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Lettre à Vladimir Ilitch Oulianov
Thierry Renard

Thierry Renard est parvenu à l’âge où il ne peut plus balayer d’un revers de main, comme nous l’avons tous fait, cette prédiction qu’on lui lançait dans sa prime jeunesse, à lui, l’enfant d’ouvrier : « La vie te trouvera et tu seras broyé ».
Evidemment, « Nous les gosses qui allions chercher nos pères/ A la porte des usines de Saint-Fons de Vénissieux /Nous les enfants terribles des cités mal cicatrisées. »
Que la vie soit le plus souvent déceptive ne signifie pas qu’elle soit décevante. Suffit de savoir vivre et aimer. La preuve par l’œuvre de Thierry Renard qui nous rappelle qu’un poète, qu’un écrivain c’est d’abord une langue. La sienne à la fois fluide et dense nous dit ceci : la poésie, la littérature « sert », entre autre chose, à comprendre ce qui nous arrive à travers nos âges
Dans sa Lettre à Vladimir Illitch Oulianov dit Lénine, Thierry Renard rappelle que pour les gens de sa génération « finalement l’esprit est plus fort que le sabre. » Déni de réalité, non pas ! Mais affirmation de la nécessité, comme par exemple celle que « la terre n’est à personne, elle est à tous dorénavant. »
Pour ce poète, éditeur, agitateur, la lecture, donc l’écriture, est la forme la plus aboutie, la plus incontournable, de la formation de l’esprit.
Aussi, nombreux sont les artistes qu’il convoque dans cette adresse au révolutionnaire russe. Autrement dit, celles et ceux dont la vocation consiste bien à « capturer la réalité la plus déshabillée. » Et pour cela, une condition, un prix à payer, une devise, en tout cas un constat, que Thierry Renard a toujours porté haut : « Nous ne sommes définitivement pas du sérail. » D’aucuns. Valère Staraselski

Lettre à Vladimir Ilitch Oulianov

A Jean-Louis Bouchard

« Car tu n’es pas simplement un esclave. Avec toi est née une nouvelle chance, et le grand cœur ténébreux de ta race est secoué par un nouveau frisson de liberté. » Nikos Kazantzaki, Ascèse

« Il est temps —
j’entreprends
le récit de Lénine.
Ce n’est pas
que déjà
la peine soit absente. »

Vladimir Maïakovski, Vladimir Ilitch Lénine

« Cette ville que j’aime depuis l’enfance
-  Dans son silence de décembre
-  Aujourd’hui m’est apparue
-  Comme un héritage que j’aurais dilapidé. »

Anna Akhmatova, Roseau

I

« Nous expliquerons clairement ce que c’est que le bonheur commun, but de la société. » Gracchus Babeuf, Le manifeste des plébéiens

Cela fait longtemps qu’en moi sommeille
Le vif désir de t’écrire camarade une lettre
Mais je ne sais pas par quel bout
La prendre cette missive peu commune

Il pleut c’est l’hiver et en ce mois de janvier 2018
Notre belle jeunesse a perdu de son éclat
Les temps ne sont pas des plus cléments
Avec les alliés de l’anodine vertu

On ne guillotine plus dans notre pays
Aux élans antinomiques et absurdes
Nos vies n’auront pas été inutiles
Pas été vécues en vain pour rien

Vladimir Ilitch Oulianov
Les oiseaux de ces temps ne savent plus voler
La planète est malade polluée jusqu’à l’os
Nous sommes pour notre part mondialisés
Et les arbres centenaires de nos forêts
Font ce qu’ils peuvent pour résister à la corrosion

Vladimir Ilitch Oulianov
Tu sais je n’ai aucun goût pour le crime
J’ai pour le genre humain au contraire
De la bienveillance et de la considération
Et pour les plus démunis d’entre nous
Depuis toujours une tendresse particulière

Vladimir Ilitch Oulianov
C’était encore le petit matin
Et nous descendions à quelques-uns
La rue dans les faibles lumières d’octobre
Sous cet éclairage d’intensité déficiente
Le monde avait des allures de chantier

Nous étions jeunes alors jamais pris de vitesse
Cela fait longtemps que j’attends le moment venu
De te coucher dans le lit de mon livre
Que je veux t’écrire un assez long poème
Une ode enfin quelque chose d’approchant

