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Le complexe d’Ubu, ou la névrose libérale
Par Jean-Claude Liaudet

Pourquoi invoquer le personnage d’Ubu dans le titre de cette intervention ? A cause de son avidité représentée par sa « gidouille », et le dessin intestinal qu’il y arbore, dans le portrait qu’en a fait de lui Alfred Jarry. Ce personnage baroque, qui date rappelons-le de la seconde mondialisation [1], incarne bien à mes yeux ce qu’est la jouissance libérale. Et l’on verra que le fameux juron que profère Ubu, Merdre !, n’est pas dénué de sens.

Par libéralisme je n’entends pas ici le free market de l’économie anglo-saxonne, mais une culture, c’est-à-dire un ensemble de croyances qui inclut, on le verra, une notion de l’individu et de sa singularité. (…)

La dimension du collectif en psychanalyse

On le sait, pour la psychanalyse, il n’y a de sujet que dans un rapport avec un autre. Selon Freud, la psychanalyse est d’emblée collective (Psychologie collective et analyse du moi). C’est que, écrit-il, « le développement de la culture ressemble à celui de l’individu et travaille avec les mêmes moyens ». Il y a là une évidence qui parcourt son œuvre, notamment Totem et tabou (1913), Psychologie collective et analyse du moi (1921), Malaise dans la culture (1929), L’homme Moïse et la religion monothéiste (1939).

A la fin de Totem et tabou, en 1913, Freud se sent obligé de répondre à une objection qu’on ne peut pas ne pas lui faire, en s’autorisant, dit-il, une « audace » : « Il n’a pu échapper à personne que nous prenons partout pour fondement l’hypothèse d’une psyché de masse dans laquelle les processus psychiques s’accomplissent comme dans la vie psychique d’un individu ». Une psyché de masse qui permet une transmission inconsciente entre les générations.

Vingt six ans plus tard, en 1939, dans L’homme Moïse et la religion monothéiste, il estime qu’« il est possible de faire un rapprochement entre l’histoire de l’espèce humaine et celle de l’individu. Cela revient à dire que l’espèce humaine subit, elle aussi, des processus agressivo-sexuels qui laissent des traces permanentes bien qu’ayant été, pour la plupart, écartés et oubliés » [2]

Telles sont les notions qui apparaissent chez Freud : psyché de masse, inconscient collectif impliquant refoulement et retours du refoulé à travers les générations… Notions qu’il avance pendant un quart de siècle et sur lesquelles, en même temps, il tergiverse : il n’y a pas de profit à instaurer un concept d’inconscient collectif, dit-il à la fin de L’homme Moïse (peut-être pense-t-il alors à Jung ?), sinon à titre d’analogie, et il ajoute : « le contenu de l’inconscient est, dans tous les cas, collectif ». La psychanalyse est nécessairement à la fois collective et individuelle, et pourtant il lui semble scientifiquement impossible de poser cette articulation : la transmission orale n’y suffit pas, et la transmission biologique des caractères acquis d’une génération l’autre n’est pas prouvée. (…)Un point encore, toujours avec Freud : « Les dogmes des diverses religions, dit-il dans L’homme Moïse et le monothéisme, présentent le caractère de symptômes névrotiques, mais échappent à la malédiction de l’isolement individuel en tant que phénomènes collectifs » [3]. On peut dire la même chose des cultures, elles apparaissent comme des systèmes névrotiques qui, selon leur montage, offrent à vivre différents symptômes, selon les issues qu’elles donnent, pour aller à l’essentiel, aux conflits de base que chacun doit résoudre, à savoir le désir incestueux et le souhait de parricide.

