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Le climat est-il devenu fou ?
Entretien avec Jean Jouzel et Emmanuel Le Roy Ladurie

On ne cesse de parler du réchauffement de la planète et on est tout surpris de se retrouver avec un hiver glacé...

Jean Jouzel - Même dans un contexte de réchauffement climatique, il est normal d’observer des hivers plus froids que d’autres. Sur les deux prochaines décennies, la tendance moyenne du réchauffement devrait être de 2/100e de degré par an, donc difficilement perceptible d’une année sur l’autre. Il faut regarder le phénomène dans la durée, avec une véritable perspective historique. Le réchauffement est patent depuis un demi-siècle, mais il y aura toujours des hivers froids. De même, un été très chaud ne constitue-t-il pas à lui seul le témoignage d’un réchauffement climatique.

Emmanuel Le Roy Ladurie - On observe en effet un espacement plutôt qu’une disparition des hivers rudes. Leur dernière grande série date de 1985-1986-1987.

Jean Jouzel - Les hivers très froids s’espacent dans une perspective de réchauffement climatique lié à l’activité humaine, lequel se superpose à la variabilité naturelle. Les gaz à effet de serre ont abouti à une accumulation de chaleur dans les basses couches de l’atmosphère. Ajoutez à cela les mécanismes d’amplification : quand l’océan se réchauffe, il y a plus d’évaporation, plus de vapeur d’eau - un gaz à effet de serre - dans l’atmosphère, ce qui accentue le réchauffement global. Nous sommes dans un mécanisme non pas vertueux mais d’aggravation, qui aboutit à l’inéluctabilité du réchauffement climatique.

Emmanuel Le Roy Ladurie - Cela étant, la fonte des glaciers a commencé assez tôt. Quoi qu’en dise un grand cinéaste qui prétendait les Suisses incapables d’invention, ces derniers, excellents en matière de glaciologie, estiment qu’il y a eu des vagues de chaleur dès la décennie 1860 : elles ont déclenché le retrait glaciaire. Le véritable réchauffement, pourtant, n’est devenu flagrant qu’à partir de la canicule de 1911. On le voit sur la courbe mondiale, qui est sérieuse même si d’aucuns déclarent qu’il y avait trop peu de thermomètres en fonction à l’époque. Par ailleurs, on a connu un rafraîchissement climatique entre 1950 et 1975...

Jean Jouzel - Oui, le léger refroidissement des années 60 a pu avoir pour origine l’activité de volcans importants : leur éruption a projeté dans l’atmosphère d’immenses nappes de poussières qui ont bloqué les rayons du soleil, influant sur la température. Ce type de refroidissement est assez bref. Il s’étend sur un à deux ans, et peut atteindre quelques dixièmes de degré.

Emmanuel Le Roy Ladurie - L’un des plus célèbres exemples date d’avril 1815, avec l’explosion du volcan de Tambora, dans une île indonésienne. Des flammes mêlées de cendres et de gaz se sont élevées à près de 50 km de hauteur. Outre les 80 000 morts sur place, le réveil de ce volcan a eu des répercussions dramatiques sur le climat terrestre : une « année sans été » (1816) en Amérique et en Europe, causant dans certains pays des disettes et des émeutes de subsistance. Les Européens ont observé des couleurs inhabituelles lors des couchers de soleil, liées aux aérosols et aux dizaines de km3 de poussières dégagées à cette occasion. William Turner a-t-il immortalisé ce phénomène dans ses tableaux ? Cette année-là, Marie Shelley, enfermée sous la pluie dans un chalet près de Genève, accouchait du monstre le plus extraordinaire qui soit sorti de l’imagination d’une jeune femme : Frankenstein ou Le Prométhée moderne - pourrait-on parler d’un « complexe Tambora » ?

Jean Jouzel - Le deuxième facteur du refroidissement observé dans les années 60 est la pollution atmosphérique par le biais d’aérosols, facteurs eux aussi d’obscurcissement de l’atmosphère et de refroidissement. N’oublions pas que les Trente Glorieuses ont vu un développement industriel sans précaution. Dans les reconstructions climatiques, on explique assez bien cette pause.

Pour autant, le réchauffement continue...

