lafauteadiderot.net
Aujourd'hui, nous sommes le :
Page d'accueil » Faits et arguments » Société » La sécurité sociale, un bien commun
Réduire la police Agrandir la police
Version imprimable de cet article Version imprimable
La sécurité sociale, un bien commun
Par Jean-Jacques Cassar

Encore un papier sur la « sécu » diront certains… A l’approche du vote du budget, comme les feuilles qui tombent en la saison d’automne. Et puis on connaît la chanson, avec ses couplets monotones (la baisse constante du taux des remboursements, la hausse du « reste à charge » des assurés qui rend quasi-obligatoire l’accès à une complémentaire dont le coût explose, les hôpitaux publics fermés ou asphyxiés par des réglementations ubuesques, la mise à mort lente du germe de démocratie sociale avec son financement sur la base du salaire socialisé, les suppléments d’honoraires médicaux qui « fleurissent » impunément et bafouent l’accès à la santé, et le président de la Mutualité française qui fronce les sourcils : « retenez-moi ou je fais un malheur » !), et son refrain à la figure de style imposée (la Sécu est un « trou » abyssal qui nuit à la compétitivité de « l’entreprise France », sa « réforme » est indispensable à sa survie). Quand les assassins ont l’art de se muer en sauveteurs...

« La solidarité n’est-elle pas un terme indéfini en science économique ? » pour plagier M. Denis Kessler, ex-idéologue du MEDEF et président de la Fédération française des Sociétés d’assurance ; sans oublier les propos de « bon sens de Monsieur-Tout-le-Monde » qui trône à l’Elysée : « il faut distinguer ce qui relève de la solidarité nationale et de l’assurance individuelle »…

Tel ne sera pas mon propos.

Dans Le Monde du 14 octobre, une analyse titrée « Coût de la santé : le mensonge par omission du gouvernement », met en relief que « même si le taux de 75,5 % de prise en charge en 2009 est toujours mis en avant, beaucoup d’observateurs et de dirigeants du monde de la santé… [ont déduit des Comptes de la Santé 2009 que]… si à l’hôpital la prise en charge reste pour tous supérieure à 90%, en soins de ville la différence est nette. Les patients en ALD [NDLR : affections de longue durée : cancer, diabète…] bénéficient [à l’hôpital] d’un remboursement à 85% par la « Sécu », quand les autres ne perçoivent effectivement que 55%. Rien de plus logique à cela : si la part de l’assurance-maladie reste stable, comme les dépenses d’ALD ne cessent d’augmenter, d’autres postes ont diminué. (…) De même les pouvoirs publics persistent à expliquer que le taux restant à la charge des assurés sociaux en France est de 9,4%, soit l’un des plus bas des pays occidentaux. Là encore, s’agit-il de l’indicateur le plus parlant pour les Français ? Ne faut-il pas ajouter, à ce qu’il leur reste concrètement à payer, les frais de complémentaire santé qui représentent une forte proportion du budget de certains ménages… » L’article se conclut sur le souhait « que le débat pourra sortir de la caricature et s’ouvrir à tous. »

Il est pour le moins paradoxal qu’alors que le chef de l’Etat américain pose les bases d’un système de santé qui se rapproche du nôtre, nos conservateurs « libéraux » lorgnent vers le « modèle étatsunien », qui a la triple caractéristique de laisser plus de 45 millions de personnes sans couverture santé, d’être entièrement aux mains des assureurs privés et d’être le plus inégalitaire, le plus cher, et le plus coûteux en terme de gestion. Pour ceux qui douteraient de ces enjeux politiques, économiques et même de civilisation, il n’a échappé à personne que le lobby des assureurs a largement financé la « montée au créneau » des forces les plus rétrogrades contre le président Obama.

Nous sommes à un tournant avec le mouvement social actuel sur la question des retraites, du travail et de la qualité de vie, pour un type de société choisi et non subi. Les yeux commencent à se dessiller devant une politique entièrement dévouée aux privilégiés des groupes économiques et financiers (et leurs relais médiatiques), qui aboutit à une « re-féodalisation » (pour Jean Ziegler) de la société accompagnée d’un phénomène de « désémancipation » (selon l’heureuse expression de Domenico Losurdo) sans précédent dans le cadre de la « mondialisation ».

