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"Le sablier du temps", "Maudits mots" ,"Petits matins" et "Avant l’hiver".
Poèmes de Thierry Renard

Le sablier du temps

Dans l’interminable
Ennui de la plaine,
La neige incertaine
Luit comme du sable

Paul Verlaine, Romances sans paroles

Laisse filer le sable du temps
entre tes doigts
Ne te voile pas la face
ne te prends pas la tête
dans les mains
Les mots toujours
courent
eux aussi

Laisse les mots
te guider en chemin
t’apporter un peu de réconfort
Laisse les mots te porter
mais ne les laisse pas trop
envahir ton cerveau
Il faut à tout prix éviter
le surmenage
et l’ivresse des cimes

Laisse tes paroles
voler dans l’air
laisse tes paroles chanter
au cœur du vent
Tu n’as pas choisi
de parler la langue des maîtres
et tu as choisi le bon camp
Te langue je le sais
demeure inatteignable
Ta langue je le sens
est une langue des bois
(clairière enfouie
au milieu des branchages)

Laisse la vie te mener
par le bout du nez
laisse-la encore
t’apprendre
à aimer
Laisse tes chagrins de côté
laisse ton âme s’égarer
parmi les frissons les murmures la rumeur
parmi les débris les gravats les revers
Il n’y a pas
à ma connaissance
une autre issue probable
Laisse laisse laisse
et tu finiras par
toi-même
t’envoler

Ta langue mon ami c’est la mienne
la langue de Jean Cocteau de Charles Péguy
la langue de Jean Jaurès ou d’André Malraux
la langue de la République
la langue des fous des oiseaux
(clairière offerte au monde
dorénavant)
Langue blessée humiliée par moments
mais langue satisfaite aussi
langue parlée langue chantée
langue des ombres et des fantômes
qui ne cessent jamais
de hanter nos esprits
qui ne cessent jamais
de faire fondre notre acier

Ta langue mon ami c’est la même
qu’hier qu’aujourd’hui que demain
C’est la langue du roc du fleuve du chêne
la langue forestière
la langue buissonnière
la langue dans la bouche
des amants quand ils s’aiment
la langue des enfants
qui jouent et qui la tirent
à tout bout de champ

Ta langue mon ami c’est la mienne

Alors simplement
laisse-toi aller à ta guise
jusqu’à la prochaine fois

Les 8, 9 et 10 janvier 2014

Maudits mots

Si le monde est ce vide, eh bien ! je suis ce plein
René Char, Fenêtres dormantes et portes sur le toit

Où sont les mots qui descendent dans la rue
Où sont les mots qui parlent du jasmin
des roses des marguerites des coquelicots
des tulipes des petites fleurs des prés
Où sont les mots qui parlent une autre langue
plus secrète plus adoucie
une langue amoureuse tellement
qu’elle se confond avec la nuit
qu’elle oublie ses habits dans le corridor
qu’elle crie à tue-tête
pour faire entendre son plus beau rêve

Où sont les mots
dis
où sont les mots
les mots vains les mots dits
à voix haute
les mots qui trouent le temps
les mots qui arrangent le présent
où sont les mots volontaires les mots partisans

Garde tes souvenirs
au fond de tes poches
Garde tes batailles pour le lendemain
La nuit le jour sont incertains
Garde ta vie garde tes chemins
garde tout en toi
c’est mieux que rien
Garde tes sourires garde tes refrains
garde tes médailles pour les chiens
garde tes fantasmes silencieux
garde ton ombre à tes côtés
garde ton amour
pour les lumières de l’aurore
pour le petit matin qui vient
pour toute l’existence ensevelie
sous des amas d’hier et d’aujourd’hui

Mais où sont les mots
où sont ces mots qui
si souvent nous viennent
à la rescousse
ces mots qui taraudent
qui tarissent ou qui trahissent
ces mots qui consolent aussi
mais qui peuvent parfois froisser
un concurrent
et qui la plupart du temps
semblent tellement fidèles à nos attitudes nos regrets
Où sont ces mots les mots justes