C’est pourquoi je propose de considérer toute culture comme une névrose collective, selon le mot de Roger Zagdoun [4], résultant de la projection des symptômes individuels dans un discours commun, névrose collective qui se donne alors au sujet comme un système transcendant d’idéaux et d’interdits à partir de quoi il va se structurer, notamment aux niveaux du moi, du moi idéal, et du surmoi. Ainsi, comme l’écrit Freud, « chaque individu participe de plusieurs âmes collectives, de celles de sa race, de sa classe, de sa communauté confessionnelle, de son État, etc., et peut, de plus, s’élever à un certain degré d’indépendance et d’originalité » [5]. (…)

Pour identifier la névrose collective libérale, je commencerai par la situer dans son premier contexte, c’est à dire vis-à-vis de la névrose collective chrétienne à laquelle elle me parait succéder. (…)

La névrose collective chrétienne

C’est contre elle que le libéralisme s’est construit, contre le mythe biblique qui la soutient, et notamment le scénario de la création, équivalent d’un fantasme collectif de scène primitive, un fantasme dédoublé puisque l’homme et la femme n’y trouvent pas une même origine :
-Dieu, le plus-que-père, est tout puissant (non castré, père et mère à la fois), il fait la loi. Il procrée son fils Adam sans le concours d’aucune femme, par une manière de clonage. La femme est donc forclose
-Dans un coït avec son fils Adam (la côte ou le côté…) , Dieu conçoit Eve. Le fils est soumis homosexuellement au père.

Sur cette vérité mythologique se fonde l’organisation sociale féodale : au ciel, le père symbolique, Dieu ; sur le trône le père social, le roi (puis l’État) ; dans les familles, le père qui tient son pouvoir du roi comme celui-ci le tient de Dieu. Quant à la femme, elle n’a pas voix au chapitre ! C’est contre les abus du père biblique que le libéralisme s’est construit. Contre le père social abusif. Contre ses lois.

Le développement du libéralisme se fait dans la durée, toujours dans l’opposition à la religion chrétienne :
-  -A partir des guerres de religion (XVIIème siècle) : défaillance des idéaux chrétiens et développement des idées libérales ;
-1789 : meurtre du père social dans la réalité historique, début de déclin du père au ciel : mise en pratique sociale des idées libérales dans une société de frères (liberté, égalité, fraternité) ;
-1905 en France : séparation de l’église et de l’état, au moment de la seconde mondialisation ;
-1990 : déclin de la religion chrétienne, épanouissement du noyau libéral : le néo-libéralisme.

La névrose collective libérale

Le bonheur libéral, selon Adam Smith, consiste dans la jouissance paisible de ses biens matériels. Le souverain bien étant la richesse. On connaît la valeur symbolique de l’argent en psychanalyse.

Freud (dans Caractère et érotisme anal) : « Les relations entre les complexes apparemment si disparates de l’intérêt pour l’argent et de la défécation se manifestent à profusion. Tout médecin qui a pratiqué la psychanalyse sait bien que c’est en empruntant cette voie qu’on peut faire disparaître les cas les plus opiniâtres et les plus durables de ce qu’on appelle constipation habituelle des malades nerveux » [6]. Il remarque également que, à l’époque où l’enfant désinvestit les plaisirs de la défécation, il se met à s’intéresser à l’argent. On ne sera donc pas étonné de constater que la névrose collective libérale reprend beaucoup de ses traits à ce que l’on appelle le stade sadique-anal.

Le portrait du jeune enfant en anal-libéral pourrait être le suivant :
-L’enfant de l’analité se dresse sur ses jambes, il devient grand, il comprend qu’il ne cessera jamais de grandir jusqu’à devenir maître de l’univers, comme ses parents, ces titans, le sont à ses yeux. Il est mégalomane. Il a le sens du monopole.
-Il a gardé de l’âge oral un narcissisme primaire que la découverte du monde transforme en volonté de toute puissance.
-Il découvre la liberté de mouvement, rien ne doit entraver son impulsion musculaire.
-C’est dire qu’il refuse toute limitation, toute loi, systématiquement perçue comme tyrannique. C’est un adepte de l’insoumission radicale. Toute personne s’opposant à lui est donc à éliminer — à tuer s’il en avait les moyens.
-Cet acte serait d’autant plus facile à commettre qu’il n’a pas encore construit la représentation d’autrui. N’ayant pas encore connu la castration liée la différence des sexes, il ne connaît pas d’autre, aimable parce que différent, détenant ce qu’il n’a pas. C’est pourquoi, avant de se montrer cruel, il se montre indifférent (en langage moral, « égoïste »).
-Son érotisme anal comprend deux dimensions. D’une part, la rétention permet deux sortes de satisfaction : un plaisir auto-érotique consistant à accumuler des matières, bientôt sublimé en goût pour la collection et la propriété de divers objets, premier capital à ne pas donner à l’autre, et à faire ainsi souffrir par privation.
-D’autre part, un érotisme anal sadique : plaisir de salir l’autre, proprement dit de l’« emmerder ». Et également de le contraindre activement, de le dominer.
-L’enfant anal, avec la motricité, a découvert l’activité. Il agit plutôt qu’il ne pense, il est pragmatique. Par l’action il conquiert l’espace, comme il accumule les objets.
-Il a découvert dans ses excréments un premier objet, à la fois partie de son corps propre ( à ce titre, modèle de toute propriété ultérieure ), et premier objet d’échange avec sa mère. C’est le début du commerce.
-En synthèse, il a acquis les rudiments de la perversité : sadisme, indifférence à l’autre, refus des lois, goût pour ce qui n’est « pas propre » physiquement mais également moralement.
Tout le portrait du père Ubu !

