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« Les nations ont encore de beaux jours devant elles »
Entretien avec Valère Staraselski

Depuis quelques années le mot nation est employé par la droite de manière un peu forcenée, qu’en pensez-vous ?

Disons que dans la période dans laquelle nous vivons, période de destruction de la souveraineté et d’uniformisation par le capitalisme mondialisé, il est visible qu’il manque des repères possibles et forts pour les plus fragilisés et que ces derniers sont et seront de plus en plus nombreux. Ainsi que le rappelait Pierre Manent, professeur à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales : « L’Etat est de moins en moins souverain et le gouvernement de moins en moins représentatif. Les instruments politiques de la nation démocratique sont de plus en plus fonctionnels et de moins en moins politiques ». Outre cela, comme le faisait remarquer le politologue Stéphane Rozès : « Si le travailleur ne retire plus de fierté de sa fonction, il se replie facilement sur celle d’être français ». Enfin, la mondialisation capitaliste tente à imposer « la tyrannie du présent », ce présentisme ou encore cet « éternel présent » évoqué par Hobsbawm dans L’Âge des extrêmes, cette autre face, pour lui, de « la perte d’autonomie économique et monétaire du pays, du relâchement du lien social, de la montée de l’incivisme et de l’incivilité, et surtout de la poussée de l’individualisme hagard et du multiculturalisme ». Tout cela, le discours de la droite le prend en charge de manière offensive alors qu’il fait, selon moi, défaut à gauche.

Comment ça ?

Eh bien, parce que me semble-t-il, à gauche, dans la gauche dite radicale, l’idéologie de la « deuxième gauche », Aragon disait « la petite gauche », a gagné pour l’instant la partie. Autrement dit, un certain gauchisme donne le la. Du reste, cela se manifeste dans le fait que les couches populaires, le peuple, ont disparu de l’écran. Or, le peuple a bien évidemment une histoire et l’on sait dès lors qu’on nie les racines, il y a un retour du refoulé. Aujourd’hui, ce retour s’appelle notamment Nation et la droite l’a bien compris !

Dans les années 30, après le désastre allemand – l’écrasement de la gauche désunie tout entière au profit des nazis – l’Internationale communiste a fini par le réaliser. Le message de Staline et Vorochilov à Largo Cabarello est à cet égard significatif. Tout à la fin de 1936, ils lui envoient une lettre où est évoqué, pour la première fois, la possibilité d’une voie révolutionnaire différente de la voie soviétique : « il est possible que la voie parlementaire permette un processus de développement révolutionnaire plus efficace en Espagne qu’en Russie ».

Les communistes français, entrainés par Maurice Thorez, développeront une politique d’union nationale dont le Congrès d’Arles de 1937 sera le point d’orgue et construiront un parti national qui comptera par la suite. Aujourd’hui, la droite n’est plus celle de Travail Famille Patrie. C’est fini depuis longtemps. On peut même assurer que les électeurs de droite sont majoritairement attachés à l’idée d’égalité.

N’est ce pas un peu sévère pour la gauche ?

Le problème c’est que la gauche ne porte plus la dimension de classe. Je suis assez d’accord avec ce qu’avance Fidel Castro sur l’échec du premier communisme politique. Il dit qu’il y a eu échec, parce que les communistes n’ont pas notamment su intégrer la nation, la religion, l’Etat. Antonio Gramsci ne dit pas autre chose…

Venons-en à Une histoire française

Ce roman, très historique, a été écrit comme une protestation contre l’abandon de toute référence un peu sérieuse à notre passé. Le déclencheur est un discours de Louis XV en lit de justice réaffirmant les principes de la monarchie absolue alors que vingt-cinq ans plus tard la révolution démarre. Bien des invariants marquent cette France prérévolutionnaire. Je n’en citerai qu’un : il y avait ceux qui ne juraient que par le Marché et ceux qui prônaient la régularisation de l’économie par l’Etat !... Plus généralement, il y a en France, vieille nation, contrairement à l’Allemagne ou à l’Italie, des tensions extrêmes qui s’affrontant dans les institutions sont en définitive créatrices. D’ailleurs, les révolutionnaires de 1789 sont tous jeunes gens qui expriment la clarté en même temps que la complexité de la réalité d’alors. Car il y a alors un très haut degré politique.

Et L’Adieu aux rois ?

On m’a demandé une suite à Une histoire française. La voici. L’action se déroule d’août 1793 à janvier 1794. Les conditions sont terribles. Revenons un peu en arrière…

Septembre 1792, la Convention décrète l’abolition de la royauté en France et proclame l’an I de la République. Dans les mois qui suivent, les symboles royaux mais aussi nombre de domaines seigneuriaux et les lieux de culte sont détruits ou détériorés. L’année 1793 voit la France assiégée de toutes parts. Au sud par les Espagnols, les Sardes et les Anglais qui ont pris Toulon, à l’ouest par les Anglais qui assurent tenir la totalité des ports de l’Atlantique, au nord et à l’est par les Prussiens, les Autrichiens et les Anglais qui cantonnent à quelques heures de Paris. Le bruit court que le roi de Prusse a fait retenir les loges à l’Opéra. L’heure de la revanche a sonné pour les émigrés et les contre-révolutionnaires.

