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La vie des autres… comme on doit nous la montrer pour exister artistiquement sous le capitalisme développé.
Par JeF Lair

ARTE la petite chaine Franco-allemande, a reprogrammé jeudi 18 novembre La vie des autres réalisé par Florian Henckel von Donnersmarck en 2006, avec Ulrich Mühe, Thomas Thieme, Martina Gedeck.

Synopsis : Au début des années 1980, en Allemagne de l’Est, l’auteur à succès Georges Dreyman et sa compagne, l’actrice Christa-Maria Sieland, sont considérés comme faisant partie de l’élite des intellectuels de l’Etat communiste, même si, secrètement, ils n’adhèrent pas aux idées du parti. Le Ministère de la Culture commence à s’intéresser à Christa et dépêche un agent secret, nommé Wiesler, ayant pour mission de l’observer. Tandis qu’il progresse dans l’enquête, le couple d’intellectuels le fascine de plus en plus...

Ce beau film sentimental nous donne à voir une République démocratique allemande bien familière à nos certitudes et fantasmes occidentaux : absence de liberté, enfermement, répression, arbitraire, bref la dictature du Parti dont la chute du mur nous a libéré !

Mais de quoi parle-t-on dans le décor du film dramatico-romantique : d’un pays et d’une époque des années 1980, d’un ministre lubrique, d’artistes de théâtre et de policiers.

Concernant le pays, Florian Henckel von Donnersmarck, assume un parti pris esthétique : créer une atmosphère sombre et austère « Nous savions très précisément quelles couleurs nous souhaitions utiliser. Nous avons cherché à renforcer les tendances chromatiques qui dominaient en RDA en procédant par soustraction. Comme il y avait plus de verts que de bleus dans le pays, nous avons totalement éliminé le bleu. Il y avait aussi plus d’orange que de rouge, et nous avons donc supprimé le rouge. Nous avons constamment utilisé certaines nuances de marron, beige, orange, vert et gris, afin de brosser un portrait esthétique convaincant de la RDA de l’époque. » [1]. Convaincant pour qui ? Les producteurs ? Les autorités « culturelles » ? Le public conditionné ? Le réalisateur annonce son attention.

La RDA comptait 89 théâtres avec 183 scènes théâtrales [2], certainement le taux le plus élevé du monde (pour un pays de 17 millions d’habitants !). Elles accueillaient 10 millions de spectateurs chaque année. Les comédiens et dramaturges sont pléthores dans ce petit pays qui leur offrait un avenir professionnel et un public assuré. Dans les années 1980 de nombreux écrivains disposaient de visas permanents pour se rendre à l’ouest [3] et bien sûr les productions est-allemande pouvaient paraitre au-delà du mur. Je pense par exemple aux très critiques parutions littéraires de Volker Braun qui n’hésitait pas à écorner le régime…

Le jeune von Donnersmarck, assistant réalisateur, recherchait-t-il un créneau porteur en tordant la réalité ? Conscient des limites de ce type d’exercices, il précise qu’il n’a pas fait un film historique : « Mon but, dit-il, était de raconter une histoire sur des personnes réelles, mais en sublimant cette réalité et en adoptant un point de vue émotionnel » [4].

En effet il y va un peu dur. Le ministre de la culture de l’époque, Klaus Höpcke (à ce poste de 1974 à 1990), n’a évidemment rien à se reprocher. Malgré les suggestions occidentales après la chute du mur, personne n’a eu de telles accusassions (harcèlement sexuel, etc) à formuler contre les élites de la RDA. En réalité ce genre d’intrigues est totalement invraisemblable. Par contre le vrai vice-ministre et semble-t-il, de nombreux dirigeants de l’époque, qui ont « assoupli le régime », ont dans leur début participé à la mise à l’écart d’artiste comme Wolf Biermann, et en sont restés affectés. Klaus Höpcke autorise d’ailleurs cet artiste à rendre visite au dissident Robert Havemann (réhabilité en 1989) et « organise » la tournée de sa belle-fille en RDA, la célèbre chanteuse punk Nina Hagen [5].