Les Idéaux de la névrose collective libérale

Décrire les idéaux de la névrose collective libérale, c’est décrire le miroir où le sujet individuel va trouver à s’identifier, selon la formule de Pierre Legendre. J’en décrirai quatre :

1-L’argent comme souverain bien

L’argent est le référent ultime. Car il est bien plus que l’argent, par un étrange tout de passe-passe :

La valeur d’usage d’un objet est fondée dans la satisfaction qu’il apporte. Mais dès qu’on rentre dans la logique de l’échange, cette valeur s’autonomise, elle est perçue comme une qualité intrinsèque de l’objet, sans relation avec le désir. « Le moi, bien que source générale des valeurs, dit Georg Simmel, se retire loin de ses créations » [7].

À peine un bien est-il possédé et consommé qu’il déçoit : il n’est plus objet de désir. La monnaie, elle, rassemble tous les objets possibles à venir dans le présent de sa possession. Elle est le fétiche qui se trouve éternisé, remarquons-le, d’être suspendu à la non réalisation du désir. Simmel : « Le caractère abstrait de l’argent, la distance à laquelle il se tient de toute jouissance particulière favorise le plaisir objectif qu’on y prend, cette conscience d’une valeur dépassant largement l’usage particulier et personnel » [8]. (…)

2-L’Utilitarisme comme renversement des lois

En 1714, dans La fable des abeilles, Bernard de Mandeville montre comment le vice individuel est à l’origine du bonheur collectif. L’orgueil, la vanité, le goût du luxe, la prodigalité, la gourmandise, l’avidité, la cupidité, la jalousie, l’envie, l’égoïsme, le goût du lucre, voilà ce qui fait marcher le commerce ! La recherche par les individus de leur propre intérêt au détriment d’autrui, c’est ce qui assure la prospérité collective, voilà qui conduit vers la paix et l’harmonie universelles !

La morale n’encadre plus l’économie, comme dans le christianisme. On peut reconnaître dans ce renversement une habileté perverse qui permet de justifier n’importe quel désir : ce qui est bon pour moi est bon pour le marché ! (…)

Adam Smith a développé cette intuition avec sa métaphore de la main invisible ; ainsi que von Hayek (penseur néolibéral inspirateur de Mme Thatcher et de Ronald Reagan), lequel posera que nous ne disposons jamais des informations pour décider rationnellement (on peut donc tout se permettre ! Et le jeu, à la bourse ou ailleurs, est la seule activité possible).

3-L’individualisme comme mégalomanie 

L’individualisme libéral reprend à son compte un invariant de la mythologie occidentale, celui de la souveraineté.

On a vu comment, dans la scène primitive de la création biblique, Dieu satisfait pour notre compte (et à son bénéfice) notre fantasme de toute puissance infantile — du moins celui des hommes.

Au fil du temps, ce scénario est passé de l’éternité céleste à l’histoire sur terre : de Machiavel à Clausewitz, du XVIème au XIXème siècle, s’élabore une philosophie de l’Etat souverain, c’est-à-dire s’originant de lui-même, par la violence révolutionnaire, faisant de sa volonté la loi, et fondant ainsi le juste. Autant de qualités jusqu’alors dévolues au dieu biblique.

