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Marx et le travail
Guy Carassus commente « Le travail et l’émancipation. Karl Marx » d’Antoine Artous

Pour qui veut réfléchir sur le travail face aux mutations profondes auxquelles le confronte aujourd’hui un capitalisme computationnel mondialisé, comme aux difficultés actuelles à penser les voies nouvelles d’une émancipation qui ne peut faire l’économie de son articulation au travail, le passage par Marx paraît incontournable. Aussi le livre d’Antoine Artous, en exposant et en commentant un choix des multiples approches qui furent les siennes, est-il bien venue pour nous aider à y voir plus clair.

Pour ma part, je voudrais faire deux remarques qui n’entendent pas résumer les différentes pistes qu’emprunte cet ouvrage ou les questionnements qu’il soulève mais simplement poursuivre le dialogue sur quelques points qui me paraissent importants.

L’auteur, en référence à Marx, souligne le caractère historique de la notion de travail -et plus encore de travail salarié- qui est une forme d’activité productive, somme toute récente, forgée par le capital pour créer de la valeur d’échange et répondre aux exigences de l’accumulation. Les activités productives humaines ont une longue histoire et leurs caractéristiques sont liées aux modes de productions dominants. Mais ce qu’il me semble essentiel de raccorder à cette dimension historique, c’est la dimension anthropologique : pour Marx, l’activité productive est constitutives des sociétés humaines et de la personne humaine. Elles s’y construisent toutes deux, dans une complexité de rapports sociaux qui se prolongent au-delà de ceux du travail. Cette activité se mène au travers d’une médiation que sont les outils et le langage. Elle produit des objets et des services, objectivisations de facultés humaines, qui de par leur extériorité doivent être appropriées pour répondre aux besoins physiques et spirituels. De cette extériorisation/séparation naît la possibilité de l’aliénation, c’est-à-dire la fermeture de l’accès à la diversité des créations sociales qui sont autant de possibles développements humains pour tout en chacun. Le propre d’une activité émancipatrice est, dès lors, de créer les conditions pour se réapproprier les productions humaines et pour favoriser le développement de nouvelles capacités humaines. Tout ceci est très schématiquement exposé ici pour signifier que le travail est une forme historique d’activité, au cœur du présent et du devenir des sociétés, dont il s’agit de transformer radicalement les rapports sociaux qui l’enserrent pour l’émanciper et s’émanciper.

La deuxième remarque, en lien avec la précédente, porte sur le rapport qu’évoque A. Artous entre temps de travail et temps libre. Au fond, montre-t-il, il y a chez Marx l’idée qu’il faut à la fois s’émanciper du travail et émanciper le travail. Soit avoir du temps de loisir -du temps pour soi- et pour cela réduire le temps de travail au strict nécessaire pour répondre aux besoins humains. Soit libérer le travail des limites capitalistes qui l’enserrent et le contraignent pour qu’il devienne alors un des tous premiers besoins humains dans une société développée. Il me semble qu’il ne faut pas lire en cela l’expression d’une contradiction logique - comment peut-on être libre si il faut se libérer du travail pour l’être et affirmer qu’on peut l’être dans l’exercice du travail ? – mais considérer que nous avons à faire à une contradiction dialectique à plusieurs facettes entre nécessité et liberté.

En schématisant là encore, pour Marx le travail restera une nécessité qu’il faudra organiser de la plus humaine des façons. Mais les progrès de la productivité du travail total réduiront le temps de travail nécessaire pour répondre aux besoins. Ce temps « libéré » peut devenir un temps de loisir dans lequel les personnes pourront se livrer à des activités diversifiées qui leur permettront d’acquérir des aptitudes plus variées. Et ce sont ces individus plus richement développés qui entreront à nouveau dans une activité productive plus exigeante en compétences. La nécessité est le tremplin de la liberté. La liberté conquise réduit le périmètre d’une nécessité indépassable. Dialectique de la nécessité et de la liberté. Si et seulement si le capitalisme est contesté dans sa logique qui tend à faire de ce gain de temps du chômage ou encore du sur-travail pour maximiser les profits. On comprend pourquoi Marx faisait de la lutte pour la réduction du temps de travail un premier pas concret vers le communisme…

A cette réflexion sur le travail comme activité, sur la relation entre temps de travail nécessaire et temps de loisir libéré du travail, doit être reliées les anticipations marxiennes sur l’automation. De mon point de vue, ce sont ces dernières qui font entendre le propos de Marx sur le travail comme un tout premier besoin humain. Les besoins qui sont l’expression d’une exigence de développement humain et civilisationnel, doivent être satisfaits pour que les sociétés évoluent et progressent. Ceux liés à la mise en œuvre de forces productives matérielles en sont une des formes essentielles.

Avec l’automatisation des procès productifs supportée par des machines outils qui intègrent des gestes de la main outillée, il voyait poindre à long terme l’exigence d’un développement des capacités humaines d’intervention dans ces processus pour que les travailleurs puissent les mettre en œuvre efficacement et les maîtriser totalement. D’une certaine manière, cette vue prospective relevait d’une anticipation prémonitoire face aux enjeux auxquels nous confrontent aujourd’hui l’intégration de l’intelligence artificielle –fabriquée par des cerveaux humains- dans les outils de travail robotisés. Car dans ce contexte absolument nouveau, le travail peut potentiellement devenir une activité qui requiert un individu richement développé, porteur d’une multitude d’aptitudes et de facultés, ou bien un nouveau prolétaire totalement subordonné à la machine et dépossédé de tout savoir-faire. Là est l’enjeu.

« La grande industrie oblige la société sous peine de mort à remplacer l‘individu morcelé, porte douleur d’une fonction productive de détail, par l’individu intégral qui sache tenir tête aux exigences les plus diversifiées du travail et ne donne, dans des fonctions alternées, qu’un libre essor à la diversité de ses capacités naturelles ou acquises. » [1]

Dès lors, le travail peut être considéré comme un besoin porteur et vecteur d’exigences de développement humain.

« Dans une phase supérieure de la société communiste, quand aura disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail et avec elle l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais sera devenu le premier besoin vital (…) » [2]

Où l’on peut voir que l’émancipation humaine passe par l’émancipation du travail de ses oppressantes tutelles capitalistes pour aller vers un libre développement humain dans toutes les activités.

 Le travail et l’émancipation. Karl Marx . Antoine Artous paru aux Editions sociales en 2016.

Notes :

[1] Le capital, livre 1er, p 347, E S, 1976.

[2] Critique du programme de Gotha, p 59 et 60, ES GEME, 2008.


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