Garde ta suffisance garde tes sanglots
pour l’été voisin
Garde un peu de ton bonheur pour les saisons moroses
et garde ton trèfle à quatre feuilles pour les phases d’anxiété
Garde ta confiance dans la parole donnée
garde ta foi dans les mots les plus anodins
garde ta fatigue garde ta fièvre
pour les nuits aux souffrants sommeils

Nous avons réussi notre pari
puis nous avons ensemble
transformé l’essai
Maintenant tu es une femme comme moi
car c’est sûr chacun est toujours face à son double
Chacun rencontre les mots qu’il peut deviner
Chacun traverse des épreuves ses propres aveux
Chacun est un homme et une femme en même temps
Chacun mange son pain chacun boit son vin
nos pauvres désirs n’en savent rien
Chacun voudrait périr
sous de tardives caresses

Garde tes mots garde ton venin
Garde ton pic garde ton ravin
Garde ta lumière garde ton soleil
Garde tes moissons

Le silence et le calme sont revenus

Vénissieux, du 16 au 19 janvier 2014

Petits matins

Tout est en ordre : le poème
Se tait comme il convient à sa nature

Anna Akhmatova, Poème sans héros

Il y a des matins des petits matins
Il y a des matins gras des matins gris
des matins bruns des matins blêmes
il y a toutes sortes de matins blafards
surtout pendant la période
des longs mois d’hiver

Ces temps derniers je me lève tôt
pour aller droit au but
L’époque sent mauvais
et on ne peut guère rester
insensible à ce qui se passe
dans la société des hommes
Je me lève tôt pour fuir
la médiocrité de la route
la pauvreté de mes rêves
Je me lève tôt j’ai déjà entendu
trop de banalités

Naguère Albert Camus a écrit
que l’anticommunisme était
le commencement de la dictature
Ses mots étaient pesés justifiés
malgré l’immonde Staline
et son nationalisme grotesque
malgré tous les obstacles
les hauts murs dressés
Aujourd’hui on pourrait bien ajouter
sans que tremble la main
sans que se referme la bouche
on pourrait ajouter
que l’antisémitisme est le début
de la barbarie

Il y a des matins pleurnichards
des matins gueule de bois gueule cassée
des matins sans lumière apparente
Pour le moment j’attends
dans un bistrot du centre ville
J’écris ce poème et je pense
à cette femme que j’aime
malgré les chagrins
les nuits sans sommeil
et les plus lourdes fatigues
Je pense à cette femme
que j’aime tant
en espérant trouver la solution
la bonne solution

Notre pays est malade
notre vieille Europe pareillement
Les plus odieuses idées
sont dans la nature
dispersées au gré du vent
répandues camp contre camp
Les plus cruelles idées triomphent
C’est la vérité qui est
durablement menacée malmenée
pour ne pas dire bafouée rabaissée
la vérité de l’aube encore à naître
la vérité du monde dans sa grande nudité

Il y a des matins couverts de brume
des matins muets sans le plus court écho
sans la moindre parole sans le moindre murmure
Il y a des matins sans rien à l’horizon
si ce n’est la déprime le regard douteux
si ce n’est la colère la honte le désarroi
Il y a des petits matins de double peine
des petits matins où je voudrais seulement
mettre mon cœur nu entre tes mains

Lyon, le 4 février 2014

Avant l’hiver

Le jour sera tranquille, froidement lumineux comme le soleil qui naît ou qui meurt et la vitre hors du ciel retiendra l’air souillé.
Cesare Pavese, Travailler fatigue

Ces derniers temps, j’écris le plus souvent directement sur Word sans passer par mon feutre noir. Cela est assez nouveau pour moi. J’écris bien plus vite qu’avec ma main, j’écris plus dense aussi. Je ne rature pas, je condense. Mais est-ce la même chose, en vérité, écrire sur écran ou sur papier ? Est-ce la même manière, toujours vivante, de poursuivre la quête du sens et tout le travail déjà accompli ? J’avoue ne pas pouvoir répondre dès maintenant. Ce que je sais, ce que je vis pour le moment, c’est l’évidence et seulement elle : les proses s’imposent sur le clavier ; les poèmes ont encore besoin du papier. Deux façons sans doute distinctes d’appréhender la réalité et d’approcher le langage.

