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La requalification des classes populaires
Par Rémy Caveng, Pascal Depoorter, Nathalie Frigul, Mathieu Grégoire, Fabrice Guilbaud, 
Alain Maillard, Bernard Pudal, sociologues, université de Picardie et la section CGT Goodyear Amiens

" À travers la disqualification des luttes sociales et politiques, ce sont les classes populaires qu’on disqualifie. Elles étaient autrefois considérées comme des acteurs centraux des processus de transformation sociale et au centre des attentions politiques. C’est pour elles et par elles qu’on promettait de «  changer la vie  ». Désormais, quand elles se mobilisent, elles sont présentées comme les vieux restes d’un monde défait à jamais..."

« Pirates », « mabouls », « barjots de communistes », « kidnappeurs » passibles de la prison à vie… Les citations, par les médias, des propos de Maurice Taylor, PDG de Titan International et potentiel candidat à une reprise partielle de l’usine Goodyear d’Amiens, n’ont rien d’anecdotique. On pourrait débattre longtemps de la proportionnalité de la violence et de la légitimité de répertoires d’actions jugés « violents » en réponse à la violence économique et sociale exercée par les employeurs et les actionnaires.

Mais l’essentiel ne se situe peut-être pas là. En effet, les dénonciations indirectes, via les diatribes de M. Taylor et celles, directes et quasi unanimes, du personnel politique, de l’épisode qualifié de «  séquestration  » du 6 février, ne portaient pas uniquement sur l’action des salariés de Goodyear qui, présentée comme spectaculaire, n’a en réalité rien d’exceptionnel dans l’histoire des luttes. Fondamentalement, l’attaque ne cible pas quelques individus jugés « déviants » ou « irresponsables ». Elle porte sur l’ensemble des luttes menées par les classes populaires contre la dégradation continue de leurs conditions d’existence et l’abandon dont elles font l’objet. Ces luttes manifesteraient une sorte d’inadaptation au monde tel qu’il est et plus encore au monde qui vient. Au mieux des barouds d’honneur. Au pire des éruptions irrationnelles d’arrière-garde, de la part d’individus et de groupes inadaptés et inadaptables à leur époque. Dans tous les cas, elles ne sauraient être porteuses d’avenir.

Et c’est là le sens profond de l’attaque dont sont l’objet les salariés de Goodyear. À travers la disqualification des luttes sociales et politiques, ce sont les classes populaires qu’on disqualifie. Elles étaient autrefois considérées comme des acteurs centraux des processus de transformation sociale et au centre des attentions politiques. C’est pour elles et par elles qu’on promettait de «  changer la vie  ». Désormais, quand elles se mobilisent, elles sont présentées comme les vieux restes d’un monde défait à jamais, toujours portées à défendre des causes perdues. Depuis sept ans, les salariés de l’usine de pneumatiques d’Amiens-Nord mènent un combat pour garder leur emploi. Usés par des conditions de travail difficiles, ils ont été abandonnés à leur sort dans une usine vétuste et promise à la fermeture. Pourtant, il y a peu, voyant défiler sur le parking de la vieille usine des candidats au pouvoir d’État, ils ont cru que leur lutte pour le maintien de la production sur le site avait acquis une légitimité. Cause plus abandonnée que perdue par l’actuel gouvernement qui, à rebours des promesses de campagne, se plie à tous les diktats du patronat, à plume ou à bonnet rouge, et se montre intraitable envers les salariés et les chômeurs.

Cette disqualification de l’expression publique des classes populaires n’est rien d’autre que la manifestation de leur mise à l’écart politique. Mise à l’écart proprement physique des institutions de représentation  : combien d’ouvrières-ers ou d’employé-e-s au Parlement  ? Mais également, mise à l’écart de ce qu’elles vivent et de leurs problèmes quotidiens dans la définition des priorités de l’action publique. En définitive, les classes populaires n’ont pas de problèmes. Elles posent problème. Comme les salariés de Goodyear. La mise sur le carreau de plus d’un millier de salariés est avant tout pensée comme un problème de gestion organisationnel et comptable d’un afflux soudain et massif de chômeurs. Voire comme un problème d’ordre public quand, pour faire valoir leurs revendications, les salariés recourent à des modalités d’action par lesquelles ils savent qu’ils seront entendus, à défaut d’être compris. Évidemment, les actionnaires ne sont jamais des problèmes ou des fauteurs de troubles.

Face à ces attaques, le combat sur le terrain des luttes matérielles ne doit pas être abandonné. Qu’il s’agisse du maintien de l’emploi ou pour obtenir les compensations maximales en cas de plan social. Quant à l’option à retenir et aux formes que doit prendre la lutte, c’est aux salariés concernés d’en décider. Mais ce combat ne peut être dissocié d’un combat sur le terrain des mots. Contrer la disqualification politique des classes populaires et de leurs luttes passe par leur requalification. Les luttes du monde du travail touchent plus des trois quarts de la population française et posent de manière radicale la question de la société où nous souhaitons vivre. Notre avenir collectif et individuel dépend de leur issue. Elles nous concernent donc tous.

Tribune parue dans l’Humanité du 22 janvier 2013

Rémy Caveng, Pascal Depoorter, Nathalie Frigul, Mathieu Grégoire, Fabrice Guilbaud, 
Alain Maillard, Bernard Pudal sont membres du collectif Interventions-Sciences sociales 
et politique, et de Champ libre aux sciences sociales.


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