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Mélancolie ouvrière / Aller retour film-livre
Jacques Barbarin revient sur le livre de Michelle Perrot et le film qui en est tiré

JPEG Fête de l’Huma, vendredi 12 octobre 2018. Un nouvel espace occupé par l’association La Pangée. Un film projeté, Mélancolie ouvrière. Je connais le réalisateur, Gérard Mordillat. Un soutien de longue date du PCF. Il est – entre autres - réalisateur, j’ai vu Vive la sociale, et maintenant je m’apprête à voir Mélancolie ouvrière. Ce film, sorti en 2018 est adapté du livre éponyme de Michèle Perrot, publié en 2012. Je le revis, à la fois comme revoir et revivre- sur le 24 aout 2018 sur Arte, puis sur la même chaîne le 23 juillet.

Un portrait subtil de Lucie Baud, qui à établi à la fin du XIXème siècle, à Grenoble, le syndicalisme ouvrier féminin. Oui, la classe ouvrière existe, de l’apprentie à l’ingénieur. Ca fait plaisir à revoir, ça soigne notre gauche qui en a bien besoin. Beau portrait tout en délicatesse. Cela fait du bien de voir un téléfilm de cette « classe », c’est le cas de la dire.

Et donc l’idée, toute simple, de lire le livre originel. L’auteur ? Michelle Perrot, historienne, professeur émérite d’histoire contemporaine à Paris Diderot, militante féministe. Par ses travaux pionniers sur la question, elle est l’une des grandes figures de l’histoire des femmes. Elle a aussi travaillé sur l’histoire du mouvement ouvrier, et sur le système carcéral français. Issue d’une famille de paysans pauvres dans la région grenobloise, Lucie Baud, née Lucie Marie Martin, devient ouvrière tisseuse de soie à l’âge de 10 ans ou 12 ans, dans une usine textile de Péage-de-Vizille – sud de l’Isère- se marie à 21 ans, le 14 octobre 1891, avec Pierre Jean Baud, de vingt ans son aîné, garde-champêtre de Vizille. Trois enfants naissent : Alexandrine (1892-1959), Pierre Auguste (1897-1898) et Marguerite (1900-1922) ; Lucie Baud continue de travailler en usine.

Elle est veuve à 32 ans, avec deux enfants à charge, et doit quitter son logement de fonction. Quatre mois après le décès de son mari, elle fonde en novembre 1902 le Syndicat des ouvriers et ouvrières en soierie du canton de Vizille, dont elle devient secrétaire. Ce syndicat tenta de s’opposer à la diminution des salaires due à la mécanisation des techniques de tissage de la soie.

En août 1904 elle est la seule femme à participer en tant que déléguée syndicale au 6e congrès national de l’industrie textile à Reims. Sa présence est saluée mais on ne lui donne pas la parole.

En 1905 elle déclenche la grève à l’usine Duplan de Vizille ; la grève s’étend à d’autres usines et dure 104 jours. Les tisseuses de soie protestaient notamment contre des cadences de travail, qui devaient passer de treize à quatorze heures par jour. Les apprenties étaient au travail dès l’âge de douze ans. Les commerçants, d’abord hostiles à ce mouvement, ont ensuite soutenu les quelque 200 grévistes, notamment en les nourrissant. Le mouvement de grève échoue, et elle est licenciée.

Licenciée elle est contrainte à quitter la commune de Vizille, elle s’embauche à Voiron à 30 km de là. Elle joue à nouveau un rôle de premier plan dans la grève de 1906, enrôlant les ouvrières italiennes. Mais la grève dite du 1er mai est un semi-échec et elle est à nouveau renvoyée. Découragée, elle fait, en septembre 1906, une tentative de suicide qui la défigure. Elle déménage à nouveau et s’installe à Tullins où elle meurt à l’âge de 43 ans, en 1913. « Je suis entrée comme apprentie chez MM. Durand frères. J’avais alors douze ans. » Ainsi commence le témoignage de Lucie Baud (1870-1913). Une ouvrière méconnue peut-elle être une héroïne ? Michelle Perrot s’efforce de comprendre son itinéraire en renouant les fils d’une histoire pleine de bruits et d’ombres, énigmatique et mélancolique. Mélancolie d’un mouvement ouvrier qui échoue.