Vladimir Ilitch Oulianov
Les quarante-cinq volumes de tes œuvres complètes
Qui naguère m’avaient été gentiment offerts
Ont trouvé place dans mes toilettes
Avec un buste de toi en bronze
Rapporté par un ami de Russie

Vladimir Ilitch Lénine
Dès l’enfance je m’en souviens
Vous avez été plusieurs à compter
Parmi les figures marquantes de l’histoire
Des révolutions obligatoires de ce monde

Toi bien entendu le premier d’entre tous
Le citoyen Robespierre le jeune Saint-Just
Georges Danton Léon Trotski Ernesto Che Guevara
Et quelques autres n’ayant jamais eu
À verser dans la violence et la domination

Parmi les idoles pas forcément dépassées
Karl Marx et Friedrich Engels c’est sûr
Louise Michel Jean Jaurès Antonio Gramsci
Martin Luther King Nelson Mandela
Tous les héros de notre enfance perdue

Vladimir Ilitch le ciel est rouge maintenant
J’avance plus que jamais à découvert
Cela fait longtemps que je veux te coucher
Sur le papier mon camarade
Cela fait longtemps que j’attends cet instant

C’était encore la nuit iconoclaste
Le sel des jours l’autre face du temps
À cette époque je grandissais parmi des ombres
J’avais vue sur les montagnes et la mer

Le ciel par-dessus les toits inaugure
Avec évidence fougue sans le moindre trouble
Toutes les mélancolies et les consolations enfouies
Sous des siècles d’imagination humaine

J’ai très tôt ça aussi tu le sais choisi mon camp
On m’en a voulu on me l’a reproché
On a affirmé même que parmi mes héros
Quelques-uns ressemblaient à des assassins

Vladimir Ilitch Oulianov
Je ne t’ai pas trahi je n’ai rien dénoncé
Tu m’as depuis toujours ébloui
Ton intelligence ton énergie ont suffisamment prouvé
Que finalement l’esprit est plus fort que le sabre

Maintenant des oiseaux traversent mon existence
Le soleil la mer les montagnes ne sont plus
Les hauts murs de ma pison imaginaire
Maintenant j’ai des enfants petits-enfants
Et je me suis fabriqué le visage du vieil Hugo

Maintenant d’autres voix se font entendre
La mienne est blessée par moments déchirée
C’est la voix d’un poète de ces temps exténués
Une voix qui ne demande plus qu’à renaître
De ses propres cendres à la vie

II

« La philosophie, pour moi, est cette discipline de pensée, cette discipline singulière, qui part de la conviction qu’il y a des vérités. » Alain Badiou, Métaphysique du bonheur réel

Maintenant je pense à toi Lénine
À l’odeur de tout le sang versé
Aux nombreux forfaits commis en ton nom
À ces actes criminels parmi les plus insensés

Je pense aux vérités elles aussi antithétiques
À nos rêves fous d’innocence retrouvée
À la clairière des regrets aux foules dévouées
Je pense à ce parfum et à ce goût d’inachevé

Je pense à toi et à quelques plumes bien trempées
À quelques hommes admirés du passé
François Villon Étienne de La Boétie Arthur Rimbaud
Et un peu plus près de nous Vladimir Maïakovski

J’ai descendu le fleuve des ombres
J’ai suivi la route qui conduit jusqu’à soi
Tout fait partie du programme aujourd’hui
Je suis un livre ouvert une bibliothèque expressive

Et même si presque toujours j’avance à reculons
Je suis en chemin j’avance à découvert
La terre n’est à personne le monde nous appartient
N’ayez pas peur de Marx m’a-t-on dit

Et même si tout le temps je marche à pas comptés
Je pense à toi Lénine et je pense à l’autre Vladimir
Celui qui dans la nuit te dédia son poème
La terre n’est à personne elle est à tous dorénavant

Je pense à toi et je pense à Vladimir Maïakovski
Que tes successeurs bolchéviques n’ont guère épargné
Lui le poète des forges des usines des hautes cheminées
Lui l’insurgé le voyou le poète du fer et de l’acier