Après la soumission à la « fatalité des lois du marché », vient l’heure du réveil, et de la préparation, non de l’alternance entre « gens de bonne compagnie » (après le duo Sarkozy-Fillon, le tandem DSK-Collomb ou Valls ?) d’accord sur l’essentiel (pas touche au Capital !), mais de l’alternative. En Europe, les forces et les formes de résistance à un système mortifère et corrompu, ont atteint, malgré les « chiens de garde », une ampleur inédite et une maturité relevées par nombre d’analystes. Après les Grecs, les Islandais et les Espagnols, ce sont les étudiants britanniques qui refusent de plier sous le joug de la finance internationale… Damned ! L’exemple des ces maudits Frenchies devient contagieux. Si l’on a souvent parlé de « socialisme à visage humain », personne n’a jamais osé appliquer cette formule au capitalisme !

Comment avons-nous pu laisser la Sécurité sociale, cette formidable avancée de civilisation qui a rendu possible une espérance de vie de la population française parmi les plus élevées au monde, un système classé au 1er rang mondial par ses performances et son coût par l’Organisation mondiale de la santé en 2001, régresser au point d’être caricaturée et rabaissée à un « trou » ? Surtout quand on sait que ce dernier est une construction largement idéologique dont on connaît les raisons objectives.

Un chercheur au CNRS, Julien Duval, l’a fort bien démontré : « La défense de la Sécurité sociale est-elle conciliable avec les orientations libérales qui priment en France depuis plus de 20 ans ? Il est d’autant plus nécessaire de se poser cette question qu’elle est déterminante pour la gauche. (…) Pourtant les principes fondateurs de la Sécurité sociale paraissent très éloignés de la logique des politiques libérales.(…) Si les responsables de l’époque étaient soucieux de ne pas enrayer les mécanismes de l’économie de marché, ils considéraient comme centraux, et même prioritaires, les objectifs de cohésion sociale et de solidarité nationale.(…) L’institution était pensée en priorité pour les catégories économiquement dominées. Elle entendait leur fournir une assurance relative contre « la peur du lendemain »… Les politiques contemporaines sont au contraire portées par des logiques fortement inégalitaires.(…) Elles s’accommodent du maintien d’un haut niveau de chômage et des pressions à la baisse sur les salaires qui bloquent la croissance des ressources. Leurs tenants ont beau jeu, dans ces conditions, de stigmatiser le « déficit » et de conclure au dysfonctionnement de l’institution. Ce sont les choix politiques qui doivent être mis en question.(…) Si elle veut rester fidèle à son histoire et ne pas reproduire certains des échecs qui ont marqué ses passages au pouvoir depuis les années 1980, le gauche se doit de faire face à ces contradictions. Elle ne peut pas défendre efficacement la Sécurité sociale sans procéder à une sérieuse mise en question des orientations libérales qui prévalent aujourd’hui. »

Malgré les coups tordus qui se préparent insidieusement dans le secret et le silence des cabinets ministériels et des officines patronales, nos concitoyens sont indéfectiblement attachés à la Sécurité SOCIALE, - il faut l’appeler par son nom, car ces mots ont un sens -, conscients qu’il s’agit là du bastion essentiel du « pacte républicain ». La société française est-elle concevable SANS ce « bien commun » qu’il importe de transmettre aux générations futures ? Va-t-on sombrer définitivement dans l’insécurité sociale ? La réponse nous appartient.

Article paru dans le N° Spécial Santé de fin novembre 2010 du Patriote Côte d’Azur

Pour en savoir plus :

• Frédéric PIERRU : Hippocrate malade de ses réformes (Editions du Croquant).
• Julien DUVAL : Le Mythe du « trou de la Sécu » (Raisons d’agir).
• Bernard FRIOT : Puissances du salariat (La Dispute).
• Bernard FRIOT : Et la cotisation sociale créera l’emploi (La Dispute).
• Bernard FRIOT : L’Enjeu des retraites (La Dispute).
• Catherine MILLS & José CAUDRON : Le Système de santé. Résistances et alternatives (Le Temps des Cerises).
Fondation Copernic : Assurance-Maladie : la privatisation programmée. Résister et reconstruire un système de santé efficace et solidaire (Syllepse).
Revue SAVOIR / AGIR n°5 (septembre 2008) : Dossier / Economiser la santé (Ed. du Croquant).
• Annie THEBAUD-MONY : Travailler peut nuire gravement à votre santé (La Découverte).


Rechercher

Fil RSS

Pour suivre la vie de ce site, syndiquez ce flux RSS 2.0 (lisible dans n'importe quel lecteur de news au format XML/RSS).

S'inscrire à ce fil S'inscrire à ce fil