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Le carillon d’octobre
Par Bernard Frederick

Petrograd, le mardi 24 octobre, 20h10. [1] Tout au nord de la ville, dans le quartier ouvrier de Vyborg, deux hommes sortent d’une citée populaire.

De petite taille et plutôt svelte, enveloppé dans un manteau sombre, le premier marche en tête. Une large casquette à la mode russe coiffe des cheveux clairs. Son visage est à moitié masqué par une écharpe, on le distingue mal. Il se tient la mâchoire comme s’il avait une rage de dent. En partant, il a laissé sur la table de sa logeuse, Margarita Fofanova, un petit mot tracé d’une écriture nerveuse : « Je vais là où vous ne voulez pas que j’aille ».

Son compagnon se tient en arrière. Plus grand, plus imposant. Ses mains s’enfoncent dans les poches de sa veste de cuir noir. Elles serrent chacune la crosse d’un Lahti, célèbre pistolet finnois.

Les deux hommes pressent le pas. La rue est sombre, bordée d’usines. Ils longent Renault –aviation, installé là depuis 1914. Un passant les interpelle : « Où allez-vous ? »
- « Faire la révolution ! » marmonne le petit.

Un tramway arrive, pratiquement vide, les deux compères sautent dedans. L’homme à la rage de dent engage la conversation avec la conductrice. La discussion semble vive. L’homme en oublie son mal et fait de grands gestes. Il paraît nerveux, excité, impatient…

Passée la gare de Finlande et la Neva traversée, les deux silhouettes reprennent leur marche à pied le long des quais embrumés. Une patrouille les arrête : « Dokumenti ! ». Les papiers du citoyen Konstantine Ivanov semblent en règle. Il peut poursuivre son chemin.

Il est minuit, lorsque Ivanov et son compagnon arrivent devant un long bâtiment massif qui brillent de toutes ses lumières : Smolny, un ancien collège pour les jeunes filles de la noblesse, maintenant siège des soviets. Une foule compacte fume et débat sur le perron. Des hommes en armes, en civile ou en uniforme, se tiennent là, par petits groupes. On se bouscule pour entrer. Nos marcheurs en profitent pour s’y engouffrer, faussant la politesse à la garde. Le petit tient sa tête penchée, de nouveau dissimulée par l’écharpe. Le grand le quitte un moment puis s’en revient avec un gaillard brun, moustachu, un caucasien dirait-on, qui se penche pour entendre son interlocuteur. Celui-ci semble s’enquérir de ce qui se passe. Puis il s’installe sur une chaise, dans un coin, la casquette enfoncée sur la tête, la figure protégée par un linge. Il paraît si malingre, qu’un voisin lui tend un bouterbrot – un sandwich. Soudain, ce bienfaiteur se lève, recule comme frappé d’effroi. Fiodor Dan, dirigeant menchevique, membre du Comité central exécutif pan-russe des soviets (Tsik) vient de reconnaître Vladimir Ilitch Oulianov : Lénine.

Nous sommes déjà le 25 octobre. Depuis des jours, plutôt des semaines, Ilitch bouillonne. Avant de quitter sa « planque » de Vyborg, en compagnie d’Eïno Rakhia son fidèle garde du corps [2], il y a quelques heures, il a adressé aux membres du Comité central de son parti une lettre pressante :
« Camarades, J’écris ces lignes dans la soirée du 24, la situation est critique au dernier point. Il est clair comme le jour que maintenant retarder l’insurrection, c’est la mort.
Je veux de toutes mes forces convaincre les camarades qu’aujourd’hui tout tient à un cheveu, qu’à l’ordre du jour se posent des questions que ne peuvent trancher ni conférences, ni congrès (quand bien même ce seraient des congrès des Soviets), mais uniquement les peuples, la masse, la lutte des masses en armes »

Et il insiste : « On ne peut pas attendre ! ! On risque de tout perdre ! ! ». Et il ordonne : « Il faut que toutes les régions, tous les régiments, toutes les forces se mobilisent sur l’heure et envoient sans attendre des délégations au Comité révolutionnaire militaire, au Comité central bolchevik, et exigent impérieusement qu’en aucun cas le pouvoir ne soit laissé entre les mains de Kerenski et Cie jusqu’au 25, sous aucun prétexte ; il faut à tout prix régler cette affaire ce soir ou cette nuit (…). Attendre pour agir, c’est la mort » [3].

Tout à l’heure, en début d’après midi, s’ouvrira le congrès pan russe des soviets. Celui-ci rassemble des centaines de délégués de toute la Russie élus par des millions d’ouvriers, de paysans, de soldats.

