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" Le bourreau politique de Staline " et " L’homme qui a vaincu Hitler "
Roger Martelli a lu les biographies de Béria et Joukov qui viennent de paraître

Deux biographies sont parues en 2013, l’une sur Beria, le symbole de la Terreur stalinienne, l’autre sur le maréchal Joukov, le chef de l’Armée rouge qui écrasa la Wehrmacht. Un policier d’un côté, un soldat de l’autre ; d’un côté « le bourreau politique de Staline », de l’autre « l’homme qui a vaincu Hitler ». Deux hommes, que trois ans d’âge à peine séparent, deux plébéiens authentiques que la révolution russe a portés aux sommets de l’État. Le premier est mort à la fin de 1953 comme il avait vécu, de façon sanglante, dans la détestation absolue, le second est mort dans son lit vingt-et-un ans plus tard, en héros national. Le premier fit de la dénonciation un pivot du système répressif, le second s’enorgueillit de s’y être toujours refusé. Deux trajectoires aux antipodes, et pourtant une communauté de destin étonnante et des recoupements tout aussi intrigants et dérangeants. Tous deux, en effet, furent des staliniens accomplis.

Beria, monstre et homme d’Etat

C’est Jean-Jacques Marie, l’un des très bons connaisseurs français de l’histoire soviétique, qui fait la biographie de Beria, après celle de Lénine, de Trotsky, de Staline et de Khrouchtchev. Sa documentation est irréprochable, érudite et utilisée de façon mesurée. Pas besoin de noircir le tableau : la litanie des arrestations, des tortures, des exécutions individuelles, des massacres de masse n’épargne à aucun moment le lecteur. Âmes sensibles, s’abstenir… Mais Jean-Jacques Marie ne veut pas se laisser aller à faire de Beria un bouc émissaire commode. « Une biographie de Beria, nous prévient-il d’emblée, est une histoire du stalinisme ». Le sous-titre, d’ailleurs, nous donne la clé : si Beria est un bourreau (« c’est notre Himmler », aurait dit Staline lui-même à Roosevelt, à Yalta), c’est « un bourreau politique ». Or ce bourreau ne manque pas ni de compétence ni d’une certaine lucidité. Il ne se leurre pas sur la désorganisation de fait de la tentaculaire machine répressive qui lui échappe en même temps qu’il la dirige. Il perçoit avant Staline l’enjeu des applications militaires de l’atome et il s’avère à plusieurs reprises, notamment pendant la guerre, comme un administrateur talentueux. Son prédécesseur à la tête de la police politique, Nicolas Iejov, n’est qu’un policier doublé d’un boucher ; avec la même férocité et malgré son bagage culturel limité, Lavrenti Beria s’avère à sa manière un homme d’État.

Qu’est-ce que Beria ? Au départ un rural misérable, qui devient un policier rouge, un « tchékiste » en même temps qu’un communiste. Un flic, avant que d’être un « apparatchik »… Par fondation, il a fait sienne cette culture tragique du communisme de guerre qui veut que la terreur la plus impitoyable doit s’abattre sans pitié sur tout adversaire supposé de la « patrie du socialisme » encerclée et menacée. Pour lui, comme pour des milliers de ses semblables, seule est moralement recevable la conviction que l’adversaire de classe peut se trouver partout, à commencer par les plus proches. Qu’a-t-il de plus que nombre de ses camarades de « travail » ? Sans doute l’intuition pratique de la globalité qui constitue très vite le système du despotisme stalinien. C’en est fini « des vieux fétiches de la démocratie des soviets et du partis », aurait dit un de ses compagnons tortionnaires à l’une de leurs victimes. Le thème de la forteresse assiégée se confond rapidement avec la dépendance matérielle et psychologique des jeunes prolétaires incultes engagés dans l’appareil policier. Elle s’entremêle avec les pratiques claniques et plus ou moins mafieuses, avec la déférence au chef, le volontarisme forcené, la centralisation despotique, l’obsession du complot, le vertige de la dénonciation et, par-dessus le tout, la dissimulation et le mensonge permanent, qui ne sont rien d’autre que l’envers de la peur généralisée, du bas jusqu’au sommet de la pyramide.