Mélancolie. On pense tout de suite à la gravure de Dürer, « Mélancolia », et au regard perdu de l’ange. Qui rend si mélancolique Lucie Baud, et le regard de sa magnifique interprète dans le film de Mordillat, Virginie Ledoyen ? Le décès de son mari, Pierre Baud –François Cluzet dans le film- décédé en 1902 ? La condition des femmes dans les usines de textiles, et leur aliénation à la hiérarchie masculine ? Le rôle de potiche – n’ayons pas peur des mots - en août 1904 au 6e congrès national des ouvriers de l’industrie textile, à Reims, où elle est invitée comme déléguée ? Il y a une mélancolie ouvrière des lendemains de grève, qui pèse d’autant plus qu’on n’avoue pas l’échec, comme si c’était une faute, une lâcheté. Après la fièvre de l’action, l’exaltation des manifestations, l’excitation des meetings, le frisson des discours enflammés, après la provisoire et enivrante fusion du « tous ensemble », le groupe dispersé se dissout. Chacun retrouve ses problèmes et sa solitude Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière.

Tentative de suicide, en septembre 1906 : elle survit, mais la balle de revolver lui laisse la mâchoire fracassée, par la suite, elle quitte Voiron et meurt en 1913 dans l’oubli.

Syndicaliste engagée à une époque où on envoyait la troupe contre les grévistes, Lucie Baud a ému Michelle Perrot. Cela se sent à chaque page de son livre. Sans se départir de son regard aigu d’historienne, on la sent vibrer en tant que féministe, et en tant qu’engagée, par ses travaux, sur l’histoire du mouvement ouvrier français. Le témoignage qu’a laissé Lucie Baud est rare et précieux. Il illustre aussi le combat d’une femme pour s’imposer, à la fois face aux patrons du textile, mais aussi face à la condescendance des dirigeants de son syndicat qui entendent organiser les femmes sans leur donner la parole. L’écriture de Michelle Perrot est généreuse, elle nous fait toucher du doigt, rendre lisible, visible, la vie de Lucie Baud, l’usine, les grèves…

On a reproché au film de Mordillat – que je désignerai comme une transcription plus qu’une adaptation- comme se trouvant plus du coté du documentaire que de ce dont on attendait de lui. Documentaire ou fiction, où est la distanciation ? En 1999, pour la sortie de son film Le Sud, Chantal Ackerman me disait que même dans un film de fiction, filmer un paysage, c’est aussi un documentaire. En 2010, Philippe Boyer, délégué général de la Quinzaine des réalisateurs, me disait : on peut même dire que le visage de Sandrine Bonnaire dans A nous amours de Pialat est filmé comme un documentaire. Filmer une larme est un documentaire.

Ces deux documents – le livre et le film – nous sont indispensables pour appréhender cette part de notre histoire sociale.

Le film : https://www.arte.tv/fr/videos/073425-000-A/melancolie-ouvriere/

Le livre : Mélancolie ouvrière – Michelle Perrot Editions Point – collection Histoire.

Je vous rappelle qu’un livre s’achète dans une librairie et nulle part ailleurs. Au demeurant, la loi n° 81-766 du 10 août 1981 relative au prix du livre, dite loi Lang, instaure le prix unique du livre en France. Vous achèterez donc au même prix cet ouvrage dans une librairie, ce que je vous recommande vertement, que sur la plateforme d’une entreprise de commerce électronique « de cuyo nombre no me quiero recordarme. » (Dont je ne veux pas me rappeler le nom, première phrase du Quichotte

Jacques Barbarin

Le 17 juillet, nous apprenions que l’édition 2020 de la Fête de l’Huma n’aurait pas lieu. Immense tristesse. Mais il me reste ces souvenirs de sessions de Jazz, sur le stand du 94, Huma Jazz !, les concerts de Joan Baez, de Juliette Greco, de Lavilliers, de Julien Clerc, la découverte du magnifique orchestre symphonique Divertimento et de son emblématique chef d’orchestre Zahia Ziouani, qui viennent du 93, des rencontres improbables de Marie Georges Buffet et d’Alain Krivine, toujours en 2018, Les Suppliantes d’Eschyle, un de mes plus beaux souvenirs de théâtre, les livres achetés, les rencontres faites à la plus grande librairie de France… et chaque matin, 12 fines de claire et un verre de Muscadet sur lie au stand de la Loire Atlantique.


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