Le poète en définitive de la jeunesse en feu
Le poète à vif et pour terminer l’amant ensanglanté
Le bruit de la détonation est intact bien réel
Il résonne encore à nos oreilles engourdies

Après lui les choses ont tellement mal tourné
Joseph Staline Lavrenti Beria étant déjà installés
À la tête du pouvoir de la machine à broyer
L’espérance au fil du temps s’est volatilisée

Je pense à la balle dans le cœur de Maïakovski
Je pense à toi Lénine et je pense à Gracchus Babeuf
Pionnier du communisme et à son Manifeste des plébéiens
N’ayez pas peur de Marx même s’il est revenu

Je pense à toi Lénine et je pense à vous autres
Camarades tantôt dévorés par la nuit de l’homme
Et tantôt révoltés par les chaînes de l’esclavage
N’ayez pas peur de Marx il a rallumé les étoiles

Vladimir Ilitch Oulianov
Je n’ai certes pas lu tous tes livres mon camarade
Tu en as écrit beaucoup du même genre
Mais parmi les quarante-cinq ouvrages que tu nous laisses
Il y a L’État et la révolution ton fameux Que faire ?
Et encore tes exceptionnels Cahiers philosophiques

Ce sont là des pages et des pages qu’il m’a fallu
À plusieurs reprises déguster sans modération
Des pages où tu t’interroges en même temps
Que tu définis la marche à suivre la direction à prendre
Tu y explores les philosophies de Hegel et de Marx
Et tu y élabores ta propre stratégie politique

Certes je n’ai pas lu chacun de tes ouvrages
Loin de là mais j’ai dévoré tout de même
Ce qui pour moi demeurait essentiel
Quelques-unes de tes toutes meilleures feuilles
Dans lesquelles tu exposes le prophétique programme
Qui a bouleversé le cours de nombreuses existences

Au début j’ai manqué à l’appel Vladimir Ilitch
Je me méfiais de toi je n’en espérais pas tant
À mes yeux dans ton ciel tout était trop beau
Je m’imaginais des choses la pluie sur les pavés
La fraternité du vent l’égalité parfaite
Les soleils passés maintes fois regagnés

À la lisière du bois les oiseaux chantent avec leur cœur
Les oiseaux crient aussi quelquefois qui s’impatientent
Tout le temps tout le temps ils se bougent pour nous
Dans la langue une à une les étoiles se sont perdues
Et l’éclat de mes vers s’est pour un instant brisé
Mais demain l’aube c’est promis renaîtra de sa nuit

III

« Tamara Ô Tamara Les anges ont relié leurs ailes sur le tom Beau de l’amour » Jean Ristat, Ô vous qui dormez dans les étoiles enchaînés

Nous ne sommes rien Nous sommes tout
-  Et parmi les auteurs de ces temps tourmentés
-  Quelqu’un de trop confidentiel remonte à la surface
-  Il s’agit de Raoul Vaneigem dont l’un des derniers titres
-  De la destinée résume assez bien le fond de ma pensée

Je ne suis pas un actionnaire plutôt un libertaire
-  Anarchiste communiste socialiste environnementaliste
-  Mes dernières volontés sont clairement orientées
-  Mon but étant de parvenir à réunir
-  Les quatre sources constitutives de la Gauche

Tout dans ma vie a souhaité rassembler
-  Tout en moi me pousse naturellement vers l’autre
-  Tout en moi tout en moi tout le temps tout le temps
-  Dans la langue une à une les étoiles se sont perdues
-  Et l’éclat de mes vers s’est pour un instant brisé

J’ai devancé Karl Marx j’ai devancé Antonio Gramsci
-  J’en ai l’intuition sans doute la plus intime conviction
-  Et je l’espère je t’ai toi aussi devancé camarade Lénine
-  Le peuple ne pourra réussir son pari sur la terre
-  Seulement s’il parvient à abolir les contraires

Nous sommes solitaires nous sommes solidaires
-  Nous ne sommes surtout pas des intermédiaires
-  Nous sommes de vieux loups complémentaires
-  Des contestataires endurcis des amoureux transis
-  Des malchanceux qui courent derrière

Moi aussi j’ai souvent mis genoux à terre
-  Me suis laissé emporter par de grandes colères
-  Il n’est pas évident de garder sa présence d’esprit
-  En toute circonstance devant des inconnus
-  Il n’est pas si facile de résister debout

