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Le grand fiasco de l’Occident
Par Bernard Frederick

Cet été aura fourni une formidable synthèse du grand fiasco de l’Occident depuis la chute du mur de Berlin. Afghanistan, Afrique, Gaza, Irak, Libye, Ukraine : l’impéritie des États-unis et de leurs alliés de l’OTAN est partout à la « une ». En 1989 (Berlin) et 1991 (implosion de l’URSS) les Occidentaux avaient promis l’avènement d’une nouvelle ère : le Marché et la démocratie. La paix ! Depuis, la crise économique détruit femmes, hommes et biens et c’est la guerre. Les guerres. Et, elles ont toutes deux points communs : s’y profile la main gantée de soie du « Monde libre » ; elles font l’objet de mensonges et de désinformation – c’est le nouvel opium des peuples.

Il n’y a plus de Jaurès ou il y en a trop peu et on ne les entend pas. Toutes les manipulations sont possibles.

Le 5 septembre, deux importantes rencontres internationales se tenaient simultanément : le sommet de l’OTAN à Newport (Royaume-Uni) et une rencontre, à Minsk (Biélorussie), initiée par les présidents russe et biélorusse avec les représentants de l’OSCE, ceux du gouvernement de Kiev et ceux des républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk (est de l’Ukraine).

Alors qu’à Minsk, l’affaire se concluait par un cessez-le-feu entre Ukrainiens et un plan de désengagement inspiré par Vladimir Poutine [1], à Newport, c’est de guerre dont il était question. En présence du président ukrainien, Piotr Porochenko, qui avait lui-même informé ses collègues occidentaux de la signature du cessez-le-feu, ceux-ci ont décidé la constitution d’une « force d’intervention » rapide chargée de « protéger » l’Europe centrale de toute « agression » russe ; de nouvelles sanctions contre Moscou et, pour cinq des pays membres (États-unis, France, Italie, Pologne et Norvège) la fourniture d’armements à Kiev.

Nous reviendrons à la question ukrainienne et au rôle de la France. Il y avait un autre point à l’ordre du jour du sommet du Pays de Galles : la situation en Irak avec la constitution de l’État islamique (EI) et la menace qu’il fait peser dans la région. Il fut décidé de constituer une « grande coalition » pour faire la guerre aux islamistes de l’EI, sans poser les pieds sur le terrain, paraît-il…Or, en reprenant le terme même de « grande coalition », Obama rappelle fort à propos l’œuvre de la précédente « grande coalition » qui, sous les auspices de Washington, attaqua l’Irak de Saddam Hussein. Or, c’est bien cette guerre comme le soutien apporté à la « rébellion » syrienne depuis trois ans, qui sont à l’origine du succès de l’État islamique et des autres mouvances terroristes.

Tout le monde savait alors ce à quoi on pouvait s’attendre. Le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin – à l’époque la France avait une diplomatie souveraine ! – s’était fait on ne peut plus clair à la tribune de l’ONU : « L’option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide. Mais n’oublions pas qu’après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. Et ne nous voilons pas la face : cela sera long et difficile, car il faudra préserver l’unité de l’Irak, rétablir de manière durable la stabilité dans un pays et une région durement affectés par l’intrusion de la force(…) ».

Il en va de l’Irak comme de l’Afghanistan ou de la Libye. Au mépris des réalités du terrain – politiques, économiques, religieuses, culturelles, militaires – l’Occident, sous prétexte de protéger des populations et de leur amener la « démocratie », a bouleversé tous les facteurs d’équilibre dans des pays relativement jeunes, fragilisés par les effets du colonialisme – responsable entre autre de la définition arbitraire des frontières. Il est vrai, qu’outre le missionnariat libéral, l’odeur du pétrole inspire beaucoup les stratèges, quand ce n’est pas de petites affaires personnelles et peu avouables comme dans le cas de Sarkozy en Libye.

