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Les banquiers font la loi
Paul Desalmand a lu Comment j’ai liquidé le siècle

J’ai lu le roman de Flore Vasseur, Comment j’ai liquidé le siècle, dans le Toulouse-Paris, le lundi qui suivait les élections régionales. La veille, toute la soirée, j’avais entendu les personnalités politiques de tous bords analyser les résultats. Elles reprenaient les propos de campagne, rivalisant dans la banalité et la démagogie. Au sortir de ma lecture, alors que j’approchais de la gare Montparnasse, je me suis dit brusquement : aucun de ces commentateurs n’a dit un seul mot du rôle exorbitant des banques et du rôle qu’elles ont joué dans une crise qui appauvrit les plus pauvres et enrichit les plus riches, du moins les plus retors d’entre eux. Pas un mot. Pas un mot pour dire au président de la République que cette fameuse crise est tout de même la crise d’un système qu’il a défendu bec et ongles et qu’il continue de défendre.

C’est bien sûr le roman de Flore Vasseur qui m’avait conduit à ce constat. Il est tout entier centré sur la spéculation effrénée, permanente, démultipliée par l’informatique à laquelle se livrent les banquiers par traders interposés. Le narrateur est justement un trader de haut vol. Tout jeune, fasciné par l’informatique, il a vécu dans une bulle. Ses dons en mathématiques lui ont permis d’entrer à Polytechnique, à la suite de quoi il a mis ses compétences au service de la grande banque. Décidé à devenir un professionnel de la spéculation, il y réussit parfaitement. Sa philosophie est simple (p. 29-30) :

Les mathématiques et les codes nous ont donné le pouvoir. la complexité est l’arme absolue, le signe « + », l’unique règle. La planète est un Monopoly, les entreprises des sigles à la pelle, les cadres, les fantassins du grand capital. Le monde bosse pour nous. Nous n’apparaissons jamais. Nous les banquiers, vivons leveragés, hyper-endettés. Nous misons un, nous empruntons cent, gagnons mille. PIB, cash-flow, monnaies, nous parions sur tout, mais ne savons pas lire un bilan. Nous n’avons jamais mis le pied dans une entreprise, ce repaire de besogneux. Nous nous foutons de ce qu’elles produisent, du nombre de personnes qu’elles emploient. La finance a été inventée pour rendre possible les grands projets, l’émancipation économique des peuples. En ce moment, nous parions contre l’humanité, valeur extrêmement volatile. La finance engendre des catastrophes. Elle prospère en les résorbant. Nos profits sont vos pertes.

Je passe sur les péripéties annexes : son mariage raté, sa fille anorexique, la prostituée de luxe qu’il fidélise, les malheurs du frère de celle-ci. Elles lui donnent de l’épaisseur et en donnent au roman. Le titre s’explique par une donnée à laquelle on croit en se forçant un peu, et surtout parce que c’est bien fait. Une Américaine au bout du rouleau, mais encore toute puissante grâce à une sorte d’association de défense des valeurs occidentales qu’elle a créée, fournit au narrateur une clé USB contenant un algorithme susceptible d’emballer le système jusqu’à la déflagration. Réussira-t-il ? Et comment le roman, avec une pointe d’ironie, se termine par un retour aux sources où tout le monde se retrouve, un peu comme dans Ensemble, c’est tout d’Anne Gavalda. Les derniers chapitres vous l’apprendront.

Une morale ressort de tout ça, que ce qui vient de se passer en Grèce confirme : Clemenceau avait tout à faire raison de dire que les hommes politiques n’ont que la possibilité de jouer la partition écrite pour eux par les financiers.

Outre la manière dont il met en évidence l’inhumanité du système, ce roman a le mérite de nous plonger dans le monde des traders, de nous faire vivre leurs états d’âme ou leur absence d’états d’âme. Que Flore Vasseur ait fait partie de ce milieu ou qu’elle se soit contentée d’observer, peu importe. Elle réussit, ce qui est bien l’une des fonctions du roman, à nous faire vivre par procuration.

VASSEUR Flore, Comment j’ai liquidé le siècle, Éditions des Équateurs, 2010, 19 €.


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