Lénine sait que l’écrasante majorité de ce peuple ne veut plus du gouvernement provisoire formé au lendemain de la chute du Tsar en février 1917. Huit mois d’hésitations et de trahisons ont discrédité les coalitions successives des Kadets de droite ou des Mencheviks dont le chef du gouvernement, Kerenski, est issu. Et, cette nuit là, au Palais d’Hiver, l’ancienne demeure impériale, Kerenski et quelques uns de ses ministres ne sont entourés que d’un bataillon de militaires professionnels, les Junkers, et d’une escouade de volontaires féminines.

Huit mois que le gouvernement provisoire poursuit la guerre quand les soldats n’y voulaient plus y laisser la vie ; quand les ouvriers, les paysans, avec eux, exigeaient une paix immédiate. La guerre, c’était la mort, la mutilation dans les tranchées, c’était aussi la faim dans les campagnes privées de bras et les villes sans nourritures. C’était encore les usines fermées, faute de matières premières et les salaires non payés ; ou à l’inverse, une exploitation des ouvriers aussi violente que le servage, abolit depuis à peine cinquante ans. Ilitch savait tout cela. Il savait aussi ses propres camarades hésitants, indécis et divisés. Déjà, quand la première révolution, celle de février, avait éclaté, de Suisse où il vivait en émigration, il s’était inquiété des échos qui lui parvenaient de Petrograd. Il avait indiqué dès 1914, que la « guerre impérialiste » allait conduire à la révolution en Europe. Maintenant, elle éclatait en Russie. Spontanément. Sans qu’aucun parti ne la dirige ni qu’aucun leader n’en prenne la tête. Le peuple, rien que le peuple ! Mais ce peuple allait-il se voir confisqué le pouvoir dont il s’était doté, comme en 1905 [4], avec les soviets, ces conseils de soldats, d’ouvriers, de paysans ? Serait-il amadoué par la promesse d’élections à une Assemblée constituante ? Allait-il céder aux sirènes de ceux qui lui promettaient tout, la démocratie et le pain, dans une république, après que lui, le peuple, ait écrasé l’ennemi venu de l’ouest ? Ces paysans analphabètes ne délègueraient-ils pas aux bourgeois élégants, aux intellectuels beaux parleurs, un pouvoir qu’ils semblaient avoir déjà conquis ?

Huit mois prouvaient le contraire. Une nouvelle révolution devenait nécessaire. Mieux, elle était en marche, au front, dans les usines, dans les campagnes secouées par les Jacqueries. Mais la politique comme la guerre suppose le mouvement.

Après la révolution de février, entre le gouvernement constitué de parlementaires représentants de la bourgeoisie et les soviets de députés ouvriers élus dans les usines et les quartiers des villes, s’était de fait instauré un double pouvoir. Les Mencheviks, sociaux-démocrates, affirmaient que seule la bourgeoisie pouvait prendre la succession du tsarisme et que les soviets – où ils étaient majoritaires - n’étaient qu’un instrument de la révolution démocratique bourgeoise. La confusion n’était pas moins grande du côté des bolcheviks, des amis de Lénine. On vit même Staline, rentré de déportation, et Kamenev assurer que les révolutionnaires russes devaient poursuivre la guerre afin de défendre leurs récentes conquêtes démocratiques contre l’agression de l’impérialisme allemand. C’était la position des mencheviks. La colère de Lénine éclata à son retour en Russie, le 3 avril, après avoir traversé l’Allemagne dans un wagon plombé. Bismarck avait dû penser accroître à son bénéfice l’anarchie qui régnait en Russie. Mauvais calcul !

A son arrivée la gare de Finlande, Ilitch, s’adressant à la foule des ouvriers et des soldats venus l’acclamer, prit le contre-pied de la ligne défendue par ses camarades. Il salua « la révolution russe victorieuse, l’avant-garde de la révolution prolétarienne mondiale ». De longues semaines durant, il aura encore à lutter pour que les Bolcheviks prennent conscience de ce qui montait « d’en bas » et contribuent à l’insurrection, à ses yeux, inévitable. Car ça poussait, en bas ! Tellement qu’en juillet, le parti et les soviets avaient été débordés. Les cosaques avaient réprimé dans le sang une manifestation. Les journaux bolcheviks avaient été fermés. Lénine avait dû s’enfuir. De ses cachettes successives, il n’avait cessé de lutter contre ses opposants, de l’intérieur du parti comme de l’extérieur, soit parce qu’ils hésitaient à faire preuve d’audace – il leur avait rappelé Danton !– soit qu’ils entendaient mettre un terme à la révolution.

