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Le médiateur culturel et l’artiste
Par Thierry Renard

Mais que l’illusion cessât d’être le moyen privilégié de l’expression, et la sculpture des arts sacrés, la peinture à deux dimensions, prenaient leur signification.
André MALRAUX, Le Musée Imaginaire.

Le relativisme de ces temps me peine. Il fait le jeu des démagogues, et il caresse dans le sens du poil les esprits les plus médiocres et les plus faibles caractères. Mais, attention, il ne faut voir dans mon propos aucune trace de mépris. Simplement, je ne peux me résigner à choisir, en toute circonstance, les solutions de facilité. À quoi sert l’art ? Qu’est-ce que la culture ? Ce sont, là, des questions — parmi d’autres — que chaque jour je me pose. Pour y répondre, je sais aller puiser à d’autres sources que la mienne. Je lis, et j’interroge aussi mon prochain. La culture, ce sont peut-être d’abord des rapports — humains, sociaux. La culture, c’est l’autre conception du réel. Avoir de la culture, c’est savoir assembler le disparate, le riche et le pauvre notamment. Avoir de la culture, c’est mêler vécu individuel et expérience collective, en évitant tous les pièges de la démagogie. C’est, encore, pouvoir en finir avec l’illusion lyrique. C’est, surtout, savoir lire et écrire. Et c’est savoir parler ! N’oublions pas que la première des compétences humaines, c’est l’art de la parole. Savoir parler, oui, et pouvoir argumenter sur un désaccord. Parole incarnée, donc, la culture, parole d’interprétation et d’interpellation, parole d’invention, parole poétique — ne dit-on pas que la poésie est, elle-même, la première parole… Oui, tout se tient dans ces quelques mots-là : savoir lire et savoir écrire ; savoir maîtriser son langage. Et non seulement tout n’est pas relatif, mais rien ne l’est.

Et, parmi les missions fondamentales offertes au médiateur culturel — je préfère dire, d’ailleurs, acteur, passeur ou agitateur —, il y a celle, ordinaire presque, de faire se rencontrer des publics qui jamais ne se rencontrent. Le médiateur se situe entre l’artiste, le producteur (ou l’éditeur) et le politique. Il est l’inventeur de la transmission culturelle. Ses rôles sont multiples, ses tâches sont nombreuses. Il assure la promotion de l’éducation artistique et culturelle. Il facilite l’accès direct aux œuvres de l’esprit qui, ensuite, feront naître des passions, susciteront des vocations et formeront des opinions. Il aide les publics à construire le rituel qui leur manque. Il les accompagne dans la création de sens et dans la production de toujours nouvelles émotions. Il hâte le « recentrage » et participe à la gestion des « restes ». Il est celui qui enseigne les économies parallèles de la culture et de l’art. Celui qui permet un développement culturel durable. Pas de place pour les bureaucrates, chez les médiateurs… De la place, seulement, pour les inventifs ! Observateurs attentifs, acteurs de terrain, passeurs à l’acte, tels sont les agitateurs que l’on réclame et dont nous avons besoin.

L’artiste, lui, voit autrement. Et il peut nous apprendre à voir. Mais il s’agit, là, d’un tout autre enseignement. Sa recherche fondamentale ne se change pas toujours aisément en recherche appliquée. L’artiste est un voyeur et un voyant, mais il n’a pas forcément en sa possession tous les outils de son talent. Et il ne manie pas naturellement la langue de la réalité. L’artiste a des préoccupations bien singulières. Oui, il existe des œuvres capitales. Et, oui, la vérité est complexe. À ce propos, je partage assez ce que dit (écrit) André Malraux dans ses discours sur l’art et la culture, ou dans son ouvrage, Le Musée Imaginaire. Comme lui, c’est en autodidacte que j’arpente ces terres encore vierges, que je découvre ces domaines inexplorés… Son intuition est remarquable et sa ferveur contagieuse. Je cite : « Dans un monde dont aurait disparu jusqu’au nom du Christ, une statue de Chartres serait encore une statue… » Malraux croyait aux vertus symboliques et aux valeurs universelles et intemporelles de l’art. Moi aussi ! Il savait mêler le profane et le sacré, la statuaire préhistorique, l’art japonais, grec ou égyptien, les toiles de Rembrandt, de Braque et de Picasso. Il savait mêler, aussi, les pulsions de vie et l’instinct de mort. Avec son Musée Imaginaire, Malraux a ouvert les portes d’un « autre » musée, et il a autorisé la confrontation d’œuvres qui jamais ne se fréquentent. Il a su créer des mondes, par-delà les frontières de l’espace et du temps.

J’ai parlé ici, certes brièvement, d’art et de culture. Et j’ai parlé de médiation, de passion, de transmission. Bien qu’étant un enfant d’ouvriers habitant la banlieue, j’ai eu la chance, dès l’adolescence, de côtoyer Rimbaud, grâce à une professeure avec qui je continue d’entretenir des relations. Et lorsqu’il m’arrive, en tant que poète, d’animer un atelier d’écriture auprès de collégiens en échec scolaire, de détenus révoltés par leurs conditions d’incarcération, en clair de publics défavorisés, j’ai le droit, et le devoir surtout, d’essayer de leur offrir le meilleur en leur montrant le chemin des crêtes sinueuses. Non, Grand Corps Malade — qui se vante, d’ailleurs, de ne pas aimer la lecture — n’est pas Arthur Rimbaud — ne serait-ce, d’ailleurs, que du strict point de vue formel ou technique. Et une paire de bottes, même parfaitement réalisée, ne vaut sûrement pas une tragédie de Shakespeare. Encore une fois, il n’y a, là, aucun mépris. Et je défendrai toujours la dignité humaine contre la barbarie. Je dis, simplement, qu’en matière d’éducation artistique et d’action culturelle, le premier devoir du politique, de l’enseignant, du médiateur et de l’artiste est à peu près le même. Il s’agit de « tirer vers le haut » et d’ouvrir enfin la voie de tous les possibles.

Ce texte est une contribution au colloque international qui s’est déroulé à Lyon, les 30 novembre et 1er décembre 2009, : « Quels territoires pour les acteurs de la médiation culturelle ? »


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