Jean Jouzel - Le problème est en effet devant nous. Si aucune mesure n’est prise, le réchauffement en Europe de l’Ouest pourrait atteindre de 4 à 6 °C dans la seconde partie du XXIe siècle. Si l’on souhaite le limiter à 2 °C par rapport au climat pré-industriel, ce qui est l’objectif de l’Europe, il faut diminuer nos émissions de gaz à effet de serre par deux, voire par trois, d’ici à 2050, puis poursuivre cet effort. C’est un véritable défi, surtout si l’on songe que ces émissions n’ont jamais augmenté aussi rapidement qu’actuellement. Il faut qu’elles soient stabilisées d’ici à 2015 au plus tard. Nous ne subissons pas encore les conséquences adverses du réchauffement, c’est pourquoi le message a du mal à passer. Pourtant, c’est maintenant qu’il faut passer à l’action.

Emmanuel Le Roy Ladurie - Il est possible que le premier cycle de réchauffement sérieux, de 1911 à 1952, soit d’origine naturelle. C’est un vrai débat. Le deuxième cycle, qui démarre avec la canicule de 1976, pourrait bien être dû aux activités humaines, même si certains auteurs pensent que l’activité solaire, elle aussi, contribue à réguler notre climat.

Jean Jouzel - Oui. C’est la thèse notamment de Claude Allègre. Les variations de l’activité solaire ne se chiffrent qu’en quelques dixièmes de watts par mètre carré, alors que les activités humaines ont apporté plus de deux watts pour la même surface. En termes d’énergie, nous dépassons le facteur 10. Si l’activité solaire régulait notre climat actuel, le réchauffement serait à la fois dans les basses couches et dans la haute atmosphère. Toute la colonne d’air se réchaufferait ou se refroidirait au rythme des variations solaires. Dans le cas de l’effet de serre, c’est différent : on piège de la chaleur dans les basses couches, ce qui est autant de pris dans les hautes couches. On doit s’attendre en conséquence à un réchauffement là où l’on vit, et à un refroidissement dans les hautes couches de l’atmosphère. Or c’est très précisément ce que l’on observe. C’est la signature de l’effet de serre et donc des activités humaines. Conclusion : ce n’est pas l’activité solaire qui gouverne notre climat actuellement.

Quelles découvertes nous apporte votre dernier livre sur l’histoire du climat ?

Emmanuel Le Roy Ladurie - J’ai précisé la chronologie en montrant l’entrelacement des cycles de réchauffement. Décennie 1911-1920 : certains hivers deviennent plutôt doux et les étés parfois frais, mais la canicule de 1911 provoquera, elle, 40 000 morts. Le très rude hiver de 1917 sera « l’hiver des rutabagas » en Allemagne. Complexité météo que ne renierait pas Edgar Morin. Les années 40, par exemple, ne constituent pas un bloc. Du point de vue historique, les trois grands hivers 1940-1941-1942 ont aggravé les conséquences de l’Occupation en France ; mais ils ont également contribué à la défaite allemande. Décembre 1941 et janvier 1942 ont été très durs : en Russie, les températures furent nettement plus froides que d’ordinaire. Vinrent ensuite les étés caniculaires : l’étonnante année 1943 ; l’été 1945 (Mouton-Rothschild 45 !) ; la canicule de 1947 ; l’incendie estival des Landes en 1949. Les grands millésimes sont liés souvent aux très beaux étés. On constate aussi de remarquables différences entre les évolutions saisonnières. Les automnes, par exemple, se réchauffent au XXe siècle mais ils prennent de l’avance, calorifique, additionnelle, depuis 1980. Sont engendrés, de ce fait, des « étés indiens » en assez grand nombre à partir de 1981. Le tiercé vinicole 1988-1989-1990 est contemporain de superbes millésimes à Bordeaux. La chaude décennie 1990 a-t-elle expérimenté de la sorte une certaine douceur de vivre ? Néanmoins, on peut s’inquiéter pour le prochain siècle de l’occurrence d’un certain nombre de catastrophes qui sont loin d’être entièrement imaginaires.

Jean Jouzel - Et, fort de cela, passer à l’action. Il est indispensable qu’elle soit conduite.

Emmanuel Le Roy Ladurie - Qu’est-ce que le réchauffement, sinon l’une des formes perverses de la croissance économique, à laquelle tiennent tant nos hommes politiques, pour des raisons bien compréhensibles. On a parlé du take off, du décollage de la croissance, mais il est désormais impossible de ne pas tenir compte du doublet de celle-ci ; autrement dit, jusqu’à présent, la hausse de longue durée des températures. Le paradoxe des Trente Glorieuses aura été que les aérosols aient rempli le rôle de parasols...

Entretien publié dans Le Figaro Magazine du 23 janvier 2009. Propos recueillis par Patrice de Méritens


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