Donc, nous avons dit « prétextes » là où il nous aurait fallu redire « mensonge », « désinformation », « manipulation », « omission ». Revenons à l’Ukraine en faisant un détour par l’Irak de 2003 et la Yougoslavie de 1999.

Le 5 février 2003, le secrétaire d’État américain Colin Powell présente au Conseil de sécurité des Nations unies les « preuves » des activités illicites du régime de Saddam Hussein : des photos de camions « prototypes de laboratoire mobile de recherche biologique » ; d’usines d’armes chimiques et de bunkers. Il brandit un flacon de poudre blanche : de l’Anthrax. Il insiste : « chacune des déclarations que je fais aujourd’hui s’appuie sur des sources, des sources solides ». On sait que tout cela n’existait pas, non plus qu’aucune « arme de destruction massive ».

En 1999, Washington, Paris, Londres et quelques autres affirment que les Serbes ont un plan d’épuration ethnique baptisé « Fer à cheval ». Le 15 janvier on a découvert dans le village de Račak au Kosovo, les corps de 45 albanais. Le chef de mission l’OSCE, l’américain William Graham Walker, qualifie aussitôt l’événement de « massacre de civils » et accuse les policiers serbes. Ce sera le « prétexte » aux bombardements de la Serbie. Neuf ans plus tard, en 2008, on apprendra, grâce la finlandaise Helena Ranta, chef d’une équipe internationale d’enquêteurs que le rapport qu’elle avait rédigé, à l’époque des faits, dans le cadre de sa mission d’expertise de médecine légale était volontairement mensonger. Elle affirme avoir subi des pressions émanant à la fois de William G. Walker et du Ministère finlandais des Affaires étrangères. Elle révèle que les corps retrouvés à Racak étaient ceux de terroristes et mafieux de l’UCK (l’armée de libération du Kosovo) tués lors d’une opération antiterroriste menée par la police yougoslave en présence, par hasard, d’une équipe de télévision.

Et maintenaient, revenons à l’Ukraine. Durant tout l’été, les autorités de Kiev, Washington, Berlin et Paris ont rivalisé d’ardeur pour dénoncer la présence de troupes russes à l’Est de l’Ukraine. Un jour, on avait vu des chars « immatriculés en Russie » sur une route de l’Est ; un autre jour, le gouvernement de Porochenko affirmait qu’une « colonne » de tanks, toujours russes, avait été détruite. Le 28 août, Kiev criait à « l’invasion ». Les Américains brandissaient des photos satellites montrant…des camions et des blindés. On aurait dit du Colin Powell ! François Hollande jugeait sans plus tarder la présence russe en Ukraine d’ « intolérable et inacceptable ». Plus prudente, la chancelière allemande Angela Merkel pensait nécessaire de « faire la lumière » sur ces supposées incursions.

Tous en chœur cependant annonçaient de « nouvelles sanctions » contre la Russie.

Comme on le voit, il ne reste de la diplomatie française du début des années 2000- elle-même fille des politiques étrangères de De Gaulle et Mitterrand - que des souvenirs. Après que Sarkozy eut raccroché la France au wagon blindé de l’OTAN, Hollande s’y est confortablement installé. Il y a du Guy Mollet chez lui en matière d’atlantisme et de politique arabe. Derrière le blindage américain, cependant, où est passée la France ?

Quand, jadis, elle seule, savait affirmer qu’il fallait un État palestinien, qu’Israël devait arrêter la colonisation de la Cisjordanie, on entend avec effarement le président de la République offrir son soutien à l’État hébreu dont les bombardiers et les missiles sèment la terreur dans la bande de Gaza. Quand la France en 2003 savait construire un axe Paris-Berlin-Moscou pour s’opposer à l’intervention en Irak, on voit la diplomatie française céder aux pressions de la Maison-Blanche , jusqu’annoncer, la veille du sommet de l’OTAN, que « les conditions ne sont pas réunies » pour livrer à la Russie deux navires de guerre , en partie déjà payés, qu’il faudra bien rembourser et en dédommager le client, tout en détruisant, au passage, quelques six cent emplois !

