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Le Jardin des Supplices par Octave Mirbeau, illustrations Florence Lucas.
Une réédition de ce classique commentée par Rémi Boyer

Voici une superbe édition de ce classique de la littérature non conformiste de langue française. Publié en 1899, l’ouvrage d’Octave Mirbeau, malheureusement trop oublié, s’affranchit à la fois des règles de l’écriture de l’époque et des règles sociales. Il est résolument transgressif mais la transgression tient à la beauté des évocations périlleuses. Si Mirbeau est proche des milieux anarchistes, le livre demeure inclassable et paradoxal. Il est une subversion totale qui invite à se débarrasser tant des préjugés que des solutions. Il renvoie dos à dos révolutionnaires et réactionnaires en les confrontant à la complexité humaine tout en dénonçant l’esprit bourgeois commun, stérile et emmurant. Mirbeau, évitant les leçons toutes faites des bien-pensants, est conscient de s’inscrire, par sa propre écriture, dans cette ambiguïté fondamentale du plaisir de l’horreur. Il prend en compte un fait essentiel que nous ne voulons voir et qui fait échouer toutes nos réalisations de société idéale : l’être humain est d’abord un prédateur dont les talents sont ici mis en scène dans une terrifiante poésie horticole.

L’ouvrage est constitué de trois parties indépendantes qui constituent cependant une unité littéraire et présente ainsi un axe de pensée commun. A travers les relations intenses et décalées des deux personnages principaux, Octave Mirbeau plonge dans les racines des comportements humains, principalement dans le jeu, souvent perfide, entre Eros et Thanatos. Ce serait une erreur de penser que Mirbeau organise les troubles psychiatriques en spectacle. Tout comme pour Sade, nous sommes dans une dimension très philosophique et politique que la sexualité ne fait que souligner avec puissance.

La première partie traite du meurtre et de sa vitalité en chacun de nous. Les deuxième et troisième parties font intervenir le personnage de Clara « fée des charniers, ange des décompositions et des pourritures » qui connaît une jouissance exacerbée et pansexualiste à la vue des supplices infligés aux prisonniers du bagne de Canton.

« Accoudée à la rampe du pont, le front barré, les yeux fixes, Clara regarde l’eau. Un reflet du soleil couchant embrase sa nuque… Sa chair s’est détendue et sa bouche est plus mince. Elle est grave et très triste. Elle regarde l’eau, mais son regard va plus loin et plus profond que l’eau ; il va, peut-être, vers quelque chose de plus impénétrable et de plus noir que le fond de cette eau ; il va peut-être vers son âme, vers le gouffre de son âme qui, dans les remous de flammes et de sang, roule les fleurs monstrueuses de son désir… Que regarde-t-elle, vraiment ?... A quoi songe-t-elle ? Je ne sais pas… Elle ne regarde peut-être rien… Elle ne songe peut-être à rien… Un peu lasse, les nerfs brisés, meurtries par les coups de fouet de trop de péchés, elle se tait voilà tout… A moins que, par un dernier effort de sa cérébralité, elle ramasse tous les souvenirs et toutes les images de cette journée d’horreur, pour en offrir un bouquet de fleurs rouges à son sexe ?... Je ne sais pas… »

En mêlant l’horreur des sévices et la beauté des fleurs, Octave Mirbeau crée une tension entre beauté et insoutenable qui pose la question du sens de l’expérience humaine et de notre place dans la nature, nous, voyeurs qui jouissons de ce qui est vu. Les œuvres, de Florence Lucas s’emparent subtilement et magnifiquement de cette tension qui révèle tout le paradoxe de la psyché humaine étirée à se rompre entre clarté et obscurité du désir. Elle met son talent non au service de l’illustration mais au service de la révélation du texte avec ce trait particulier qui fait émerger en nous le sentiment étrange d’être contemplé plutôt que de contempler.

Avec ce livre, cruel et magnifique, toujours aussi actuel par ce qu’il met au jour, nous sommes bien en plein scandale soit, selon l’étymologie, un obstacle qui attire irrésistiblement.

Le Jardin des Supplices par Octave Mirbeau, illustrations Florence Lucas, Editions Le Lézard Noir.

http://www.lezardnoir.com
Le Lézard Noir, BP 294, F-86007 Potiers cedex, France.


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