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Mais qui donc était de taille à pouvoir l’arrêter ?
Par Valère Staraselski

Ah, Jean Ferrat ! Je ne pensais pas avoir tant de peine et je ne m’attendais pas non plus à cette émotion populaire suscitée par son décès qui dépasse, c’est visible, la seule nostalgie d’une génération. A peine ai-je entrevu sur l’écran de télévision son visage en noir et blanc samedi soir que j’avais compris. On s’arrête, le cœur se serre, l’émotion se fait envahissante…On pense bien sûr qu’il était âgé, on le savait malade, mais quand même… Le choc ! On entend sa voix reconnaissable entre mille qui égrène les paroles de ses succès…Alors, pour retrouver pied, affirmer le vivant, on fredonne avec lui ces paroles cent fois entendues, cent fois reprises avec le même plaisir, car jamais lassantes, tellement évidentes de beauté, de conscience, inépuisables d’art et d’intelligence, s’adressant aussi bien au cœur qu’à l’esprit…

Depuis Ma Môme que la France des années 60 fredonne, « Ma môme, elle joue pas les starlettes/Elle met pas des lunettes/De soleil/Elle pose pas pour les magazines/Elle travaille en cuisine/A Créteil », que de chemin parcouru ! C’est en 1964 que Jean Ferrat, fils de Mnacha Tenenbaum, juif, déporté à Auschwitz où il disparaît (Jean a onze ans et sera caché par des militants communistes) s’impose avec Nuit et Brouillard. Dans la légèreté des années Twist, cette chanson, bien avant l’heure en quelque sorte, sera l’une des toutes premières révélations publiques sur la déportation nazie. Non seulement, il évoque l’innommable à une époque où cela est encore dérangeant, mais sa chanson qui est déconseillée de passage sur les radios et les télévisions, gagne un large public, et l’album Nuit et Brouillard obtient le pris de l’Académie Charles-Cros.

Depuis lors, ce jeune chanteur deviendra pour des générations de communistes, de sympathisants comme on disait alors, mais au-delà de citoyens de gauche comme de droite, de Français, un grand artiste doublé d’une conscience morale.

Qu’il s’agisse de La montagne, antidote au bousillage de la planète, de Potemkine, sur la justice qui lui vaut interdiction à la télé et annulation d’un voyage en URSS, de Pauvres petits cons, contre les gauchistes fils à papa, de Ma France, revendication du sentiment national contre le nationalisme, de Camarade, pour le printemps socialiste de Prague, de La Jungle ou le Zoo ou du Bilan, appel à une société dépassant soviétisme et capitalisme, Jean Ferrat demeura viscéralement un homme de gauche. Sur notre époque, écoutons le, c’était fin 2002 au Figaro Musique : « Ce qui est pour moi un sujet de satisfaction, c’est d’avoir mis dans la rue des chansons issues de la grande poésie française, en particulier Aragon. Et je l’ai fait à l’encontre de tout ce qu’on me disait et de tout ce qu’on entend encore chez les gens de radio, chez les gens de ce métier dégueulasse, de ces marchands de merde qui tiennent aujourd’hui les propos qu’on me tenait à cette époque : « Oh c’est bien ce que vous faites, c’est beau, mais ça n’intéressera personne. C’est pour un petit cabaret de la rive gauche… » Et moi, j’ai prouvé le contraire. Et vous croyez que ça leur a servi de leçon ? Non on entend la même musique, ça c’est pour les jeunes, ça c’est pour les moins de quinze ans, les jeunes beurs, les jeunes blacks, les jeunes citadins… ».

Saine colère de la part de cet immense artiste triste d’assister aux conséquences si lamentables de la marchandisation à outrance des créations de l’art et de l’esprit qui laissent si peu de place au nouveau. Jean Ferrat ne faisait pas que vitupérer l’époque, il prenait des risques en n’hésitant pas par exemple à consacrer tout un album, en 1971, à la poésie d’Aragon. Album qui se vendra en quelques mois à un million d’exemplaires, chiffre au moins doublé depuis.

Ainsi que l’écrit Roland Leroy, l’ancien directeur de l’Humanité : « Rien égale la puissance de pénétration de l’œuvre d’Aragon acquise grâce à Jean Ferrat ».

La popularité de Jean Ferrat, l’admiration mais surtout l’amour dont il est l’objet tend à nous rappeler qu’il ne faut pas seulement pleurer les morts mais qu’il faut les continuer. Alors, retenons en ces temps de troubles, ses paroles de fraternité ils « s’appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel. Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vishnou d’autres ne priaient pas, mais qu’importe le ciel, ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux ».

16 mars 2010

Article publié dans Témoignage Chrétien


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