Dans la question ukrainienne, pourtant, nul n’était mieux placé que la France pour peser dans le sens d’un règlement politique et ceci dès le mois de février quand, à la suite du putsch de Kiev, l’Est du pays, qui y voyait à juste titre un complot fasciste téléguidé par les Américains, s’enflamma. Aucun pays n’a un si grand prestige en Russie que la France.

Le 15 juin 1995 à Halifax, lors d’une conférence de presse au cours de laquelle il explicitait la position française quant à l’ex-Yougoslavie (on était à la veille de l’intervention en Bosnie sous l’égide de l’ONU), Jacques Chirac parla ainsi de la Russie : « La Russie est une très grande Nation, c’est un très grand peuple, et s’il connaît aujourd’hui une période difficile, comme il arrive à toutes les nations ou d’ailleurs à toutes les familles, une situation très difficile, ce n’est pas pour autant que nous devons sous-estimer ce que représente la Russie et qui est considérable dans l’histoire de l’humanité, par son apport à la culture et à la civilisation du monde et dans son potentiel économique pour demain. Donc, la première erreur capitale qui pourrait être faite serait de sous-estimer la Russie, de considérer que l’on doit la mettre au niveau des pays de deuxième rang, bref de l’humilier. Je crois qu’il n’y aurait pas d’erreur plus grave. Et j’observe que les membres du G7 sont unanimes à considérer cette exigence. Il en va de même, d’ailleurs, pour l’Union européenne en tant que telle qui, comme vous le savez, progresse dans l’élaboration des accords avec la Russie qui représente pour nous un client considérable d’ailleurs et aussi un fournisseur important ».

La Russie a depuis récupéré de la force et une position incontournable dans le concert des nations. Mais elle considère toujours l’Europe centrale comme « un glacis de sécurité » entre l’Ouest et elle. Comme l’explique Sergueï Rogov, directeur de l’Institut d’études sur les États-Unis et le Canada (ISKRAN) de l’Académie des sciences de Russie, Moscou n’a « ni les moyens ni la volonté de contrôler cette région stratégique importante », mais il n’entend pas « la voir tomber sous la coupe de la puissante alliance militaire qui avait été son ennemie pendant si longtemps » [2]. L’élargissement de l’OTAN aux anciens alliés du Pacte de Varsovie a déjà été une couleuvre à avaler, il faut imaginer ce que ce serait avec l’Ukraine ou la Géorgie. La France pourrait bien le comprendre et l’empêcher plutôt que de filer le train aux États-unis, elle n’en serait que plus respectée y compris dans les pays « candidats » à l’intégration européenne et atlantiste.

Dans le chaos du monde actuel – dont les causes sont multiples mais sont d’abord liées à l’impérialisme américain – il est indispensable de construire des coalitions pacifiques, de sang froid et responsables qui choisissent en tout lieu et en tout moment la négociation plutôt que les armes, le compromis plutôt que la guerre et toujours la prévention plutôt que l’aventure.

Dans toutes les affaires internationales actuelles, dans tous les conflits, chacun pouvait être prévenu des conséquences de toute action. C’est parce qu’il a voulu l’ignorer que l’Occident connaît aujourd’hui un si grand fiasco.

Notes :

[1] Au moment où nous écrivons ces lignes – le 8 septembre- le cessez-le-feu est globalement observé mais fragile. Les Occidentaux n’ont à la bouche que le mot « sanction » - effarant ! – sans doute n’apprécient-ils pas le succès diplomatique et politique que constitue l’accord pour Vladimir Poutine. Mais la question de l’avenir et du statut de l’est de l’Ukraine reste posée. De plus, Kiev a signé à Minsk contraint et forcé par la cuisante défaite de ses troupes sur le terrain. Armer l’Ukraine aujourd’hui serait voter la guerre.

[2] www.ifri.org/downloads/pe420...


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