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Le plaidoyer pour l’État en Afrique de l’anthropologue Jean-Pierre Dozon
Par Camille Bauer

Même construits durant la colonisation, les États africains sont des entités profondément enracinées, qui structurent les sociétés africaines. La guerre que leur ont menée, sous prétexte de réforme, les tenants du dogme libéral de la « gouvernance » les a affaiblis, entraînant une multiplication des revendications identitaires et des fuites dans le religieux. Telle est la thèse développée dans son dernier livre par Jean-Pierre Dozon, chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). L’anthropologue y fustige les théoriciens de l’économie de marché, et ceux qui, ces dernières décennies, ont plaidé pour un démantèlement des États au profit d’entités jugées plus conformes aux « réalités ethniques ». Pourtant, « les cadres territoriaux et étatiques » créés par la colonisation ont eu « une indéniable efficacité symbolique en étant largement appropriés », rappelle Dozon dans une première partie consacrée à l’histoire de l’État sur le continent.

Preuve de leur solidité, ces cadres d’une « expérience historique commune » n’ont presque jamais été remis en question, même quand ils ont été déchirés par des conflits ethniques. Même l’ethnie, souvent présentée comme menaçant la logique d’État, a en réalité été « l’une des modalités du processus de construction nationale », dans la mesure où sa cristallisation a été concomitante et complémentaire de la construction de l’État : c’est en s’appuyant sur ces structures dites traditionnelles - quitte à les inventer quand elles faisaient défaut -, que l’État post-colonial, reprenant à son compte une technique de gouvernement utilisée durant la période coloniale, s’est imposé sur son territoire.

Toutefois la réalité des États et de l’intégration nationale dont ces processus ont été porteurs s’est trouvée mise à mal dans les années quatre-vingt-dix. En dispensant « les États africains de faire du développement le motif central de leur propre existence », les politiques néolibérales les ont privés de leur capacité unificatrice et ont « contribué à accroître les forces centrifuges qui travaillent de longue date les sociétés africaines ». Concomitante de cette évolution libérale, l’explosion de l’offre religieuse, décrite dans la deuxième partie de l’ouvrage, participe de cette logique d’autonomisation et d’opposition des entités qui constituent un pays, en même temps qu’elles contribuent à amortir, par le recours au surnaturel, les inégalités économiques et la violence qu’elles engendrent.

Contre cette logique d’éclatement, Dozon plaide pour une politique qui renforce les États « en effaçant leur dette extérieure » et en leur donnant « les moyens de (leurs) politiques publiques ». Un plaidoyer utile et vigoureux, dont on peut regretter qu’il ne prenne pas en compte les récentes évolutions du dogme en matière de développement : un retour de l’État entamé au milieu des années quatre-vingt-dix et renforcé par les attentats du 11 septembre 2001, dont témoignent à la fois la perte de vitesse de l’idée, un temps en vogue, selon laquelle la paix s’obtenait par la création d’entités territoriales « ethniquement » cohérentes (ex-Yougoslavie, RDC), mais surtout la part de plus en plus importante de l’aide au développement versée sous forme d’aide budgétaire.

Article paru dans l’Humanité du 15 novembre 2008

L’Afrique à Dieu et à Diable, États, ethnies et religions, de Jean-Pierre Dozon. Éditions Ellipses, 2008, 138 pages, 16 euros


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