On ne me coupera pas les ailes on ne m’ensevelira pas
-  Sous des gravats dont les oiseaux n’ont que faire
-  Le Jour J je saurai me montrer plus impatient
-  Je risquerai ma chance je serai un oiseau
-  BLEU BLANC ROUGE un oiseau de la miséricorde

Aucune autre hypothèse n’est vraisemblable
-  Je ne peux pas me laisser dépouiller défigurer
Ma quête est celle d’un miracle le bonheur commun
Le bonheur commun sur la terre des humains
Ici tout est dit je crois pour de bon Vladimir Ilitch Oulianov

Camarade tu sais je suis un enfant de la banlieue
Fils d’un ouvrier du couloir de la chimie
Et d’une employée des établissements Brossette
Je viens des bas-quartiers pas de la ville haute

Voyou j’ai fréquenté des canailles et d’autres cas particuliers
Mais la poésie et l’utopie ont été mes amies les plus rares
Elles m’ont nourri et m’ont aidé à me forger une personnalité
Poète de seize ans j’ai connu les joies de l’instant présent

J’ai depuis cette époque toujours vécu parmi les mots
Les miens et par la suite surtout les mots des autres
J’ai souvent rêvé que je dansais avec Isadora Duncan
Lili Brik Elsa Triolet Rosa Parks ou encore Rosa Luxemburg

J’ai souvent rêvé en effet Vladimir Ilitch Oulianov
Après avoir dès le plus bel âge de la vie trempé
Ma plume dans tous les encriers interdits du moment
J’ai volé de l’eau bénite à l’église de mon quartier mal famé

La vie te trouvera et tu seras broyé m’a-t-on alors prédit
Mais tout cela est sans primordiale importance
Puisque j’ai survécu puisque je me suis installé
Parmi les mots et pas uniquement les plus familiers

Vladimir Ilitch Oulianov aujourd’hui
C’est une autre vision du monde que je te propose
Une vision tenue loin du fil de l’actualité
Qui se déroule sous nos yeux hébétés
Une vision plus personnelle une vision de proximité

Et il y a maintenant le retour des oiseaux fous
Réunis tout là-haut dans notre ciel en feu
Oiseaux fous le plus souvent désignés
Dans ces vers irréguliers qui te sont dédiés
Lénine on ne me coupera ni les ailes ni le cou

Je suis libre désormais parmi mes propres mots
Jamais déshonorés maintes fois décorés plutôt
D’ailleurs on a accroché quelques médailles à mon veston
D’enfant de la banlieue de fils de prolo à la chevelure argentée
Vladimir Ilitch Oulianov non on ne me coupera pas le cou

IV

« Le temps à rebours revenu Contre lui-même se rebelle Dieu que l’ombre peut être belle Et le chant sombre et la main nue

J’ai beau mes yeux j’ai beau ma bouche
Beau ma science et ma saison
Il suffit à ma déraison
Qu’un songe vaguement la touche »
Louis Aragon, Paroles perdues

Écrire pour moi Lénine c’est courir vers demain
Depuis plus de trente ans en marge de mes publications
Habituelles mais toujours dans la proximité de ma voix
J’écris je prends note je compose cette manière de prose
Qui déborde le réel et qui chevauche les nuages

Nous ne sommes rien Alors soyons tout
Nous le petit peuple des misères ordinaires
Nous les gosses qui allions chercher nos pères
À la porte des usines de Saint-Fons de Vénissieux
Nous les enfants terribles des cités mal cicatrisées

Aujourd’hui de nouvelles causes retiennent l’attention
D’un peu partout par milliers des migrants arrivent
Accueillons donc ces frères blessés déracinés
Les peuples ne pourront réussir leur pari sur la terre
Seulement s’il parviennent à abolir distances et frontières

Toi-même nous le savons tu as connu l’exil la clandestinité
Tu as connu les mauvaises pioches les pavés de l’incertitude
Tu as encore connu les perruques les déguisements forcés
Tu as vécu quelques-unes des grandes émeutes de ton siècle
Pour la liberté et tu n’as pas pu pas su empêcher ton peuple
De connaître dans ton vaste pays les plus odieuses famines

En 2015 à Vintimille un groupe de migrants arrivé
Suite à la traversée dangereuse de la Méditerranée
Menace de se jeter à l’eau depuis les rochers
Si la frontière avec la France n’est pas rouverte
Cette résistance est le point de départ d’une lutte
Qui depuis ne s’est jamais interrompue

Tout cela camarade Lénine
Me ramène à un autre pays ma seconde patrie
Pasolini mon Italie !
Et Cesare Pavese Beppe Fenoglio Giuseppe Ungaretti
Et Piémont Ligurie Émilie-Romagne Vénétie aussi
Pasolini mon Italie !