A l’intérieur, Lyon et Bordeaux sont en rébellion contre la Convention tandis que les Vendéens insurgés ont pris Angers et Saumur. Terreur, sauvagerie, férocité et massacres caractérisent cette guerre civile. En avril, un comité de salut public est créé pour sauver la République aux abois. En juillet, le conventionnel Bertrand Barère de Vieuzac appelle à la destruction des mausolées royaux qui sont à la basilique Saint-Denis. Les sans-culottes applaudissent et l’abbé Grégoire lui-même s’enthousiasme. L’entreprise de démantèlement est entamée le 6 août 1793 pour s’achever le 18 janvier 1794 : cinquante et un tombeaux érigés durant douze siècles sont démontés et vingt pour cent détruits. Puis, les corps des rois et reines de France, princes, princesses religieux et grands de l’Etat sont extraits un à un de leurs cercueils et jetés dans deux fosses communes. Cette exhumation entend leur infliger une mort définitive.

Un des rares témoins, était organiste dans la nécropole de l’église Saint-Denis, Ferdinand Gautier, royaliste et catholique fervent. Il relate jour par jour ces faits extraordinaires…

Et Robespierre ?

Robespierre est le dirigeant, l’homme d’Etat qui incarne la fondation de notre République. Et ce, dans la mesure où sa popularité extrême, son sens de l’intérêt général, son attachement à la légalité, aux institutions, son honnêteté foncière, son désintéressement, en font celui qui sera à la hauteur des événements. Aussi, il m’a semblé presque urgent, vu l’offensive limite révisionniste de la droite de donner à lire des extraits de ses discours où très souvent, seul contre tous, il rétablit les choses.

Par exemple ?

Quand les Girondins entrainent à la guerre… Quand l’aile gauche entend imposer l’interdiction du culte catholique par exemple ! Sous la Constituante, Robespierre prend et défend des positions de manière solitaire et isolé : contre le suffrage censitaire (le marc d’argent), pour les droits civiques des comédiens et des juifs, contre la loi martiale, contre l’esclavage dans les colonies, contre la peine de mort, pour le droit de pétition, pour la liberté de la presse. Il est à contre-courant et parvient à retourner les choses. Outre cela, ce qui m’a frappé c’est son esprit de sacrifice. Il sait dès que Marat est assassiné, il le dit, qu’il est lui aussi promis à une mort violente. Signe intéressant, bien des ouvrages paraissent sur Robespierre aujourd’hui. Celui de Cécile Obligi, Robespierre, la probité révoltante est incontournable…

Oui, mais votre roman s’interrompt en janvier 1794.

En effet, Robespierre mourra en juillet 1794. Du reste, je pense qu’il serait plus intéressant politiquement de célébrer la date de sa mort plutôt que celle de la mort de Louis XVI. Car, si avec la mort de Louis XVI s’achève quelque chose, avec celle de Maximilien Robespierre s’ouvre une nouvelle ère. Sur Robespierre, écoutons ce que dit un témoin de premier plan de cette période : « les hommes d’Etat ne doivent pas être jugés d’après les règles ordinaires de morale. En 1793 et 1794, il s’agissait de sauver le corps social et s’il était prouvé que le chef des Jacobins n’eût fait dresser les échafauds de la Terreur que pour abattre les factions et rétablir ensuite ce gouvernement royal que la France entière désirait, il serait injuste de regarder Robespierre comme un homme cruel et de l’appeler tyran ; il faudrait au contraire voir en lui, comme dans Sylla, une forte tête, un grand homme d’Etat. Richelieu aurait fait plus que Robespierre s’il se fut trouvé dans une position semblable ». Ce fervent robespierriste n’était autre que le frère de feu le roi Louis XVI, Louis XVIII.

Et l’anecdote de Robespierre coupant un morceau de la barbe sur le cadavre d’Henri IV que rapporte Lorànt Deutsch ?

Franchement ! La propagande, l’imaginaire de droite, ne reculent devant rien ! C’est bien sûr absolument faux. C’est de la malversation historique ! Vous voyez Robespierre faire ça !? Non, dans L’Adieu aux rois, je rétablis les véritables faits rapportés par des témoins oculaires. C’est un soldat qui coupera ce morceau de barbe, le placera sous son nez, telle une moustache, en criant alentour qu’avec ça, il est invincible !

Donc, vous allez continuer à écrire des romans historiques ?

Pour l’instant, je n’ai pas de projet de ce type. Simplement, je sais qu’on ne peut pas sérieusement réfléchir à notre époque ni construire une vision réellement émancipatrice si l’on n’a pas une vision longue des problèmes. Les Français aiment l’Histoire, je suis comme eux et j’ai du mal à supporter non pas la caricature mais les contre-vérités. Et comme le disait l’historien spécialiste de la Révolution française, Guillaume Mazeau, dans un article de l’Humanité dimanche : « il ne s’agit pas de substituer un récit de gauche à un récit de droite mais d’offrir une compréhension d’un phénomène complexe ». On a tout à gagner à l’intelligence des choses, à une vraie connaissance. Cela prend du temps mais on va plus loin…

Valère Staraselski vient de publier L’Adieu aux rois, Paris janvier 1794 (éditions du Cherche midi), suite à Une histoire française, Paris janvier 1789. Ces deux romans reviennent sur les conditions à partir desquelles sont advenues la révolution puis la république françaises.


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