Il avait reçu l’aide de Trotski qui, après s’être acoquiné avec les sociaux-démocrates, avait fini par rejoindre les bolcheviks et qui, comme en 1905, présidait le soviet de Petrograd. Tous deux avaient joint leurs forces pour convaincre leurs camarades qu’avant l’heure ce n’est l’heure et qu’après l’heure ce n’est plus l’heure. Ils avaient réussi. Mais, ils n’avaient pu le faire que parce que dans tout le pays montait la vague irrésistible de la Révolution. « La paix, la terre aux paysans, les usines aux ouvriers ». C’était clair pour le peuple comme les longues nuits d’été sur la Neva. Et grâce à ce peuple miséreux mais fier, tout à l’heure, ce 25 octobre, les bolcheviks auraient la majorité au congrès des soviets.

Mais au cas où ils ne l’auraient pas ? Ilitch voulait presser l’assaut. Toute la ville était aux mains des gardes rouges, des soldats et des marins insurgés. Seul le Palais d’Hiver leur échappait. Alors le « Vieux », comme on l’appelait familièrement- il avait 47 ans ! - tempêtait. Il anticipa. Il prit une feuille de papier et écrivit : _ « Le Gouvernement provisoire est destitué. Le pouvoir de l’État est passé aux mains de l’organe du Soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd, le Comité révolutionnaire militaire qui est à la tête du prolétariat et de la garnison de Petrograd.
La cause pour laquelle le peuple a lutté : proposition immédiate de paix démocratique, abolition du droit de propriété sur la terre des propriétaires fonciers, contrôle ouvrier de la production, création d’un gouvernement des Soviets, cette cause est assurée. Vive la révolution des ouvriers, des soldats et des paysans ! »

Il signa : « Comité révolutionnaire militaire auprès du Soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd » et data « 25 octobre 1917, 10 heures du matin ». En fait, dès l’aube, le communiqué était dans toutes les mains. Le journaliste américain John Reed, le lut sur un tract qu’il ramassa dans la rue au petit matin. [5]

Ce même soir, à 22h 30, le congrès des soviets donna cependant la majorité aux amis de Lénine. A la même heure, le croiseur Avrora – Aurore – tira ses salves à blanc : le carillon d’octobre.

A 2h 10, le Palais d’hiver était pris. Pratiquement sans résistance.

Nous emprunterons notre conclusion aux vaincus. Le 19 novembre, onze dirigeants mencheviks « internationalistes », dont Martov, écrivent une adresse « aux membres du parti » - à leur parti.
« Le parti se trouve confronté à une grande défaite politique. Il a été vaincu le 25 octobre, en tant que parti sur lequel s’appuyait le Gouvernement Provisoire, renversé par le coup d’État bolchevique ; il a été vaincu en tant que parti prolétarien qui a essuyé des échecs successifs aux élections politiques de toute sorte dans les plus grands centres, il a subi des défaites successives lors des nouvelles élections aux soviets et aux comités de l’armée… » Et Martov expliquera plus tard, : « Les événements de cette sorte ne sont en aucun cas un hasard historique,(…) ils sont le produit de ce qui les a précédés, ils sont prédéterminés par toute la marche du développement social. C’est pourquoi il est impossible d’arrêter ou de prévenir la marche du développement, d’influer sur le rapport des forces de classe qui s’est développé au cours du stade précédent de la Révolution russe ». [6]

Notes :

[1] Saint-Pétersbourg, alors capitale de la Russie et de son empire, fut « russisée » en Petrograd au début de la seconde guerre mondiale. Les dates données dans cet article sont celle du calendrier Julien en cours en Russie jusqu’à l’adoption par le nouveau pouvoir, le 14 février 1918, du calendrier grégorien utilisé dans le reste de l’Europe. Entre les deux, il y a 13 jours de différence ainsi le 25 octobre correspond à notre 7 novembre.

[2] Rakhia, finnois tôt rallié aux bolcheviks, fut victime de la répression stalinienne en 1937.

[3] Œuvres t. 26

[4] Le premier soviet est apparu à Ivanovo-Voznessensk, le « Manchester russe », dans les usines textiles pendant la révolution de 1905, réprimée dans le sang .

[5] John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, Éditions sociales, Paris 1958

[6] In Jean-Paul Depretto, Un menchevik face à la défaite et la Révolution d’octobre, Revue d’Histoire moderne et contemporaine 2003 n°2


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