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La mécanique assassine des empires coloniaux : à propos du livre "De quoi fut fait l’empire, les guerres coloniales au XIXème siècle"
Par Raymond Huard, historien

Cette généalogie des guerres de conquêtes coloniales souligne l’extrême violence infligée aux peuples opprimés et la perpétuation du racisme et de l’esprit d’ingérence.

Tout au long du XIXe siècle, alors que l’Europe n’a connu que des conflits limités, les guerres coloniales ont mobilisé les efforts des pays européens et des États-Unis. Qu’il s’agisse de conquêtes outre-mer, pour la plupart des pays européens, ou au voisinage du territoire national pour la Russie dans le Caucase et l’Asie centrale, ou pour les États-Unis dans l’Ouest américain, il y a bien eu une conquête de type colonial aux dépens de peuples existants se trouvant à un niveau de développement moins avancé. Jacques Frémeaux, spécialiste d’histoire coloniale, présente une très vaste synthèse de ce phénomène, nourrie par une érudition remarquable et débouchant sur des jugements nuancés. Si l’étude se veut au départ d’histoire militaire, elle en dépasse largement le cadre strict parce qu’elle prend en compte tous les aspects de la question, l’origine des guerres – abordée sans complaisance pour leurs initiateurs –, la spécificité des territoires et des peuples dominés, l’armement, la tactique, le commandement des armées coloniales, formées d’ailleurs pour une part appréciable de soldats indigènes en Inde ou en Afrique, l’atmosphère de violence caractéristique de la conquête, les réactions suscitées en métropole. Jacques Frémeaux tente aussi un bilan à la fois politique et humain du résultat. Parmi les apports les plus intéressants de ce livre, on retiendra l’étude très attentive des forces et des faiblesses des adversaires des colonisateurs, celle de l’énorme effort logistique nécessaire pour acheminer loin de la métropole et dans des territoires au climat ou au relief hostiles, les hommes, l’armement, l’alimentation, celle du coût humain considérable, pour les conquérants et leurs aides indigènes (porteurs, etc.), décimés par la maladie ou la fatigue bien plus que par les combats, et bien entendu pour les colonisés. Sur la violence, incontestable et dénoncée dès l’époque, des méthodes de guerre, l’auteur fait remarquer que certains conflits métropolitains (guerre de Sécession aux États-Unis, répression des insurrections en France) l’ont connue aussi et que les guerres coloniales n’en ont pas l’exclusivité. Enfin, il analyse de façon très fine l’impact des guerres sur l’opinion métropolitaine  : un intérêt limité de l’opinion sauf dans quelques moments clés, mais une imprégnation inconsciente des mentalités propagée par les récits, la presse, les reportages. Sa conclusion est que le bilan de ces guerres est négatif, que le commerce et les échanges auraient pu permettre tout aussi bien le développement des peuples dominés et surtout que ces guerres ont divisé le monde entre Blancs et peuples de couleur, vainqueurs et perdants, représentations qui perdurent malheureusement jusqu’à nos jours, et nourrissent aujourd’hui des conceptions discutables comme « le devoir d’ingérence ». Sur un sujet sensible, voilà un livre qui allie la richesse de l’information, la finesse des analyses et le sens de l’humain.

De quoi fut fait l’empire, les guerres coloniales au XIXème siècle. De Jacques Frémeaux. CNRS Éditions, 2010. 576 pages, 29euros.

Article paru dans l’Humanité du 25 février 2010


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