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Les maquisards du théâtre
Jacques Barbarin s’entretient avec Pierre Béziers, du Théâtre du Maquis

Ce qui m’intéresse dans le théâtre c’est bien sûr l’acte théâtral en lui-même, mais aussi qui le fait, d’où il vient, les valeurs qu’il transporte. Vers la fin des nighties, je vois au festival d’Avignon, un texte de Marie Redonnet, Mobie-Diq, joué par le Théâtre du Maquis, d’Aix en Provence, et présenté par France Culture. Je prends langue avec ces maquisards, peu ou prou je vois à chaque édition leur création de l’année. En 2012, Le Maquis fête ses trente ans à Avignon, à la Fabrik’Théatre. Rencontre avec Pierre Béziers, l’un des fondateurs.

Pierre Béziers. Le maquis est un mot qui a beaucoup de résonances différentes. Au XVIIIème siècle cela voulait dire le fard, le fard de théâtre, le maquillage : c’est la même origine. Le maquis, ça vient sans doute de la « macchia », qui est la tache que les comédiens Italiens se mettaient sur la joue. Cela veut dire aussi un buisson, d’où le maquis corse. Après il y a le côté résistant : on a toujours le sentiment qu’il faut résister à quelque chose et que – mais c’est peut-être vrai dans tous les métiers – on est jamais tout à fait tranquille, il faut résister, il faut tenir bon.

Au fond, pourquoi fait-on du théâtre ?

C’est d’abord se faire plaisir à soi-même : on est toujours un peu égoïste au départ ! On fait ça pour soi-même parce qu’on a envie de vivre, de faire des nouvelles choses. J’ai travaillé dans l’industrie. Ma femme, Florence, qui a monté la compagnie avec moi, qui la dirige toujours avec moi, m’a un petit peu attiré là-dedans. Dans la vie la prise de risque est quelque chose d’important, de faire quelque chose sans être assuré… on a besoin de choses comme ça… ne pas être sur des rails… à un moment donné on est jeune et on se voit sur des rails jusqu’à la retraite, c’est un peu effrayant.

Quel est votre parcours, quelle est la trajectoire du Théâtre du Maquis ?

Le Maquis est fondé en 1982. J’avais commencé à faire du théâtre depuis quelques années avec une compagnie qui s’appelle le Théâtre des Ateliers, à Aix en Provence, qui existe toujours. J’ai commencé par avoir envie de faire de la mise en scène, d’écrire. Avoir envie d’être sur scène est venu plus tard. Aussi pour des raisons d’économie : quand il est sur scène, le metteur en scène compte pour un poste de moins, ça diminue le coût du spectacle. Et de fil en aiguille le virus m’a pris. L’idée de notre théâtre était de toucher éventuellement des gens qu’on appelait jadis le « non-public », des gens qui ne vont pas au théâtre, de faire un spectacle qui soit visible, même s’il y a plusieurs niveaux de lecture. Je crois qu’on sait toujours pour qui on fait les pièces quand on est un metteur en scène. On sait très bien si on a envie de faire plaisir à l’institution, à sa famille, à ses amis, à quel public on s’adresse.

Sur la dizaine de spectacles du Maquis que j’ai vu à Avignon, je ne crois pas avoir vu deux fois le même.

Il s’est trouvé que l’on a fait que de la création quasiment. On a jamais fait de reprises, on n’a jamais monté de classiques, non pas parce que je ne les aime pas, j’en monterai peut-être un avant ma mort : juste avant la mort, monter un auteur mort c’est peut-être bien ! On a créé, on a écrit, ou fait des adaptations, mais l’adaptation c’est aussi un travail d’écriture : adaptation d’œuvres littéraires, de Daeninckx [1], de Stevenson [2] , de Lydie Salvaire [3], même s’il est vrai que dans « Les Bougres » [4] on se sert d’auteurs du XIIème siècle !

