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Les heures sombres (Darkest Hour) de Joe Wright
Pivion a eu chaud au coeur en voyant ce film sur Winston Churchill

En dehors de tout anniversaire, en six mois deux films majeur sur le mois de mai 1940 sont sortis. D’abord, cet été, l’excellent Dunkerque de Christopher Nolan et en janvier celui de Joe Wright, Les heures sombres, qui s’affiche sur les panneaux des salles de ciné. Dans ce dernier, la vérité historique est parfois écornée, mais là n’est pas l’essentiel. Ce film n’est pas sur Dunkerque ni sur l’accession de Churchill aux commandes de son pays, c’est un film sur le courage politique, sur l’espoir quand tout semble perdu, sur les grands principes qui ne peuvent se satisfaire des veuleries et coups tordus, sur la destinée.

Revenons à l’Histoire.

Le 8 mai 1940 l’orage approche. Neuville Chamberlain souhaite mettre sur pied un gouvernement d’union nationale. Mais les travaillistes s’opposent à ce qu’il reste premier ministre s’ils entrent au cabinet. En effet la politique qu’il prêchait, dite de l’appeasement est un échec. Ses reculades multiples devant Hitler le discréditent pour diriger un pays en guerre et tout le monde pressent que l’affrontement est très proche. Son double politique, Lord Halifax répétant à tous qu’il faut négocier, tandis que l’ambassade d’Italie offrait ses services d’intercesseur, ne peut accéder pour la même raison à ce poste. En fait, depuis l’ascension d’Hitler, la bourgeoisie britannique, à l’écoute des barons d’industrie allemands, ne voit pas d’un mauvais œil la remise au pas de la classe ouvrière et des progressistes outre-Rhin. Le Front populaire français donne à réfléchir. D’ailleurs, Mosley le leader fasciste anglais n’est pas trop contrarié lorsqu’il manifeste à Londres et organise les coups de poings contre les progressistes londoniens. Bref, de reculades en compromission à Munich, les conservateurs applaudissent à tout rompre pour qu’au plan international le Royaume-Uni présente un ventre mou, tandis qu’au plan intérieur, on joue des biscoteaux.

Contre toute attente et malgré les réticences de son parti, Winston Churchill est nommé premier ministre le jour de l’invasion de la Hollande et de la Belgique. Il est le seul à avoir alerté sur le danger que représentait Hitler. Déjà au lendemain de l’Anschluss, il alertait le 14 mars 1938 par courrier Chamberlain : « On ne saurait exagérer la gravité des évènements du 12 mars. L’Europe se trouve en face d’un programme d’agression soigneusement préparé et minuté qui s’exécute étape par étape. Un seul choix reste offert, non seulement à nous, mais aux autres pays : ou nous soumettre comme l’Autriche, ou bien prendre pendant qu’il est encore temps des mesures efficaces pour écarter le danger et, s’il est impossible à écarter, pour en venir à bout…Où en serons-nous dans deux ans, par exemple, lorsque l’armée allemande sera certainement plus forte que l’armée française… » Pas grand monde dans les états-majors, ni en France ni en Angleterre n’a tiré d’enseignements de la guerre contre la Pologne voici quelques 9 mois. Aussi les colonnes nazies prennent les alliées par surprise, déjouant tous les pans échafaudés depuis des années.

Dès le 20 mai, l’encerclement des troupes belges, anglaises et françaises commence. Le 16 mai lors d’une visite de Churchill à l’aéroport du Bourget, le président du Conseil, Paul Reynaud et le généralissime Gamelin lui confient que l’armée française est battue. Churchill demande quand la contre-attaque aura lieu et dans quelle direction. Ils lui répondent que des réserves stratégiques, il n’y en a pas. En fait c’est un naufrage militaire. Churchill écrira dans ses mémoires : « Je dois avouer que ce fut une des plus grandes surprises de mon existence ».

Pour rompre l’encerclement la décision d’une attaque des forces franco-britanniques est décidée en direction du sud de façon à rejoindre Paris. Mais les britanniques, sont confrontés à un dilemme. Toute leur armée de métier, 300 000 hommes, rappelons-le, est coincée à Dunkerque. Les laisser sur place c’est rendre l’Angleterre à la merci du moindre débarquement allemand. Donc décision est prise d’évacuer la poche par voie de mer. Les 2/3 de l’armée britannique et 130 000 soldats français en seront extirpés. Du coup la contre-offensive n’aura jamais lieu. Les généraux français la voulaient-ils d’ailleurs… Le 4 juin l’évacuation est terminée. Churchill fait un discours devant la Chambre, il fera date (nous nous battrons sur les plages…). Je ne peux résister à la tentation de renvoyer le lecteur aux Communistes d’Aragon dans les parties Mai-Juin 1940 où le romancier devient l’historien avec le talent qu’on lui sait.

Et maintenant le film.

Il brosse la période du 9 mai au 26 mai 1940, date du début de l’évacuation de Dunkerque. Sous une apparence rigoureuse, puisqu’il établit une feuille de route avec les dates, Wright prend quelques distances avec la réalité. Ce n’est pas essentiel. Il fait démonstration des petitesses de Chamberlain et Halifax et qu’au moment où tout semble perdu, c’est le peuple qui lucidement aide à surmonter les difficultés et redonne sens aux mots de Liberté, d’Honneur, et d’Indépendance.

Et c’est ce que je trouve passionnant dans ce film : la description des doutes, la force des arguments des capitulards, tout cela balayé par une rencontre des plus fictives de Churchill et du peuple dans le métro londonien. Est-ce gênant ? Non, car ce moment a une grande force émotionnelle et donne la parole à ceux qui voient en Churchill l’homme capable de leur maintenir leurs libertés. D’ailleurs, une fois le boulot terminé, en 1945, le conservateur Churchill, l’homme du redressement et de l’espoir en 1940, l’homme de la victoire sera balayé aux élections. Comme quoi…

Le film est beau, les éclairages subtils et les reconstitutions d’ambiance et d’époque remarquables. Clémentine, la femme de Churchill jouée par Kristin Scott Thomas, est très juste. Mais on retiendra surtout la composition de Gary Oldman dans le rôle principal en tout point excellente. Car ce n’est pas simple de se mettre dans la peau d’un tel monstre historique. Churchill était une espèce d’hurluberlu, un être un peu fantasque, un caractériel alcoolique. Il était un excellent écrivain, doté d’une plume qu’il savait tremper dans le vitriol pour foudroyer ses ennemis lors de ses discours. Il imposait à tout le monde son excentricité. Travailler au lit le matin en sirotant du whisky et pétunant des doubles corona (un souvenir de son poste à Cuba) était un de ses dadas. Il peignait, cultivait des roses pour Clémentine, maçonnait des murs dans sa propriété comme passe-temps. Il torturait son secrétaire particulier, Patrick Kinna en lui dictant des lettres depuis sa baignoire tandis que l’autre devait dactylographier assis sur les toilettes… Bref un personnage en tous points hors du commun qui complique le rôle de l’acteur. Oldman s’en sort à merveille.

Le film ne bascule pas dans la sensiblerie, pas de scènes où l’hémoglobine coule à flots, pas de tuerie, tout est suggéré et d’une grande force.

A l’heure où on nous serine qu’il n’y a d’autres voies que celle empruntée, que la résignation voire la soumission seraient garantes de notre salut, qu’il est bon de recevoir des dictateurs pour maintenir le dialogue, voilà un film sur un rebelle qui démontre que les seules batailles perdues d’avance, sont celles qu’on ne mène pas, ça fait chaud au cœur !


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