Ce sujet collectif autonome préfigure l’individu selon le libéralisme. Le mythe libéral s’élabore selon le même scenario fantasmatique : l’individu se fonde de lui-même, il est un état à soi tout seul. Tel est le socle de la liberté libérale. Dans la toute-puissance souveraine de l’individu. Rien ne doit s’opposer à son désir. Il est à l’origine de tout et redevable de rien. La société est conçue comme un agrégat d’individus totalement libres passant entre eux des contrats de gré à gré (ce qui implique une dénégation des rapports de pouvoir).

4-La liberté comme toute puissance perverse

Pour le libéralisme, la liberté consiste à être au-dessus des lois, selon les canons de l’âge sadique-anal :
-Il n’y a pas de liberté, dit von Hayek, quand « les actions d’un homme sont soumises à la volonté et sont au service des buts d’un autre ». L’homme libéral est au-dessus des lois de la collectivité.
-Pour John Locke, l’homme est libre quand il peut disposer « de tout son bien propre suivant les lois sous lesquelles il vit »  : réduite a minima, la loi libérale n’a d’autre finalité que protéger la propriété.

Donc : il est interdit d’interdire. Voilà, en définitive, un slogan bien libéral.

En effet, le libéralisme est pour toutes les déréglementations possibles ; contre la figure paternelle de l’Etat énonciateur des lois. Il hait la démocratie, qui impose des lois de redistribution des biens durement acquis par l’entrepreneur, au profit des paresseux et des chômeurs. Von Hayek, lui, préfère ce qu’il appelle la démarchie, qui serait un pouvoir pour le peuple plutôt que du peuple — c’est-à-dire une ploutocratie plus ou moins éclairée.

La névrose individuelle d’adaptation au neolibéralisme

Quels sont les traits psychologiques qui permettent de se trouver heureux parce qu’adapté au régime libéral ? Autrement dit, comment la névrose collective libérale structure-t-elle la personnalité néolibérale, et quels symptômes favorise-t-elle ?

L’idéal moderne, plutôt que l’appartenance à une collectivité, est dans ce que Marcel Gauchet qualifie d’une belle formule : l’adhérence à soi. Car l’individualisme libéral va de pair avec un désengagement vis à vis du social. Être soi-même, c’est réaliser en toute indépendance ses transactions sur le marché social, au mieux de ses intérêts personnels. Le lien social est devenu une simple nécessité instrumentale.

Jusqu’à maintenant, l’identité se fondait dans l’identification à un autre, figuré notamment par le père, représentant des idéaux et des lois. Cette référence stable permettait au sujet d’acquérir une consistance que les aléas de la vie ne pouvaient détruire. Aujourd’hui, l’identité se constitue de moins en moins par l’identification à un autre (et aux idéaux dont il est de moins en moins porteur) une fois pour toutes. C’est dans et par le regard de ses semblables que le sujet libéral existe ou non. Son identité n’est jamais définitivement acquise, elle est toujours à refaire, elle dépend du regard des autres. D’où la dictature de l’image, et par conséquent la nécessité de développer des comportements de séduction. Il s’agit d’apparaître plutôt que d’être. (…)

Paul-Claude Racamier dresse un tableau saisissant du sujet néolibéral :

« Ils s’absorbent en eux-mêmes, ils s’adaptent en même temps sur le plan social avec une aisance et une efficacité superficielles, mais leurs relations internes avec autrui sont sujettes à de graves distorsions. Ils présentent à des degrés variables des combinaison d’ambition intense, de fantasmes grandioses, de sentiment d’infériorité, et de dépendance excessive vis à vis de l’admiration des approbations extérieures, ils souffrent de sentiments chroniques d’ennui et de vide ; ils cherchent constamment à gratifier leurs aspirations à l’éclat, à la richesse, au pouvoir, à la beauté, et ils ont des déficiences graves dans leur capacité d’aimer les autres et de se préoccuper d’eux. Parmi d’autres caractéristiques prédominantes, on compte le peu de capacité de compréhension empathique des autres, une incertitude et une insatisfaction chroniques en ce qui concerne leur vie ; des attitudes conscientes ou inconscientes d’exploitation ou de total manque d’égards vis à vis des autres, et plus particulièrement la présence d’une envie intense et chronique, et d’une défense contre cette envie » [9].