Dans vos dernières productions, vous privilégiez la forme dramaturgique du cabaret

Quelquefois on fait du vrai cabaret, avec des gens à table ! C’est une idée du théâtre qui me plait, qui va à l’encontre de la vision romantique du théâtre, les gens ne sont pas absolument les otages de la représentation, ils ne sont pas obligés de regarder, ils peuvent regarder leur assiette, leur voisin ou leur voisine. La forme du cabaret c’est un type de jeu, qui est en appui sur le public. Il ne fait jamais croire au gens que l’on est ailleurs que là où l’on est. Les gens sont témoins de quelque chose qui est en train de se passer. Le genre de cabaret que nous faisons est un cabaret avec un fil, ce n’est pas une succession de numéros disparates. Dans le « Cabaret des Hérétiques » [5] on parle des hérétiques et de la Croisade des Albigeois

Un de vos spectacles qui m’a le plus ému, c’est Soulomi rouge où vous rendez hommage à une culture ouvrière, celle des mineurs

C’est les mines de Gardanne, à côté d’Aix en Provence, fermées en 2003. On a monté ce spectacle qui est un hommage à une culture, une culture dans tous les sens du terme : il y a un langage, un vocabulaire, des traditions, une manière de vivre… Dans notre spectacle, nous ne sommes jamais dans l’introspection, alors que c’est le sujet de beaucoup de pièces : le sentiment intérieur, les mouvements du cœur… nous, nous ne sommes jamais là dedans. On est dans des histoires communes. On est toujours dans l’histoire sociale, d’une certaine manière, dans la vie en société, dans la vie en commun. On ne raconte pas des choses très intimes. Je ne dis pas ça pour critiquer ceux qui le font, mais ce n’est pas mon goût et d’ailleurs je ne sais pas si je saurais le faire.

Comme dans toute famille de théâtre la relève est là...

Toute la famille s’y est mis : ma fille Jeanne a fait l’école la Comédie de St Etienne, mon fils Martin suivi la classe de jazz du Conservatoire de Région. Il a commencé à faire des musiques de scène, il a travaillé pour plusieurs compagnies, il a monté un groupe de rock, il nous fait des musiques de scène, et il joue la comédie. Chacun a un peu son trajet : Jeanne a fondé sa compagnie, qu’elle appelle d’ailleurs « Ma Compagnie », mais on se retrouve sur des projets communs. Le Maquis reste un peu la maison commune.

Comment avez vous vu évoluer votre métier ?

Il est plus dur. On a multiplié les entraves. Les gens pensent qu’il y a trop de compagnies. Moi je pense plutôt qu’il y a trop d’agents immobiliers. Donc on cherche les moyens de nous embêter. Il y a eu le régime des intermittents qui a été modifié de manière absurde, créant des injustices entre des gens qui ont travaillé de manière semblable et qui n’ont pas les mêmes droits. Avec la licence d’entrepreneur du spectacle nous sommes soumis à l’autorisation du préfet pour exercer notre profession : nous sommes à peu prés les seuls ! Si on ne paie pas l’URSSAF, dans n’importe quelle profession, on paie des amendes : nous, c’est plus grave, on est interdit d’exercer. On a pris des coups, on arrête pas de prendre des coups, on se sent comme du gibier. Cette impression qu’on est pas désiré est assez pénible à supporter.

Manifestement une compagnie qui sait ce que faire du théâtre implique et veut dire : ils conçoivent leur travail comme une continuité - entre autres sociale et non comme un "enfilage" de spectacles. Jacques Barbarin.

Notes :

[1] Affaire Classée, 1995

[2] Falesa, 2003, d’après les carnets de voyage de Stevenson, mais aussi Farallone, 2008

[3] La compagnie des spectres, 2007

[4] Dans Les Bougres les spectateurs assistent à un tournage où les procédés de la vidéo, ses trucages, sont à vue. Le mot « bougre » a été employé d’abord pour désigner un hérétique. Il vient de « bulgare », les croyances des hérétiques bogomiles bulgares pouvant s’apparenter à la foi des Cathares. Le bogomilisme est un mouvement chrétien orthodoxe

[5] Il y a huit cents ans commençait la croisade contre les Albigeois qui, sous prétexte de lutte contre l’hérésie Cathare, devint rapidement une guerre du Pape et de la France contre l’Occitanie. C’est au cœur de cette histoire que prend vie un improbable cabaret, où des textes contemporains s’entrelacent aux poèmes anciens.


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