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Le président, la caissière et la princesse
Par Denis Fernàndez Recatalà

La culture ? Un vieux machin à ranger aux accessoires du superflu...

Nicolas Sarkozy n’aime pas La princesse de Clèves. À deux reprises au moins, il en a fait part devant un auditoire de fonctionnaires. Il s’est et il leur a demandé si la lecture voire la connaissance du roman de Madame de Lafayette contribuait à mieux servir au guichet. Nicolas Sarkozy n’aime pas La princesse de Clèves et d’une façon générale il entretient avec la culture des rapports plutôt relâchés. Il cite plus volontiers Didier Barbelivien, dont il récite des chansons par cœur à l’occasion, que Francis Ponge, Denis Roche, Wallace Stevens, ou pour rester dans des normes scolaires Mallarmé ou Rimbaud. Nicolas Sarkozy l’avoue sans rire bien que La princesse de Clèves l’amuse quand il l’évoque, il ne voit pas très bien quelle en est l’utilité pour exercer un métier et de surcroît un métier subalterne. Il n’y perçoit qu’un moyen extravagant de sélection. De ce point de vue, il joue au Bourdieu, à un Bourdieu déplacé, et même à l’envers. Là où Bourdieu constatait une inégalité de culture déterminée par la position sociale et contre laquelle il s’élevait, Nicolas Sarkozy s’emploie à la prononcer et à jouir de l’ignorance. À titre d’indice, de symptôme, ce type de déclaration suggère une conception du monde somme toute rudimentaire. Il dit une politique. Pour Sarkozy, en l’occurrence, la culture est stérile quand elle ne seconde pas la production, quand elle ne joue pas les utilités. Nous sommes loin, bien loin du vœu révolutionnaire résumé par la formule de Lénine qui voulait que la cuisinière acquière les moyens de gouverner l’État.

Les temps changent et La princesse de Clèves peut aller se rhabiller. C’est un vieux machin à ranger aux accessoires du superflu. Nicolas Sarkozy parle d’évidence. L’évidence est sa façon de penser. Il a adopté le slogan des saucisses Herta : « Il ne faut pas passer à côté des choses simples » et il ne s’en prive pas. Quel que soit le sujet ou le domaine abordés, tout chez lui respire le bon sens, l’axiome épicier, la banalité conceptuelle, ce « bon sens » que Roland Barthes s’est évertué à dénoncer quand Pierre Poujade l’invoquait pour discréditer l’intelligence qui embrouillait les Français.

Au-delà de La princesse de Clèves, Nicolas Sarkozy se méfie des complexités. Il entretient avec la culture des rapports négligents. Quand il improvise, sa syntaxe devient un sommet d’invention par pénurie. Et on le sait, toute question de syntaxe est une question de morale. Sans doute répond-il d’une époque qui révolutionne la rhétorique par le saccage et la frustration. C’est un homme de la rupture grammaticale. Même Benjy Compson, le premier narrateur du Bruit et la fureur de Faulkner est surpassé par ses exploits linguistiques. Et quand on l’identifie aux « grands discours », qu’il semble parfois découvrir au fur et à mesure qu’il les lit, c’est qu’il ventriloque et prête sa voix à un de ses conseillers dont on se demande par moments s’il en perçoit les intentions : à titre d’exemple, « les peuples sans histoire », catégorie malvenue mais hégélienne qu’il n’a pas su expliquer. En ce cas, on doit songer opportunément à George Sand qui écrivait à Flaubert : « Le mieux en moi, ce sont les autres ». Grossièrement, mais avec prudence, Nicolas Sarkozy se situe dans cet espace d’une droite qui redoute le parti intellectuel. Grosso modo, il a rompu avec ses prédécesseurs. Il ne lui viendrait pas à l’esprit d’exhumer des vers de Paul Eluard comme l’avait fait Georges Pompidou après le suicide de Gabrielle Russier. Il ne s’appliquera pas, gageons-le, à rédiger des Mémoires de guerre, au style emprunté à Chateaubriand, à moins qu’un de ses commensaux ne s’y colle. Il est parvenu à une espèce de miracle : propager ce qu’on nommerait une médiocrité consentie parmi ses proches partisans qui se livrent à un psittacisme ahurissant. La force de la bêtise est qu’elle triomphe tant elle semble aujourd’hui irrésistible. La force de Nicolas Sarkozy est de l’avoir compris.

Quant à La princesse de Clèves, premier roman psychologique français, aux accents libertins, où l’on devine l’influence diffuse de Gassendi, histoire d’une passion foudroyante qui fonctionne en abyme et par jeux de miroir, je n’aurais pas la prétention et encore moins l’audace de la rapprocher de la rencontre de Nicolas Sarkozy avec Cécilia, rencontre qui offre une version bourgeoise et empâtée du roman. La figure employée ici s’appelle la prétérition.

Publié dans la revue du Cercle Lakanal
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