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Le « prêt à penser » sur la Résistance
Par Roger Bourderon, historien

A propos du livre : Le chagrin et le venin, La France sous l’occupation, mémoire et idées reçues, de Pierre Laborie.

Dans cet ouvrage décapant, l’historien Pierre Laborie examine la perception aujourd’hui dominante de la France sous l’Occupation, telle qu’elle est largement colportée par les médias et admise par des manuels d’histoire et une bonne partie de la production historique. Cette vulgate est simple : sous Vichy et l’Occupation, les Français se répartissent en trois cases, une énorme majorité amorphe réfugiée dans l’inertie et l’opportunisme, et deux petites minorités, celle des résistants, dont il convient d’ailleurs de démythifier la geste héroïque, et celle de la collaboration. L’auteur analyse l’origine et l’évolution de ce « prêt à penser », initialement dressé face au mythe d’une France unanimement résistante, colporté par les gaullistes et les communistes au lendemain de la Libération. La vulgate connaît une expansion considérable dans les années 1970 avec le succès du film de Max Ophuls le Chagrin et la Pitié, devenu un symbole du rétablissement de la vérité face audit mythe. En reste, aujourd’hui, l’idée dominante d’un tout petit nombre de résistants coupés de la nation, qui va de pair avec une détérioration de l’image de la Résistance, parfois même frappée de suspicion (cf. Jean Moulin accusé d’être un agent de Moscou, ou la table ronde de Libération sur le couple Aubrac).

À cette vulgate, Pierre Laborie riposte par une démonstration rigoureuse. S’il est vrai, montre-t-il, que les résistants ont toujours été minoritaires, il est faux qu’ils aient été isolés dans le pays  : ils n’auraient d’ailleurs pas pu tenir sans un milieu favorable. Il rappelle les nombreuses manifestations d’opposition, « grains de sable minuscules individuels ou collectifs » qui font de la société française une « société de non-consentement ». Quant à l’attentisme de l’opinion, il reflète – exemples à l’appui – une réalité multiforme sur fond d’hostilité à l’occupant et de prise de conscience de la collusion de Vichy avec les nazis, qui n’est pas que résignation et qui n’exclut pas les solidarités élémentaires – ainsi à l’égard des juifs persécutés.

D’autres réflexions rappellent quelques principes essentiels de méthode historique. La vulgate nivelle les situations, alors que les disparités sont considérables entre les zones, les régions, les lieux de travail, etc. Elle écrase la chronologie, alors que celle-ci est essentielle pour saisir les évolutions de 1940 à 1944, entre autres, l’attitude à l’égard de Pétain. Elle ignore le caractère exceptionnel du phénomène résistant. Enfin, on ne peut comprendre les réactions des individus si on fait fi de ce qu’ils ont pu connaître et percevoir des événements – le piège de l’anachronisme est un venin parmi d’autres, amalgames, fausses analogies, jugements rétrospectifs…

La minimisation de la Résistance et le tableau d’une France résignée ne sont-ils pas, demande l’historien, une manifestation de la très actuelle « pédagogie indécelable et lénifiante du renoncement, rebaptisé adaptation nécessaire à la modernité », autrement dit, une façon d’affirmer l’impossibilité de peser sur les événements, eux-mêmes renvoyés à la « responsabilité collective », concept dénué de sens mais propre à dédouaner les vrais responsables ? La Résistance n’est plus, dans ces conditions, qu’un souvenir encombrant, en partie défiguré et simple objet d’un rituel obligé. Avec une argumentation précise, Pierre Laborie œuvre pour qu’il n’en soit plus ainsi.

Le chagrin et le venin, La France sous l’occupation, mémoire et idées reçues, de Pierre Laborie. Éditions Bayard, 2011, 21 euros.


1 message

  • Le « prêt à penser » sur la Résistance

    29 septembre 2011 00:17, par Corine

    Merci à Laborie de dire que les Français n’étaient pas des veaux. D’ailleurs, ils ne devaient pas avoir le choix puisque Vichy, d’après ce que j’ai lu et entendu de mes grand-parents étaient très très dur avec les gens du peuple : Communistes, syndicalistes, Juifs, Antifascistes Espagnols italiens et polonais et d’autres pays, franc-maçons, opposants mais très doux avec les puissants et les patrons.
    Par ailleurs, je suis tombé par hasard sur ça http://ecehg.inrp.fr/ECEHG/enjeux-de-memoire/les-conferences et je suis en désaccord avec son propos sur les "Communistes peu résistants". Cela me rappelle la "libération américaine de l’Europe.
    Les historiens français ont tous virés à droite ?
    Cordialement. Corine de Mâcon 71000, France.

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