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"Mes philosophes à moi"
Un entretien avec Edgar Morin

Sociologue et philosophe internationalement reconnu, auteur d’une oeuvre monumentale, Edgar Morin revient avec un petit bijou : "Mes philosophes".

Le Point : Tout commence, écrivez-vous dans "Mes philosophes", par le choc Dostoïevski dans votre adolescence. C’est de lui qu’est né votre "premier éveil philosophique".

Edgar Morin : Il sait exprimer comme personne la dérision, la souffrance et la tragédie humaine. Il a compris que l’Homo est "sapiens-demens", c’est-à-dire un sage délirant qui charrie avec lui plein de rêves. Il a enfin un sens de la contradiction qui rappelle irrésistiblement le doute de Blaise Pascal. Il y a dans Dostoïevski comme dans tous ses personnages, de Stavroguine à Karamazov, le même antagonisme, le même déchirement intérieur. On est, je le répète, dans le monde de Pascal, celui du combat entre la foi et le doute, entre l’espoir et la désespérance. Il y a de plus en lui une compassion infinie pour la misère, l’humiliation, la tragédie humaines. Il écrit dans L’idiot : "La compassion est la loi essentielle, la loi unique peut-être, de l’existence de toute l’humanité."

Le grand héros de vos philosophes, celui que vous placez plus haut que tout, c’est en effet Pascal. Pourquoi cette fascination ?

Parce que j’y retrouve mes "démons" : foi et doute, raison et mysticisme. Parce que j’aime surtout les philosophes de la contradiction. Héraclite, pour commencer, qui touche au plus profond avec des formules comme : "Éveillés, ils dorment." Ou bien : "Sans l’espérance, tu ne trouveras pas l’inespéré." Ou encore : "Vivre de mort, mourir de vie." Blaise Pascal a la même démarche. C’est un scientifique rationnel et, en même temps, un religieux mystique. Chez lui, la foi, le doute, la religion et la raison se combattent et se nourrissent les uns des autres. Dans la nuit du 23 novembre 1654, Pascal a vécu une illumination divine qu’il a traduite ainsi : "Joie, joie, joie, pleurs de joie." C’est un chrétien fervent, et pourtant il est habité par l’incertitude et le questionnement permanent. Moi, je suis comme lui rationnel et mystique, mais pas de la même façon. Je suis un mystique de l’amour. Comme dit Raimon Panikkar : "Pour moi, la philosophie est plus la sagesse de l’amour que l’amour de la sagesse." Je crois à la poésie de la vie et me sens seulement religieux dans le sens élémentaire du lien, dans la fraternité et la communion, en écoutant de la musique ou devant le spectacle de la nature.

Dans Mes philosophes, vous allez jusqu’à prétendre que Pascal est toujours d’une actualité brûlante.

Oui, parce qu’il a rompu avec la simplification et la causalité linéaire en une phrase géniale et définitive : "Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates (...), je tiens impossible de connaître le tout sans connaître les parties non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties." Je me suis inspiré de cette réflexion pour commencer mon travail sur "La méthode". C’est à sa conception de l’être humain comme tissu de contradictions, comme "gloire et rebut de l’Univers", que je me suis voué à une anthropologie complexe. De plus, avec un sens prophétique incroyable, il a situé l’espèce humaine entre deux infinis, ce qui a été confirmé ensuite par la microphysique et l’astrophysique au XXe siècle. Quand je lis au hasard Les pensées de Pascal, je tombe sur des formules sublimes.

En somme, Pascal vous aide à vivre.

Notamment à cause de son pari. Conscient que Dieu ne peut être prouvé ni par la logique, ni par la science, ni par les miracles, Blaise Pascal fonde sa foi sur un pari. Moi aussi, j’ai repris sa théorie du pari, pas pour Dieu, mais pour toutes les décisions que je peux prendre dans la vie, en amour, en politique, pour mes travaux...

En lisant votre livre, on a le sentiment que les autres philosophes vous ont beaucoup moins marqué que Pascal. Vous êtes sévère à l’égard de Descartes, par exemple.

Descartes est un grand philosophe, mais sa méthode est trop analytique : il sépare les problèmes en petits morceaux qu’il traite ensuite séparément. Le contraire de Pascal. C’est en ce sens qu’il faut, à mon sens, sortir du cartésianisme.

Vous passez un peu vite sur Spinoza...

C’est un penseur hypermoderne qui a rejeté le Dieu transcendant et créateur pour inscrire la créativité dans la nature, devenue autocréatrice. "Dieu, autrement dit la nature", écrit-il. C’est un résistant qui, exclu par la synagogue, a refusé de s’inscrire dans une religion révélée. J’aime sa façon de haïr la haine et de rejeter l’intolérance. Il y a dans "L’éthique" des phrases sublimes sur l’amour, "accroissement de nous-mêmes", mais je dois à la vérité de dire que la construction géométrique de ce grand livre me barbe un peu...

Vous placez Spinoza dans ce que vous appelez le post-marranisme, qui est, selon vous, à l’origine de la pensée moderne. Expliquez...