Nous sommes tous en danger
Mais c’est sans doute sans compter
Sur l’absolue présence à nos côtés d’Antonio Gramsci
Sur son apport théorique et tellement tonique
Nous sommes tous en danger
Mais pas tant que ça pas tant que ça

Des livres camarade en ce jour m’accompagnent
Sur les chemins pierreux des espoirs autorisés
Frères migrants de l’ami Patrick Chamoiseau
Fata Morgana du remarquable André Breton
La longue route de sable de Pier Paolo
Ou bien encore son mémorable Qui je suis.

Pasolini mon Italie !
Et ces quelques rares morceaux choisis
Pour mes oreilles depuis longtemps entraînées
Sam Cooke Clifford Brown Leonard Cohen
Beyond Belief d’Elvis Costello

Pasolini mon Italie !
Sans oublier Les quatre saisons d’Antonio Vivaldi
Tous les chemins de mon enfance qui à la mer mènent
Mes familles Vighetti et Salieri dans ma tête réunies
Pasolini mon Italie !

À seize ans j’écrivais sur les murs mes premiers Graffiti
Je rédigeais des poèmes dans une langue sans fioriture
J’adhérais au Mouvement des jeunesses communistes
Je montais sur les planches je jouais la comédie

À dix-huit ans je n’étais pas franchement sérieux
Je faisais des conneries en bonne compagnie
Je courais après les filles qui nous laissaient les approcher
Je jouais avec elles une bonne partie de mes nuits

Le temps depuis sur nous est passé a filé
Entre les doigts du vent et les caresses du jour
Le temps maintenant est une vieille peau
Vêtements miteux et cache-sexe changés en lambeaux

Lénine j’ai tout le temps voulu écrire quelque chose d’énorme
Et de poétique à ton sujet qui inlassablement nous hante
Tu fus le dernier grand et authentique théoricien
Et en conséquence acteur du communisme en Russie

Après c’est le revers de la médaille la boucherie des concepts
Le repli sur soi identitaire la mélancolie de midi à minuit
Joseph Staline et les saisons de l’ignominie de la dictature
L’assassinat de Léon Trotski et tout le reste finalement
L’oubli de soi la perte du sens et du mot même
COMMUNISME

Moi dorénavant je me tiendrai loin des factions
D’une gauche minoritaire et stupide

Ce soir j’assiste à la projection d’un documentaire
Sur les révolutions russes de février et d’octobre 1917
Avec dans les rôles principaux toi Lénine bien sûr
Et aussi Trotski dont on a dit avec ferveur
Si les batailles se gagnaient avec des mots
Trotski serait invincible

Moi je vois dans mon ciel les oiseaux fracturés
Et je remonte à l’assaut du Palais d’Hiver
Je suis accaparé par les petits peuples de la nuit
J’accumule naufrages sensations et promesses
Je me sens presque libre et désiré
Je triomphe des imbéciles et je remercie les indociles

Après ma récente et violente insomnie je me répare
Il est bientôt l’heure d’aller au lit pour enfin dormir

Maintenant j’ai tellement hâte
Tellement hâte Vladimir Ilitch Oulianov

V

« Vous dites Europe, mais vous pensez terre à soldats, grenier à blé, industries domestiquées, intelligence dirigée. Vais-je trop loin ? » Albert Camus, Lettres à un ami allemand

Écrire pour moi c’est finalement courir à sa perte
À dix-huit ans je poursuivais toutes les filles
Qui nous laissaient les surprendre les aborder
Je jouais avec elles toute une partie de la nuit

