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"Les chants d’honneur : de la Chorale Populaire à l’Orchestre Rouge"
Lucien Wasselin a lu le dernier ouvrage de Christian Langeois

Ce livre, consacré à Suzanne Cointe (1905-1943), est une véritable enquête policière (le lecteur reste ébahi du nombre de revues, d’ouvrages, de rapports et autres fonds d’archives lus par Christian Langeois) : rien n’est épargné à ce lecteur, ni les antécédents familiaux, ni la carrière militaire du père de Suzanne… Mais après le décès du père, Suzanne fait ses études à l’École Normale de Musique de Paris : "Les études ne durent pas moins de six ans et incluent l’apprentissage approfondi d’un instrument, du solfège, de l’écriture, de l’histoire de la musique et de la pédagogie afin d’offrir un paysage quasi intégral de la musique". Dès la fin de son passage à l’École Normale de Musique, Suzanne Cointe finit par donner des cours de piano : "En somme, en choisissant l’enseignement, elle se conforme parfaitement à la norme sociale du virtuose masculin et de la femme musicienne se consacrant à l’éducation". Sa vie amoureuse avec Jean-Paul Le Channois va lui faire découvrir la politique, le communisme : son éducation (au sens large) se distribue selon trois axes : l’EN de Musique, l’enseignement de Célestin Freinet et l’engagement politique… C’est donc tout naturellement que dès 1932, elle s’intègre au Groupe Octobre ; pour dire les choses vite.

Pas de nostalgie dans les propos qui suivent. Mais à lire cet ouvrage de Christian Langeois on se prend à rêver : actuellement la culture est aux mains d’affairistes qui ne pensent qu’à faire passer l’amateur d’art (musique, arts plastiques, littérature…) au tiroir-caisse pour qu’il laisse ses sous. La culture se mesure à exclusivement à l’aune financière, elle n’est plus un combat émancipateur ! Pire, elle est devenue un moyen d’endormir le peuple ! Certes l’exemple du Front Populaire et celui de la musique dans l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires (AEAR) montrent à l’évidence que rien n’est éternel, que tout est toujours à refaire : seul le combat est éternel ! C’est l’oubli de cet axiome qui explique l’apathie dans laquelle nous sommes et les contradictions de la société contemporaine…

Mais il faut revenir au livre de Langeois. Suzanne Cointe s’est destinée à l’enseignement musical, elle donnera le meilleur d’elle-même au sein de la Chorale Populaire de Paris et ce, sans condescendance pour le peuple, ce qui ne va pas sans débats comme le rappelle opportunément Christian Langeois. C’est ainsi que Pierre-Jean Jouve dans la NRF de juin 1936 louera le concert donné à la salle Pleyel par la Chorale Populaire de Paris (que dirige Suzanne) en écrivant que les qualités de finesse et d’exécution la rendait digne des comparaisons avec les chorales allemandes, autrichiennes ou soviétiques. La CGT joue un rôle d’impulsion dans la fréquentation populaire de spectacles musicaux… Langeois consacre même quelques paragraphes au film de Jean Renoir, La Vie est à nous, commandé par le Parti communiste . Et il faut se réjouir de sa reparution (restauré) en un coffret de trois DVD (et un livre) qui fait une part belle au Front Populaire et au rôle du PC [1] comme il faut se réjouir du rôle de la Chorale Populaire de Paris dirigée alors par Suzanne Cointe.

Au temps de l’Occupation, Suzanne Cointe (avec l’aide de quelques amis) cache une partie des archives et de la bibliothèque de la Chorale : "Mises à l’abri, elles réapparaîtront à la Libération et sont aujourd’hui bien conservées et accessibles à la Bourse du travail de Paris, dans le local de la Chorale" (p 125). Mais le Parti communiste essuie aussi les critiques (mesurées) de Christian Langeois (pp 127-128), cependant le Parti se ressaisit vite après les errements de la stratégie légaliste de l’été 1940. Les communistes vont alors payer un lourd tribut à la répression nazie et collaborationniste. C’est tout naturellement que Suzanne Cointe va être recrutée dans le réseau soviétique de renseignements… Il faut souligner le travail de fourmi de Langeois qui, honnêtement, ne cache pas les zones d’ombre qu’il n’arrive pas à percer, même s’il met largement à contribution les travaux de Gilles Perrault. Et c’est de la même façon que Suzanne Cointe sera arrêtée quand l’Orchestre rouge et la Simex tomberont…

À l’heure où tant de vilénies et de contre-vérités sont déversées complaisamment, il était bon que Christian Langeois établisse une certaine vérité qui peut servir de base pour se forger sa propre opinion. On peut citer les dernières lignes de Langeois qui sont aussi un hommage à celle qui fut une des plus pures héroïnes de la Résistance : "Nul ne vient revendiquer la reconnaissance de ses service rendus à la patrie, à la cause de la liberté, quand la guerre froide, l’effacement dans l’opinion du rôle de l’Armée rouge dans la victoire contre le nazisme obscurcissent les raisons du sacrifice de sa vie. Aujourd’hui, elle n’en émerge pas seule. Avec elle revient à la lumière l’envolée culturelle et musicale du Front populaire". À noter que si Internet (qui est la meilleure et la pire des choses) n’est pas certain de la date de sa disparition (la toile hésite, sans se prononcer, entre le 21 août 1943 et le 28 juillet 1944) [2], Christian Langeois privilégie celle du 21 août 1943… Mais la Chorale Populaire de Paris existe toujours ; on peut la contacter à l’adresse suivante : 85 rue Charlot à Paris (75003) ou au 06 08 76 41 72…

"Les chants d’honneur de la Chorale Populaire à l’Orchestre rouge (Suzanne Cointe ; 1905-1943)". Christian Langeois. Le Cherche-Midi éditeur, postface de Gilles Perrault, 192 pages, 19,80 €.

Notes :

[1] La Vie est à nous (Le Temps des cerises et autres films du Front Populaire). Ciné-Archives, 2016, EDV 2655.

[2] Voir le site du Maitron en notant l’adresse Suzanne Cointe.


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