Un marrane, c’est un converti qui, au fil des générations, semble avoir oublié qu’il était juif, mais qui a quand même gardé son identité au fond de lui. C’est, si vous voulez, un faux chrétien. Le post-marrane a, lui, dépassé cette condition : chez lui, le choc entre le judaïsme et le christianisme a provoqué leur désintégration mutuelle comme le choc entre la matière et l’antimatière. À la suite de quoi un monde nouveau s’est ouvert à lui. L’exemple le plus éclatant de post-marranisme, c’est Montaigne, qui, en surmontant les deux religions, devient un esprit complètement libre. Il ne cite pas une seule fois les Évangiles dans ses Essais et, en pleines guerres de religion, observe les autres civilisations avec autant d’humanisme que de compassion. C’est un pré-Lévi-Strauss qui dénonce la barbarie de la conquête des Amériques. Je place aussi Shakespeare dans ce courant post-marrane. Il descendait probablement d’un juif séfarade, un certain Shapiro, qui avait anglicisé son nom. C’est pourquoi il n’y a pas de salut dans son oeuvre, dominée par l’idée que la vie est "une histoire racontée par un idiot"...

Dans Mes philosophes, vous consacrez aussi une place à deux prophètes : Bouddha et Jésus. Que vous ont-ils apporté, philosophiquement parlant ?

Il y a chez Bouddha l’idée d’impermanence qu’Héraclite, son contemporain du VIe siècle avant J.-C., développe également avec son Tout coule. Il nous explique que nous vivons dans un monde d’apparences et nous enseigne d’acquiescer au néant qui nous attend. Mais son message principal, c’est la compassion pour toutes les souffrances. Y compris celle des animaux, contrairement au christianisme. C’est à cause de cela que je me considère comme néobouddhiste.

Et néochrétien, aussi...

Je suis une abeille toutes fleurs. [Rires.] Je fais mon miel avec tout. Jésus, sorte de chaman juif, a apporté à l’humanité le sens du pardon qui, à ses yeux, est supérieur à la justice. Jusque-là, on ne connaissait le pardon individuel ni chez les juifs, ni chez les Grecs, ni chez les Romains. Je suis également très ému par le message de Paul : "Sans l’amour, je ne suis rien." C’est à cause du pardon et de l’amour, mais pas du salut céleste auquel je ne crois pas, que je me sens aussi néochrétien.

Vous êtes néobouddhiste, néochrétien et aussi néomarxiste. N’y a-t-il pas contradiction ?

Mon marxisme à moi a toujours été ouvert et assimilateur. C’est pourquoi je m’en suis inspiré et libéré en même temps. Marx croyait au progrès, au déterminisme et à la rationalité de l’Histoire. Sa conception du monde, matérialiste et unidimensionnelle, est aujourd’hui dépassée. Mais nombre de ses idées clés demeurent vivantes et fortes. Par ailleurs, je crois, comme Jean de la Croix, que la connaissance mène à une nouvelle ignorance et que toute lumière vient d’une source obscure.

Parmi vos philosophes, il y a une surprise : Beethoven.

Il a formulé dans "Muss es sein, es muss sein !" l’idée qu’il faut à la fois se révolter et accepter ce monde. Il a dit : "Je ne m’incline que devant la bonté."

Dans votre livre, il y a un trou. Pourquoi passez-vous Nietzsche à l’as ?

Il y a toujours des trous dans les gruyères. [Rires.] Mais je reconnais que Nietzsche est un moment important de la philosophie. Après la Renaissance, elle a cherché le fondement de la vérité ultime dans le cogito avec Descartes, dans l’ego avec Kant ou dans le devenir avec Hegel. Nietzsche a renversé la table en disant qu’il n’y avait pas de fondement ultime de la vérité et qu’elle se formait en créant sa propre dynamique.

La philosophie n’a pas beaucoup progressé depuis Aristote et Platon. Vous avez le sentiment qu’elle s’est arrêtée avec Nietzsche ?

C’est une observation très injuste. D’abord, il faut souvent du temps pour que les génies s’imposent. Ainsi, Proust, dont mon manuel de littérature, disait à peu près, quand j’étais au lycée : "Bon psychologue, mais très mauvais écrivain qui se perd dans ses phrases alambiquées." Ensuite, je ne comprends pas comment on pourrait se passer aujourd’hui de Spinoza, Pascal ou Hegel, qui sont toujours actuels. Enfin, la philosophie a un bel avenir si elle ne reste plus repliée sur elle-même, comme une discipline, mais si elle ouvre sa réflexion au monde. Au cours des derniers siècles, la science et la philosophie se sont plutôt ignorées. Or, aujourd’hui, toutes les avancées scientifiques conduisent à des interrogations philosophiques. D’où venons-nous ? Pourquoi un primate s’est-il, un jour, dressé sur ses pattes pour devenir un homme ? Nous vivons toujours au milieu des mystères et nous avons plus que jamais besoin de philosophes pour patrouiller du côté des sciences, du côté de la vie, aux limites de l’indicible et de l’inconnaissable.

Propos recueillis par Franz-Olivier Giesbert

Mes philosophes d’Edgar Morin (Germina, 158 p., 14 euros).

Le Point.fr - Publié le 16/02/2012


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