Dans cet article, il entendait décrire la problématique du pervers narcissique. Le sujet libéral y emprunte beaucoup de ses traits, et notamment ceux-ci :
-Le retrait libidinal  : l’autre en tant qu’objet d’amour est désinvesti. Il est nié ou ignoré, et parfois perçu comme objet dégoût. Il n’est plus reconnu que comme instrumentalité pour l’amour de soi.
-L’idéalisation de soi : le sujet libéral jouit d’un moi grandiose qui lui garantit indépendance et auto-suffisance. Le retrait du monde loin des autres peut être accompagné de sentiments d’exultation. (…)
-Par le mécanisme du dédoublement, le narcissique instaure des jeux d’amour entre son moi et son moi idéal. Dans le regard d’admiration d’un autre (qui devient son moi en miroir), il peut voir comme il est merveilleux. Il s’aime à travers l’autre, en jouant à représenter son idéal.

Ce jeu d’autocréation se fait à partir de rien, il introduit dans la vie du sujet le rien qui risque sans cesse de le gagner — soit sous la forme d’un effondrement dépressif, soit sous la forme agressive et suicidaire d’une impossible recherche de reconnaissance (Pensons au Crime du caporal Lortie, de Pierre Legendre, comme modèle de compréhension du terrorisme).

Quelques autres traits du sujet néo-libéral

L’insécurité

L’insécurité au lieu de toute fondation : plus d’idéaux collectifs assurant la vérité et la justice, plus de support d’identification pour la construction d’un moi solide, l’incertitude de l’avenir social (en amour comme au travail), tels sont les ingrédients du sentiment post-moderne de ne pas exister...

Retrait dans l’imaginaire

Au-dehors se plier aux tourments libéraux, au-dedans restaurer le narcissisme par des pratiques de type autistique commercialement recommandées : tel est le clivage. La révolution en chambre génère un nouveau marché et régénère les énergies productives, selon un slogan qui pourrait être : « jouissez dans le virtuel, nous nous occupons du réel ». Rentré chez soi, être le héros de soi-même par le jeu des machines de la virtualité. Redevenu fœtus dans son cocon, pratiquer le nouveau cogito : « j’imagine, donc je suis » [10]. La vraie vie est dans la fantaisie et ses jeux.

Le besoin plutôt que le désir

L’enfant du stade sadique-anal n’a pas encore découvert la différence sexuelle. Il consomme des objets réels qui sont pleinement présents et dont il éprouve le besoin dans la logique de l’oralité, pas si lointaine, où l’autre n’existe pas en tant que tel : le sein est à lui, il est sa propriété et il ne comprend pas qu’on puisse l’en priver. Toute frustration est une iniquité, car la justice c’est que ses besoins soient comblés. C’est pourquoi il est facilement dans la revendication. Les droits de l’homme deviennent alors les droits du nourrisson à la satiété.

Charles Melman [11] a cette formule : en société libérale, la fabrication d’objets aptes à satisfaire les orifices corporels est devenue une exigence. Pour la bouche, le chariot du supermarché et la grande bouffe ; pour les yeux, le flux permanent des images ; pour les oreilles, la musique à fond les décibels ; pour le gland ou le vagin, la baise, une satisfaction équivalente aux autres satisfactions, partielle en ce qu’elle n’est pas liée au désir d’un autre. Jouissances fluctuantes, locales, indépendantes les unes des autres. Jouissances qualifiées par Freud de prégénitales.

Le refus de la différence des sexes et du génital

Le sexe oblige à sortir de soi et à limiter ses plaisirs : il faut tenir compte de son partenaire et lui être plus ou moins fidèle. De plus, celui-ci manque : il n’est pas perpétuellement désirant et aimant, il n’est pas le sein permanent et généreux dont on a rêvé. Autant d’atteintes à la liberté libérale qui conduisent les couples à bien des conflits et des séparations.

Quant à la différence des sexes, elle est une inacceptable limitation de la toute-puissance. Son refus est théorisé, par exemple, par le mouvement Queer.

Le court circuit de l’agir.