Et il y a ce livre encore de Pier Paolo Pasolini
La Rabbia que j’oublie le plus souvent de citer
Livre-film en vérité qui a changé ma façon de penser
M’a permis de capturer la réalité la plus déshabillée

Et il y a Arthur Rimbaud la comète de mon feu l’enfant pressé
poète-aventurier-négociant piéton et rien de plus comme il disait
Lui-même Ah ! vite, vite un peu, là-bas, par-delà la nuit,
ces récompenses futures Arthur Rimbaud fut un homme zélé

Mon poème survole le réel et l’histoire
Des trois siècles passés XVIIIe XIXe et XXe
Il s’enracine désormais dans le XXIe
Mon poème ne respecte pas la chronologie des faits
Mais il dépeint le monde avec bravoure intérêt
Mais il décrit ce qui résiste et reste imprononçable
Il traduit en mots les sensations les plus instables
Les émotions et les passions supérieures
Mon poème commence le 14 juillet 1789
Et il se poursuit à travers tous les engagements
Des siècles déjà cités
1792 1848 1871 1905 1917
1924 1936 1948 1968 1981
Ici ou là
Ici et là
Ici et là-bas loin
Ici et maintenant

Mon poème cependant n’a pas de sang sur les mains
C’est un poème sans aucune brutalité
Mais pas absolument désarmé
Pas inoffensif non plus mon poème
Par endroits il saigne il frémit
Mais il sait faire mouche à chaque fois presque
Il a connu en même temps
Les bouleversements et les horreurs
Du passé
Il a connu la Commune de Paris
Les guerres civiles en France
Puis celle d’Espagne par tous trahie

Un peu partout il a vu le fascisme triomphé
Cette version moderne du capitalisme démesuré
Il a vu les camps d’extermination nazis
Les pelotons d’exécution le Goulag même
Et les camps de travail forcé
Mon poème s’est laissé déchirer par la réalité
Certes il a répliqué
Mais rarement il a su ou pu éviter le pire

Mon poème c’est Le Mythe de Sisyphe ou L’Homme révolté

Mon poème change la donne les cartes et brouille les pistes
Mon poème ne respecte pas la chronologie des faits

J’ai déjà parlé dans ces pages du poète
Des usines et des villes de l’amoureux repoussé
Du perpétuel assoiffé Vladimlir Maïakovski
J’ai parlé de lui comme on parle d’un camarade
D’un ami assassiné

Je parlerai maintenant de deux autres poètes
Auxquels ton nom Lénine peut pleinement être associé
Je parlerai du Fou d’Elsa Louis Aragon
Et je parlerai aussi de Sergueï Essénine
Poète pour sa part des champs et des chants tourmentés
Je parlerai à voix haute de sa Confession d’un voyou

Lui aussi Vent fou s’est suicidé
Après s’être tranché les veines et avoir écrit
Son dernier poème avec son sang
Il s’est pour finir pendu dans une chambre
D’Hôtel à Saint-Pétersbourg

Je parlerai de ces deux voix distinctes
Qui ont su parvenir jusqu’à moi

Aragon certes c’est une autre affaire
Il avait tout pour agacé
Dandy snob précieux et ridicule
Et pourtant chaque fois que je le relis
Que j’entends ses vers mis en musique
Et chantés je tremble je pleure à chaudes larmes

Aragon c’est la légèreté dans ce monde
Et aussi l’intelligence garantie
C’est l’encre versée sur la page de l’air
C’est l’amour pour Elsa toujours recommencé
C’est la clarté du poème contre la vitre du temps

Mon poème à moi c’est l’envol de l’oiseau blessé
Vers des cieux bleus un horizon plus dégagé

Mon poème toujours soulève de terre
Le réel

VI

« Soir de tilleul Été
On parle bas aux portes
Tout le monde écoute mes pas
les coups de mon cœur sur l’asphalte

Ma douleur ne vous regarde pas »
Louis Aragon, Feu de joie

Reviens Lénine
Reviens parmi nous à la maison
Reviens dans la forêt des incendies
Où l’horizon demeure indépassable
Nous y bâtirons un abri
Pour nos jours de fatigue et d’ennui