Écrire hélas n’est pas parler, écrire n’est pas clamer, chanter, hurler. Écrire, à mes yeux, jusqu’à ces derniers temps, c’était ouvrir une porte sur l’inconnu et traduire en mots certaines de mes émotions secrètes ou restées enfouies. Écrire, c’était dire à voix basse les instants perdus ou oubliés, c’était retrouver les chemins de l’enfance entre les spaghetti de Gramsci et les allées boisées d’André Hardellet, entre la politique et le politique, entre la famille et le monde extérieur, entre une certaine idée de la France et mes regards jetés sur l’Italie, entre la République chère à mon cœur et les habits de la mémoire nue.

Mais quelque chose change, ou a changé. Je n’écris plus comme avant. Comme autrefois. Ma lumière est neuve désormais, mes élans sont plus rythmés et mes pensées plus affirmées. La vitesse qui me traverse est, peu à peu, devenue elle aussi« foudroyante ». Je n’écris pas, je marche, je cours, je marche. Je me consume avec l’instant qui vient, avec l’instant qui passe. Et je consomme tout sans aucune restriction, les mots, les choses, les aveux et les actes. Je consomme et je me consume, c’est là ma seule vérité.

Tous aux abris, tous aux abris ! La peur du succès toujours nous gagne, ou nous blesse. Mais le bonheur pourtant rend meilleur. Depuis l’aube de mon temps, j’expérimente la voie lactée, le ciel en friche et les plus lointaines lueurs. Je ne perds pas une minute, je me tiens debout devant les siècles et face au monde.

Tous aux abris, cependant. Le fleuve remonte jusqu’à sa source. La pluie lave les carreaux de nos lunettes. Le vent balaie devant la porte. Les jours demeurent comptés. Je lis Pavese et Richard Hugo. Je lis Le Monde ou Libération. Je lis toutes les pages qui me tombent sous la main. Je lis, je dévore même. C’est de ce sang que je m’abreuve.

Tous aux abris ! C’est le cri du peuple, l’âme du petit matin, la feuille envolée, l’alerte grise. Je suis meilleur en prose, je suis meilleur en tout. Je vais monter en grade. Ma vie ne fait que commencer. J’ai un livre en cours et une histoire à raconter.

2003 fut un choc, et 2013 en est un aussi. Lentement, j’ai remonté la pente. J’avais de très hautes et nombreuses marches à gravir. Et, encore, le mur de mes images passées à franchir. Les souvenirs, quant à eux, méritent davantage. Ils n’existeraient pas sans mon audace et sans moi. Lentement, j’ai marché vers une poésie de l’existence. Et maintenant, vous le voyez, je cours, je suis un peu plus pressé. Les choses et le monde bougent, le monde crie aussi parfois. Tout va encore changer, tout a changé déjà. Lou Reed et Peter 0’Toole. Boston et Nairobi. Les Tontons flingueurs, Mandela et Kennedy. 1963 fut un choc, 2013 en est un pareillement.

Mais, au fond, c’est le même livre qui continue. C’est l’existence qui se poursuit en franchissant toutes les limites.

Lyon, le 16 décembre 2013 ; Vénissieux, le 25

Thierry Renard est actuellement directeur de l’Espace Pandora à Vénissieux. Il a fait paraître de très nombreux ouvrages dont, dernièrement Canicule et Vendetta (Éditions Le bruit des autres, 2013) ; La Chance d’un autre jour, conversation avec Emmanuel Merle, préface de Claude Burgelin (Éditions La passe du vent, 2013).


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