui-même dès 1974, dans Néo-fascisme et idéologie du désir ? "Le néo-fascisme cherche à s’implanter par la démagogie, à progresser par le désordre, à régner (consécutivement) par le retour à l’ordre." Ce retour à l’ordre peut être explicité comme conséquence de l’alliance des privilégiés déchus de l’ancienne bourgeoisie, compromise dans la collaboration (droite revancharde), et des privilégiés du capitalisme financier, menacés de déchoir.

2) le néo-fascisme, un terme approprié ?

Parler de "néo-fascisme" peut choquer, paraître anachronique. En même temps, ne peut-on pas discerner des traits "fascisants" dans certaines évolutions actuelles du pouvoir ? En quels termes rendre compte, notamment, des appels à la responsabilité lancés aux syndicats, des appels à l’unité nationale face à la crise (c’est-à-dire par-delà les clivages de classes) ? Sans parler de toutes les dérives sécuritaires (voir plus haut). On voit bien que l’on cherche à nous imposer une nouvelle forme d’union sacrée...

3) quelle conception de la connaissance derrière la lutte contre le néo-kantisme ?

Clouscard focalise ses attaques contre le néo-kantisme, à savoir une conception selon laquelle toute connaissance de la "chose en soi", du "noumène" serait impossible. Seuls les phénomènes seraient accessibles à l’investigation de la raison. Donc, toute connaissance concrète supposerait un back-ground inconnaissable. Cette conception conduit à un relativisme culturel (chacun ses valeurs, sa vérité...), qui caractérise l’idéologie libérale. Ce relativisme induit une certaine vision de la liberté. Celle-ci se situe du côté de l’inconnaissable, pur indéterminé, donc pure possibilité, fantasme d’autonomie absolue à l’égard de la réalité connaissable. Cette conception de la liberté est donc aussi profondément conservatrice (on ne saurait imaginer transformer radicalement la réalité sociale ; la liberté est délibérément du côté de l’onirique, de l’évasion et de la désinvolture par rapport aux contraintes).

Le génie de Clouscard est de montrer comment cette conception de la liberté participe de la reproduction de la société de classe, comment celle-ci instrumentalise, rentabilise les aspirations libertaires sur le "marché du désir".

Mais sur le fond, sur la question de la connaissance, ne prend-on pas le risque de retomber dans une forme de positivisme, dans l’idée que chaque fait ne peut être abordé que de façon univoque ? N’y a-t-il pas simplification à outrance du rapport du sujet connaissant au monde ? Autrement dit, en débusquant les illusions néo-kantiennes, Clouscard ne se rend-il pas nécessairement complice de l’idée d’une transparence de l’être (réel) et de la pensée (rationnel) ?

Dans Critique du libéralisme libertaire : "Il n’y a pas de résidu transcendantal, résidu qui pourrait être un rien, une nuance, un je ne sais quoi, mais qui suffirait à glisser, entre le réel et le rationnel, ce petit hiatus par lequel la grâce pourrait intervenir (...)"

Quelle place alors pour le doute, quel rôle pour les hypothèses, quelle place pour l’erreur dans la démarche scientifique ?

Et au niveau politique, quelles peuvent être les conséquences d’une telle conception de la connaissance, du rapport au monde ? Ne fait-elle pas peser une sérieuse hypothèque sur tout débat démocratique ? Le langage même, la communication, l’intersubjectivité n’impliquent-ils pas que le rapport à l’autre ne soit pas totalement transparent, que l’autre ne me soit pas immédiatement accessible ?

4) sur la méthode de Clouscard

Clouscard aborde chaque théorie particulière à partir de ses fonctions idéologiques, qu’il se fixe pour objectif de débusquer. C’est notamment la démarche appliquée à la psychanalyse. Dans Critique du libéralisme libertaire : "La psychanalyse - la freudienne - témoigne du procès de reproduction de classe. (...) Tout cela inconsciemment bien sûr." Ce faisant, il ne fait que pousser la logique de Marx et Engels. Dans l’Idéologie allemande, ils expliquent que "ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience". Donc, ce n’est pas ce que les individus disent d’eux-mêmes qui importe pour savoir qui ils sont, mais leurs actes, leur pratique.

Cette démarche n’a-t-elle pas pour revers possible de conduire à simplifier telle ou telle théorie, de telle ou telle individualité pensante ?

5) la polémique avec Althusser et la question de l’humanisme

Ainsi, Clouscard classe Althusser parmi les néo-kantiens, en considérant son utilisation de la psychanalyse : « Althusser va compléter - implicitement - l’agent de la production par le sujet de la psychanalyse ».(Critique du libéralisme libertaire)

Pour rétablir la continuité entre "la nécessité économique et l’expression d’un sujet", brisée par Althusser, il faudrait selon Clouscard revenir sur la "liquidation de tout référentiel humaniste" (ibid), rétablir un humanisme. C’est un vrai débat philosophique et politique... Clouscard nous en donne les termes avec talent.

Mais si Althusser s’en prenait à l’humanisme, c’était précisément avec le souci (central chez Clouscard lui-même) d’éviter que le marxisme ne soit vidé de sa substance révolutionnaire. N’est-ce pas au nom d’un certain humanisme que l’on dilue les enjeux de la lutte des classes, que l’on impose une idéologie de la "société civile" qui ne reconnaît que des individus-monades, qui nie ou ignore les déterminations de classes pour mieux participer de leur reproduction ?

Au final, on voit à quel point Clouscard, tant par les questions et les problèmes que sa démarche peut poser que par les acquis théoriques qu’il nous laisse en héritage, est un auteur pour notre temps. Un auteur dont le potentiel critique peut éclairer la nécessaire reconstruction (et redécouverte) des fondements philosophiques d’un communisme authentique, révolutionnaire et donc, aussi, à rebours de tout gauchisme.


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