Reviens Lénine reviens
Dans la grisaille quotidienne
Sous ces pluies de janvier à Lyon et à Paris
Qui n’en finissent pas n’en finissent plus
Reviens interroger nos vieilles rengaines
Reviens interrompre nos vaines querelles
Reviens pour nous aider à enrayer
Le réchauffement de la planète
Pour éloigner du chemin le malheur et le trouble
Reviens pour avec nous battre tambour
Nous permettre de relever le front le défi
Et de brandir haut le poing

Reviens Lénine reviens
Reviens dans la grande demeure ancienne
Sinon je ne prononcerai plus ton nom

Lénine lanceur d’alertes
Lénine marchant pieds nus sur la braise
Lénine vieillissant malade affaibli
Lénine après Paris après Genève
Après les risques encourus de l’exil
Après la tentative brisée de 1905
Après la Révolution d’octobre 1917
Lénine de 1923 Lénine de 1924
Lénine vieillissant malade affaibli
Rejetant pourtant
Avec conviction le nouveau tyran
Staline est trop brutal !

Reviens dans le ciel des oiseaux fous
Lénine Nuit debout
Mais sans les bavardages inutiles
Sans la défense des causes disparues
Nuit debout Nuit enflammée peut-être
Nuit debout pour l’invention du futur

Reviens Lénine reviens
Avec nous pour perdre pied

J’ai fait le tour de mon voyage
J’ai même hurlé contre mon gré
Sur-le-champ avec tous les superlatifs
Liban Iran voilà encore
Des pays que j’aimerais découvrir
J’ai fait le tour de mon voyage

Sur-le-champ sur-le-champ je veux tout maintenant
Je ne manque aucunement d’appétit
J’ai parcouru des campagnes endormies
J’ai traversé de glaciales rivières
Je ne me suis jamais rien interdit
Ni les longues phrases ni les mots crus ni les cris

Sur-le-champ sur-le-champ j’ai bien souvent buté
Contre les pierres qui parsèment la route des années
Sur-le-champ sur-le-champ j’aurais tant
Voulu décoller
M’envoler puis voler
Là-haut tout là-haut

La poésie est aujourd’hui le rêve de l’Humanité
La poésie est l’une des formes de l’Utopie
Rêver c’est informer l’avenir a un jour écrit
Le poète qu’ont tant aimé d’autres poètes
Jean Malrieu Marc Porcu Yvon Le Men
Gérald Neveu ici par moi cité

Passer d’un seul coup d’un seul
Du JE de l’autofiction ou de l’autobiographie
Au NOUS de l’élan vital et collectif
N’est pas chose chimérique
Nous sommes tous des victimes innocentes
Et les bourreaux incompris
De cet aller-retour incessant

Reviens Lénine reviens
Reviens dans le ciel des oiseaux fous

Nous ne sommes définitivement pas du sérail

VII

« Ce monde extérieur, pour moi tout voilé qu’il fût, n’était pas brouillé avec le soleil. Ce monde, je savais qu’il existait en dehors de moi, je n’avais pas cessé de lui faire confiance. »
André Breton, Les Vases communicants

J’ai porté des fils en terre
J’ai digéré Rimbaud
Sa jambe coupée haut
Et toi où vas-tu où
Donc es-tu Facteur Cheval
En ton Palais Idéal

J’ai toujours progressé
Dans le bon sens
J’ai fait des siestes insensées
J’ai parfois dormi trop longtemps

En essor de cause

Lénine le futé Lénine le légendaire
Lénine oui le lanceur d’alertes
Lénine le briseur de chaînes
Trop lourdes à supporter

Ton Mausolée est situé sur la place Rouge
À Moscou où il est adossé
Contre les murs du Kremlin
Tu reposes en son sein
Le corps embaumé et exposé au public
Depuis 1924

Moi je connais pareillement
Un joli endroit sur la terre
Non loin de Chalonnes-sur-Loire
À La-Basse-Île précisément
C’est là où se trouve le Lenin-Café
C’est une association à vocation culturelle et sociale
Un Bistrot-guinguette et encore un Musée
D’exception composé d’une collection de pièces rares
Allant des bustes aux costumes
En passant bien sûr par les livres
Pièces rapportées par Martine Thouet
L’amphitryon de ces lieux
Au fil de ses séjours prolongés
En Europe Centrale et en Europe de l’Est