Qu’en est-il de la police ? Le personnage principal, Gerd Wiesler, interprété par le regretté Ulrich Mühe (ex citoyen et comédien de RDA) est un brillant officier de la STASI. Ses convictions et sans doute ses propres sentiments pour l’actrice compagne du dramaturge –convoitée par le ministre lubrique- le pousse à détourner sa mission. En somme, il désobéit à un ordre qui lui demandait d’organiser une intrigue aux fins personnelles du ministre. Alors, la STASI : un ramassis de carriéristes et d’opportunistes ? Les services de renseignements occidentaux se frottaient les mains à l’idée de les récupérer [6], mais les agents allemands ont préféré écouter leur ministre Erich Mielke en novembre 1989. Lors d’une dernière directive il déclarait « notre combat se poursuit, il prend une nouvelle forme ». Nous sommes bien loin des caricatures du film. J’ajoute une remarque « sublimant cette réalité et en adoptant un point de vue émotionnel » : un communiste allemand, soldat politique de la STASI reste fidèle à sa devise : « l’esprit clair, le cœur chaud, les mains propres ».

Finalement, que nous apprend l’histoire de ce film et de son réalisateur ? Pour trouver les financements d’un film d’amour, pour en obtenir la promotion et la diffusion, il faut plaire au pouvoir de l’argent et de l’institution et adopter l’œil du vainqueur. En l’occurrence celui d’un pays revanchard, l’Allemagne de l’ouest, qui n’a jamais admis l’existence d’un « concurrent » socialiste.

23 décembre 2010

Notes :

[1] Dossier de presse 2006 Entretien avec Florian Henckel von Donnersmarck (ascinéma)

[2] Les arts en RDA ufr arts, bibliothèque universitaire de Paris 8

[3] La vie du 8/11/2010 interview du cinéaste Volker Koepp

[4] Dossier de presse 2006 Entretien avec Florian Henckel von Donnersmarck (ascinéma)

[5] L’Humanité dimanche du 16/03/1980

[6] Service canadien du renseignement et de la sécurité, commentaire n°4 juillet 1990 (une transparence exceptionnelle !).


3 commentaires liés à cet article

  • Ha ha ha.

    J’avais oublié, du film, les grotesques et idiotes précisions " probables rapports sexuels " dans les rapports (inintéressants) que l’agent de la STASI rédige sur le couple "d’intellectuels".
    Non mais sans déconner c’était drôlement fendard ce film.

    J’avais aussi oublié la mort bas du plafond de l’actrice, renversée par un camion (???!!) en pleine rue. Du grand n’importe quoi.

    En outre, quel grand moment de scénario quand l’agent de la STASI interroge un gamin (dans l’ascenseur d’un immeuble je crois) sur les convictions politiques de son père. Genre comment te faire griller en 2 minutes ta couverture : normal quand t’es un espion tu cuisines tout le voisinage sur les convictions politiques des uns et des autres, comme ça on te voit pas venir avec tes gros sabots à 3 km, mais non.
    Mais, peu à peu "contaminé" par l’humanisme pro-occidental du couple d’artistes qu’il surveille, l’agent se ravise au dernier moment, et au lieu de demander le nom du père du gamin, il demande :
    -  Comment il s’appelle ton pap... euh non, ton ballon ?
    Parce que le gamin avait un ballon de foot avec lui, je ne l’avais pas précisé pardon.
    Eh oui les ballons de foot avaient des noms en RDA !
    Néanmoins, ce passage nous permet de constater que, dans la pénurie générale des pays communistes et dans un monde "sans bleu ni vert ni couleurs", les enfants possédaient des ballons de football.
    Nous voilà rassurés.

    Bref ton article m’a permis de me souvenir de tous ces délicieux détails.

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