Il n’y a rien à reprocher à l’enquête minutieuse conduite dans les archives et dans les livres. Tout au plus discutera-t-on certaines affirmations. Par exemple, la mise à l’écart en 1939 du responsable des Affaires étrangères, Maxime Litvinov, est expliquée par le fait qu’il est juif et qu’il s’agit alors de plaire à un Hitler dont Staline a choisi l’alliance. En fait, Litvinov est depuis 1934 l’homme de la « sécurité collective », cette variante diplomatique de la stratégie de Front populaire. Litvinov, comme Dimitrov, fait partie de ceux qui voient dans cette stratégie un tournant par rapport à la période précédente de « classe contre classe », tandis que Staline y voit un simple ajustement tactique, avant de revenir aux « fondamentaux » du face-à-face direct de la bourgeoisie et du prolétariat. Au printemps de 1939, Staline se convainc que le temps est venu d’un retour à l’opposition frontale de la démocratie « bourgeoise » et du pouvoir « prolétarien ». Litvinov devient alors un poids dont il faut se débarrasser et l’antisémitisme fonctionne, à ce moment-là, comme une justification complémentaire, davantage que comme une cause. On peut, de même, reprocher à la dernière partie – l’élimination finale de Beria – de manquer de cadre général d’interprétation. À la fin de 1952, les hiérarques soviétiques savent que Staline est en train de préparer une nouvelle purge, sur le registre dramatique des années trente. Or la nouvelle nomenklatura, épuisée par le volontarisme forcené des décennies précédentes, incertaine sur son propre devenir (qui est assuré d’échapper au grand nettoyage ?) n’est pas encline à cette nouvelle tension. Quand Staline meurt, un relatif consensus se fait jour sur la nécessité d’un mouvement. Mais autour de qui et avec quelle ampleur ? Il se trouve que, par sa fonction policière, Beria est, après Staline, celui qui connaît le mieux l’état réel de la société soviétique et de son « opinion ». Il est donc le premier à prendre l’initiative, s’essayant à une réforme « libérale » centrée sur lui-même et sur l’appareil policier dont il a seul la responsabilité. Mais cet appareil a trop été au centre des folles angoisses d’au moins deux décennies pour que son rôle primordial soit accepté par tous. Restent donc les ressources de l’État, incarné par Gueorgui Malenkov et celle du Parti, qu’exprime Nikita Khrouchtchev. À l’été de 1953, c’est l’alliance de l’État et du Parti qui défait Beria, avec le soutien de l’armée ; mais très vite, Khrouchtchev parvient à imposer la primauté du Parti sur l’État. La voie est ouverte vers la « déstalinisation »… inachevée. Mais, au fond, ces remarques sont des compléments suscités par la lecture du livre, davantage que des manques imputés à l’auteur.

Joukov, soldat et communiste

Les biographes de Joukov, Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, sont deux spécialistes d’histoire militaire. Ils s’avèrent en même temps de subtils analystes du système soviétique dans sa globalité. L’histoire de Beria est celle du stalinisme, celle de Joukov se confond avec l’histoire de l’Armée rouge et du parti communiste.

Gueorgui Joukov est lui aussi un plébéien d’origine rurale, même si son enfance est beaucoup moins misérable que celle de Beria. L’expérience fondatrice du jeune Beria est policière, celle du jeune Joukov est d’emblée militaire. Sa trajectoire est en elle-même symbolique de l’originalité profonde de l’Armée rouge, par rapport à toutes les armées traditionnelles du continent européen. Quand celles-ci disposent d’un encadrement d’origine sociale élevée et de formation supérieure, celui de l’armée soviétique est d’autant plus plébéien que les purges successives ont propulsé au sommet de la hiérarchie militaire de jeunes officiers et sous-officiers (les « commandants rouges ») tout aussi inexpérimentés que dotés d’un capital scolaire plus que modeste. Or c’est cet encadrement a priori limité qui, comme autrefois les jeunes généraux de la Révolution française, permettent à l’armée soviétique d’écraser les brillants tacticiens de la Wehrmacht et de surpasser – sur le terrain tout au moins – les chefs de la puissante armée américaine. Pour nos deux historiens, seul Dwight Eisenhower peut être placé sur le même plan de stratège que le maréchal soviétique qui s’empare du Reichstag. Qu’est-ce qui rendit possible ce prodige ? La conjonction sans doute de deux faits. Tout d’abord (c’est là l’apport le plus original du livre), l’inculture livresque de Joukov ne l’empêche pas d’avoir dévoré les ouvrages de ceux qui ont élaboré la plus brillante école stratégique de leur temps, « l’art opératif rouge », expérimenté pendant la guerre civile russe et théorisé ultérieurement par une pléiade de chefs militaires remarquables, dont Toukhatchevski (exécuté en 1937) est le fleuron. Cette « révolution opérative », une forme d’expression militaire de l’avancée technologique industrielle, se caractérise par son caractère global (avant et arrière, stratégie et logistique, artillerie, infanterie et chars, combinatoire de batailles, de mouvements et de poursuites, etc.). C’est cet enseignement que Joukov saura adapter à partir de la fin 1941. À quoi s’ajoute l’exceptionnelle concentration de l’appareil soviétique. Celle-ci apparait sous sa double face, négative et positive. La centralisation extrême épuise l’initiative, fait courir les risques de lourdeur, concentre au sommet l’information dont le terrain aurait besoin à tout moment. Mais elle permet aussi la concentration maximale des moyens matériels et humains dans les moments les plus cruciaux. Au fond, si Joukov est bien le grand vainqueur militaire de la guerre, la clé de la victoire aura été dans la synergie inédite qui s’établit entre le militaire et le « guide génial ». L’histoire, y compris militaire, n’aurait sans doute pas été écrite de la même manière si ne s’était pas installée l’improbable confiance qui s’installe, entre 1939 et 1944, entre le despote soupçonneux et versatile et le chef militaire, respectueux de l’autorité mais capable d’un franc parler inhabituel dans les cercles restreints du pouvoir suprême. Mais cette synergie n’a été elle-même possible, nous disent les deux historiens, que parce que Joukov était bien un homme double. Corps et âme, il appartient à la fois à l’Armée et au Parti et toute son obsession, du début à la fin de sa carrière, est de savoir comment concilier les deux. Cette conciliation n’est pas seulement une question personnelle (comment rester au sommet de la hiérarchie et éviter les déboires cruels des prédécesseurs les plus prestigieux ?) mais une question plus générale : comment articuler harmonieusement la logique militaire, qui suppose une certaine autonomie, et une logique politique tournée vers un contrôle ouvertement policier ? Or, pour un homme comme Joukov, ces deux logiques contribuent l’une et l’autre à la puissance d’un État jugé alors fragile et isolé.

