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La nécessité d’inventer un imaginaire positif du politique et de la conquête de droits nouveaux
Jean-Vincent Koster et Yann Le Lann

Dans l’ensemble des pays européens, les institutions du capitalisme sont dénoncées comme injustes et critiquées comme aliénantes. Nombreuses sont les enquêtes qui témoignent de la croissance d’un regard défavorable des Français à l’égard du système économique. En Grèce, les chiffres de défiance envers les banques et la finance atteignent des sommets inégalés en Europe. Même en Allemagne, pays pourtant considéré comme le principal, pour ne pas dire l’unique bénéficiaire de la politique monétaire de la BCE, la moitié de la population identifie le capitalisme à un système d’exploitation de l’homme par l’homme. Partout, la critique populaire envers le mode capitaliste de gestion de la production et du travail est acerbe. Pourtant, elle n’occupe pas le cœur du débat politique. Dans l’Europe du Sud comme dans celle du Nord, la gestion de la production et la distribution des richesses ne sont pas vécues comme des objets qu’il serait possible de se réapproprier. Ce paradoxe prend sa forme la plus aiguë en Allemagne où le peuple peut affirmer dans les enquêtes d’opinion une dénonciation des logiques d’accumulation financière et, dans le même temps, avoir une image très positive d’Angela Merkel. Cette tension entre la critique des logiques du capitalisme et l’absence de leur remise en cause profonde s’explique en partie par la puissante refonte des subjectivités populaires dans leur rapport au système économique. La nature de la domination idéologique change de peau. Le mouvement d’adhésion aux valeurs de la libre entreprise et du libéralisme, dont témoignaient les enquêtes dans les années 1980, a laissé place à des logiques plus ambiguës. La mue de l’hégémonie capitaliste implique, désormais, moins l’accord avec des valeurs dont la crise de 2008 a révélé la totale absence d’éthique, qu’une résignation sans conviction. Sur le long terme, l’adhésion aux valeurs de libre concurrence recule, tout comme l’image positive des institutions au cœur du capitalisme que sont la Bourse et les banques. Cependant celles-ci ne sont pas réellement mises en accusation par des mouvements sociaux d’ampleur. Les fondements de cette résignation restent encore largement à analyser, mais il s’agit pour les forces de transformation sociale d’un sujet brûlant. Plusieurs phénomènes semblent se conjuguer. Deux pistes s’imposent. Il y a d’abord la croyance en un pouvoir de sanction des institutions capitalistes qui semble s’imposer dans les consciences populaires. Malheur à ceux qui se penseraient autrement que comme des charges à réduire  ! Dans cette configuration, la fuite en avant vers la régression sociale apparaît, pour une partie des populations, comme la seule solution pour préserver la prospérité du pays. Le chantage à la dévalorisation salariale en échange de la création d’emplois constitue la forme la plus profonde de cette peur de la sanction des marchés. Portée par une large part des échiquiers politiques et renforcée en France depuis la conférence de presse de F. Hollande annonçant un «  pacte de responsabilité  », cette crainte entretient, en permanence, l’identification des populations à des coûts. Elle provoque l’impossibilité de se représenter les travailleurs comme les producteurs authentiques et légitimes dans leur revendication salariale. À la peur, le capitalisme ajoute une deuxième dimension. Ce système incarne, pour une large part de la population, un système «  schumpetérien  » de destruction créatrice qui permettrait encore le progrès technique. Cette représentation de l’économie, dans laquelle la logique du profit monopolise la capacité d’invention et la créativité technique, est aujourd’hui l’un des problèmes majeurs que les forces alternatives en Europe ont à déjouer. L’impression que tout autre système n’aurait pas la même puissance d’innovation tend à faire passer au second plan la claire conscience des rapports d’exploitation. S’il est acquis pour une grande part du salariat que la promotion de la recherche et de la formation est l’une des voies principales de l’amélioration de la situation du monde du travail, elle est également comprise comme une démarche au service de la entabilité des entreprises.

La capacité de sanction et la monopolisation de l’imaginaire de progrès sont aujourd’hui deux verrous centraux s’opposant à la démarche de construction des alternatives. Ils prolongent l’auto-identification de la population au statut de charge et l’idée que le salariat comme classe ne peut être le vecteur du progrès. Dans ce contexte, chaque conquête partielle semble se confronter directement aux logiques globales d’exploitation. Il devient dès lors nécessaire d’inventer un imaginaire positif du politique qui associe la conquête de droits nouveaux et la justification que cette conquête est possible parce qu’elle explicite les moyens de nous soustraire à la loi du marché.

Tribune parue dans L’Humanité. Jean-Vincent Koster et Yann Le Lann sont chercheurs associés à l’IDHE


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