Martine Thouet qui sait aussi raconter
Dans son accueillante rurale et typique demeure
De surprenantes anecdotes
Sur toutes les régions et les pays
Par elles traversés

Je ne sais pas autant de choses sur toi
Vladimir Ilitch Oulianov que j’en sais
Sur Maximilien Robespierre et Antoine Saint-Just
Des pans entiers de ta biographie m’ont échappé
Je reste vierge sur certains points ou certaines questions
Vierge Vierge folle contre toute attente
Contre vents et marées ou contre tout intérêt

Mais j’ai visité Moscou j’ai voyagé en train
Jusqu’à Saint-Pétersbourg
J’ai un peu vogué sur la Neva
J’ai pris du bon temps là-bas
Lénine ai-je seulement bien fait
J’ai toujours opposé ton nom à celui
De Iossif Vissarionovitch Djougachvili
Dit Joseph Staline

Staline j’irai pisser sur sa tombe
Comme on pisse sur la tombe d’un assassin
À pied en métro en tram en auto
En train en avion ou en bateau
J’ai parcouru ton si beau pays
Qui à quelques détails près
Me rappelle mon Italie

Tu n’as pas vu Les Yeux noirs Lénine
Et c’est dommage
Dans ce film pourtant tout est dit
Tu vois camarade je suis resté là
À t’attendre sans trop de hâte
Et je suis pourtant quelqu’un de pressé

J’ai traversé la rue sans me faire écraser
J’ai réussi le pari de tenir debout
Debout jusqu’à l’outrance
Jusqu’à la garde

DEBOUT

Oui il faudrait pouvoir accueillir
Et non contenir
Toute la misère du monde

Voilà tout

VIII

« Mais quand vient le jour (car il vient)
je ne suis plus si sûre je
ne suis plus si sûre d’être
prête à partir »
Laura Kasischke, Mariées rebelles

J’aurais pu continuer encore longtemps
Camarade Lénine ou
Lenin – c’est selon
J’aurais pu continuer encore longtemps com-
Me ça à t’étreindre te prendre dans mes bras
à m’adresser à toi à t’apostropher
Te célébrer tout à la fois

J’aurais pu encore longtemps dans les steppes
La toundra contemplant les paysages
Sous les neiges blanches des interminables
Hivers tant redoutés mais pour toi tellement familiers
J’aurais pu mieux te connaître en réalité
J’ai lu et relu pourtant maintes fois de Boris Pasternak
Son magistral et dantesque roman Le Docteur Jivago

J’aurais pu continuer encore longtemps
À dénoncer tous les crimes commis
Au nom de notre idéal
Dénoncer les méchantes famines
L’agressive bureaucratie mais aussi
Les inégalités frappantes les injustices honteuses
Et toute la misère de ce monde encore à la dérive

Monde malgré cela porteur
D’utopies viables
Et d’espérances toujours à conquérir

J’aurais pu continuer encore longtemps
À te prendre dans mes bras par la main
Pour moi-même te guider en chemin

À Paris dernièrement
J’ai fréquenté Le Mondrian avec Jamel
Mon fratello et Andrea Iacovella
J’ai fréquenté le Café Zimmer aussi
Avec Shu Cai et Yvon Le Men

À Paris dernièrement j’ai
Également vu déborder la Seine et la grisaille
Avec elle tout emporter sur son passage
Plusieurs semaines de mauvais temps
Ont anéanti le moral des troupes

Maintenant je tiens Le Mouvement perpétuel
De Louis Aragon pour l’un des plus beaux livres
De poèmes de toutes les saisons de ma vie
Jusqu’ici réunies

Ouvrage en même temps scandale et miracle
Objet ancien étoile filante
Et premier acte de l’art moderne
Vérité enfin vérité profonde du vingtième siècle

Maintenant j’ai le cœur ivre le cerveau en feu
En moi toutes les communautés interdites
Ma pureté est splendide
Certaine comme toute la beauté

Jamais plus d’oppression !

Liberté
Liberté grande Liberté intégrale
Liberté chérie

Rassure-toi camarade Lénine
Je ne vais pas t’oublier

De sitôt.

Vénissieux, le 8 janvier 2018 ; Romans, le 27 ;
Paris, le 1er février ; Vénissieux, le 24 avril 2019


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