Le désir d’une personne qui est interdite et qui manque, le désir du désir de l’autre, va de pair avec une activité mentale, il ouvre sur les jeux infinis de l’imaginaire. Quand le désir se trouve écrasé sur le besoin de jouir d’une chose, l’acte n’a plus de sens, il n’est accompagné d’aucun processus mental (sinon celui de la gestion et du calcul), il a comme fonction de combler un vide, d’apporter une sensation de satiété, que les auteurs libéraux classiques définissent comme étant le bonheur.

La transgression des lois.

La culpabilité du névrosé, c’est devenu kitsh ! La faute à la papa, c’est terminé. Il est de bon ton de ne pas se soumettre aux lois. On est ici dans le mouvement de fond du libéralisme qui est d’abord insurrection contre la loi paternelle. Le nombre des pathologies du type « cas limite » explose.

Les troubles de l’identité.

On peut ranger dans cette catégorie ce qu’englobe le terme passe-partout de la dépression.

Mais l’altération dépressive de l’humeur n’est que le symptôme de surface pour un trouble profond déclenché par un sentiment de vide qui se décline en sentiments d’absurdité, de vacuité, d’ennui, de manque de désir. Symptômes à faire dériver en droite ligne du triomphe de l’individualisme libéral, où être « soi-même » c’est ne pas avoir de racines, ne pas être enfermé dans une continuité temporelle, pouvoir tout changer tout le temps : ces « qualités » génèrent l’incertitude quant à la continuité et la consistance de soi.

Sentiment d’abandon, angoisse d’abandon.

Plutôt que de vivre le manque de l’autre, le sujet libéral décide qu’en « Hardley Davidson il n’a besoin de personne », comme le dit la chanson. Mais il arrive que cette dénégation craque aux coutures, et que réapparaisse un sentiment panique d’abandon. Car, dans la mesure où l’individu n’est plus identifié à une collectivité qu’en même temps il représentait, la solitude est devenue impossible, elle n’est plus vécue que comme un isolement.

Et après ?

Si le libéralisme débutant, au XVIIème siècle, manifesta de la grandeur dans son combat pour la tolérance et les libertés, il s’est perverti de se trouver noué au capitalisme — de même pour la démocratie, qui reste une idée nouvelle à réaliser, si l’on veut bien sortir du jeu plébiscitaire actuel.

Peut-être reste-t-il à imaginer un libéralisme au-delà du libéralisme, qui ne serait plus le cheval de Troie du capitalisme, et permettrait de sortir du régime psychique sadique-anal d’aujourd’hui ?

Auteur de nombreux ouvrage Jean-Claude Liaudet a publié sur le même sujet Le complexe d’Ubu, ou la névrose libérale (Fayard) et L’impasse narcissique du libéralisme (Flammarion).

Notes :

[1] La première datant de la découverte des Indes occidentales

[2] Moïse, p 109

[3] Dans sa lettre à Ferenzci du 1er mai 1913, alors qu’il est en train d’écrire Totem et Tabou, Freud explique combien son travail lui paraît novateur : « depuis L’interprétation des rêves, je n’ai rien écrit avec plus de conviction, c’est pourquoi je pense prédire le destin réservé à cet essai (...) Voici mon impression : je ne voulais avoir qu’une petite liaison et me voilà forcé, à mon âge, d’épouser une nouvelle femme ».

[4] ZAGDOUN Roger, Droite et gauche, paranoïaques et déprimés, Encre, 1986 ; Hitler et Freud un transfert paranoïaque, ou la genèse incestueuse d’un génocide et les persécutions aujourd’hui, L’Harmattan, 2002

[5] Sigmund Freud, Totem et tabou

[6] Dans Caractère et érotisme anal in Névrose, psychose, et perversion, PUF 1973

[7] Georg Simmel, Philosophie de l’argent, PUF, 1987

[8] Georg Simmel, Philosophie de l’argent, PUF, 1987

[9] Paul-Claude Racamier, De la perversion narcissique, revue Gruppo, n°3

[10] Luis de MIRANDA, Ego trip, Max Milo Éditions, 2003

[11] Charles MELMAN, L’homme sans gravité, Denoël, 2002


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