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« Le modèle américain d’Hitler. Comment les lois raciales américaines inspirèrent les nazis » de James Q. Whitman
La critique d’Eric Le Lann

Pour préparer les lois de Nuremberg, les juristes de l’Allemagne nazie décortiquèrent les lois en vigueur aux Etats-Unis. C’est ce que démontre James Q. Whitman, dans l’ouvrage Le modèle américain d’Hitler. Comment les lois raciales américaines inspirèrent les nazis. Cette histoire, écrit-il, a été négligée parce que l’idée que les lois de Nuremberg soient inspirées du modèle américain était « trop détestable » pour être envisagée [1]. Déjà dans Mein Kampf, Hitler citait les Etats-Unis comme le seul pays qui se rapproche « d’une conception raciste du rôle de l’Etat », en refusant l’accès à son territoire « des immigrants dont la santé est mauvaise, en excluant du droit à la naturalisation certaines races ». Et, le 5 juin 1934, lorsque les grands juristes de l’Allemagne nazie se réunirent pour préparer ces textes, « la transcription montre que la législation américaine fit l’objet de discussions longues et approfondies ». Et lors de cette réunion, « le droit américain a été défendu par les participants les plus radicaux » [2].

« Cherchant des modèles à l’étranger », les juristes nazis les ont trouvé « aux Etats-Unis et nulle part ailleurs » [3]. Plusieurs domaines sont évoqués de manière très précise dans le livre : la citoyenneté d’une part, la sexualité et la reproduction d’autre part. « Sur ces deux plans, les nazis trouvèrent et saluèrent, un précédent et une autorité dans le droit américain en général et pas seulement dans celui des Etats du Sud » [4].

Car ce n’étaient pas seulement les Etats du Sud dont les nazis pouvaient s’inspirer. Ainsi Freisler, futur président de la plus haute instance judiciaire de l’Allemagne nazie, le Volksgerichtshof, signala lors de la réunion du 5 juin 1934 : « Trente des Etats de l’Union ont une législation raciale, laquelle est conçue du point de vue de la protection de la race ». Il vanta également « la jurisprudence », « à l’exception du fait que les Juifs (…) ne sont pas comptés dans les colorés ». Quant à la sélection de l’immigration sur la base de la race, elle était pratiquée sous l’égide de l’administration fédérale.

Et ce n’étaient pas seulement les Noirs qui étaient visés par les lois américaines sur les races : les dispositions organisant une « citoyenneté de seconde classe » visaient les Natifs américains, les Portoricains, les Philippins avant que cet état ne soit indépendant... « Pour les nazis, l’Amérique ne s’attaquait pas seulement au problème « nègre » : elle s’attaquait aussi au problème posé par les « Mongols », les Indiens, les Philippins et les innombrables autres groupes non nordiques » [5].

Les matériaux récoltés sur l’exemple américain furent ensuite publiés dans le Manuel national-socialiste de droit et de législation, avec le tableau des 30 états ayant des « législations contre le croisement des races » [6].

L’influence américaine ne s’arrête pas aux lois de Nuremberg. Même si ce n’est pas le sujet du livre, Whitman relève qu’on trouve des traces de l’influence des Etats-Unis dans les programmes eugéniques et dans « les conquêtes meurtrières des nazis en Europe de l’Est ». Hitler discourait avec admiration sur la manière dont les Américains avaient « réduit à coup de fusil des millions de Peaux Rouges à quelques centaines de milliers » [7].

A la lecture du travail de Whitman, on peut conclure que la thèse de la gémellité URSS/Allemagne nazie, sous l’étiquette commune de totalitarisme, prend un nouveau coup, et peut définitivement être enterrée au rang des accessoires de propagande. Comme le montrait déjà Domenico Losurto, c’est plutôt la tradition coloniale que le nazisme a pour ambition de radicaliser [8].

Dans l’avant-propos à l’édition française, Whitman relève aussi qu’entre les deux grandes traditions républicaines ayant vu le jour au XVIIIème siècle, seule l’américaine pouvait intéresser les nazis car dès son avènement l’américaine était « un républicanisme pour les hommes blancs libres ». Il prend là le contre-pied d’Hanna Arendt pour qui « la Révolution française se termine par un désastre, tandis que la Révolution américaine se termina par le succès le plus triomphant » [9]. Cette notion de « républicanisme pour les hommes blancs libres », rejoint le concept de « démocratie du peuple des seigneurs » utilisé par Domenico Losurdo, dans Contre-histoire du libéralisme notamment.

Rappelons que les années 20, années de la montée du nazisme, furent pour les Etats-Unis celles d’une exacerbation du racisme : envol du second Klan ; théorisation de la notion de sous-homme (underman) par Lothrop Stoddart, auteur célébré par les présidents américains Harding et Hoover, et par Rosenberg principal idéologue nazi [10] ; lois racistes en matière d’immigration et pour couronner le tout, en 1922 le Cable Act évoqué par Whitman, qui permettait de retirer aux Américaines leur citoyenneté « lorsqu’elle faisait preuve d’assez peu de jugement pour épouser des Asiatiques étrangers » [11].

« Voir les Etats-Unis avec les yeux des nazis nous apprend des choses » conclut Whitman et « notamment que l’histoire du racisme aux Etats-Unis ne se limite pas à Jim Crow, c’est-à-dire aux Etats du Sud », comme le montrent les programmes raciaux mis en œuvre au niveau de l’Union [12].

Le modèle américain d’Hitler. Comment les lois raciales américaines inspirèrent les nazis. James Q. Whitman. Préface Johan Chapoutot. Armand Colin.

Notes :

[1] A l’exception de Mark Mazower, écrit James Q. Whitman

[2] Page 150

[3] Page 43

[4] Page 37

[5] Page 202

[6] page 188

[7] Page 31

[8] Lire l’entretien l’entretien entre Valère Staraselski et Domenico Losurdo. Fête de l’Humanité 2007

[9] Citée dans l’entretien entre Valère Staraselski et Domenico Losurdo. Fête de l’Humanité 2007, à lire sur le site La faute à DIderot

[10] Voir l’entretien Staraselski/Losurdo déjà cité

[11] Page 99-100

[12] Page 202


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