Deux hommes, un système

Beria et Joukov ont été des staliniens, profondément sincère pour le second, de plus en plus cynique pour le premier. Ils ont été à la fois les acteurs et les produits d’un système. Sans doute est-ce là, au demeurant, la différence fondamentale qui sépare le nazisme et le stalinisme : le personnel nazi se structure pour l’essentiel dans la période antérieure, celle de la guerre et de l’entre-deux-guerres ; l’appareil stalinien est le produit intégral d’un système qui, après avoir hésité, se façonne entièrement dans les soubresauts des années 1930.

Ce système est le résultat d’une conviction, née dans la première moitié des années vingt du siècle dernier : la révolution mondiale n’ayant pas eu lieu, la nouvelle société va se bâtir dans un environnement hostile et idéologiquement polluant. La protection de l’État « ouvrier et paysan », par la police et par l’armée, est donc la clé de tout avenir. L’ouverture ultime de Staline (la Nep) est tenue après 1927 comme une parenthèse tactique qu’il s’agit de refermer le plus vite possible. La vérité de communisme « en actes », c’est le « communisme de guerre », ou l’affrontement « classe contre classe ». Qui n’est pas avec moi est contre moi ; qui ne frappe pas le premier est voué à la défaite.

C’est cette conviction qui est devenue une culture politique avec Staline et qui se double d’un phénomène social de renversement. Quand les élites des sociétés de classe traditionnelles se forgent par un lent processus de reproduction, celles de la société soviétique des années trente procèdent d’une véritable « révolution par en haut », qui propulse au pouvoir les nouveaux plébéiens et qui, en même temps, les menace d’un retour toujours possible vers l’enfer du déclassement et de la répression directe. Dans cette culture du ressentiment (Staline utilise périodiquement l’appel aux forces saines du peuple contre les bureaucrates corrompus), l’ami ne se distingue plus de l’ennemi, et le soupçon devient un mode de gouvernement.

Dès lors s’installe aussi le contraste, jamais résorbé, que révèlent les deux biographies. La société soviétique, surtout dans sa phase stalinienne directe, est à la fois une société de l’hyper-contrôle, de l’accumulation démentielle d’informations et une société de la méconnaissance et de la désinformation : méconnaissance parce seul le « chef » dispose de toutes les informations, désinformation parce que le mensonge est le corollaire nécessaire de la peur.

Joukov utilise sa place relativement seconde pour échapper à la purge terrible des années trente, puis de son crédit pour s’imposer définitivement à Staline après 1939. Beria joue cyniquement et intelligemment le jeu du système, avant de comprendre qu’il faut le changer. Tous deux sont à la fois des rouages de la contrainte (Joukov pouvait se montrer impitoyable à l’égard de ses subordonnés) et des victimes potentielles d’un système qui se légitime par cela-même qu’il est capable de dévorer ses propres enfants.

En bref, deux belles biographies, et des occasions superbes de réfléchir à ce qui fut à la fois la plus grande espérance et la plus grande désillusion d’un siècle né dans les convulsions d’une guerre effroyable.

Jean-Jacques Marie, Beria. Le bourreau politique de Staline, Tallandier, 2013, 511 pages, 25,90 €
Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Joukov. L’homme qui a vaincu Hitler, Perrin, 2013, 732 pages, 28 €


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