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La libération de la Yougoslavie : la politique en renfort de la guerre
Par Bernard Frederick

On connaît la formule du théoricien militaire prussien Clausewitz : « La guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens ». L’inverse peut être appliqué à la Seconde Guerre mondiale : la politique y continue la guerre par d’autres moyens. C’est particulièrement le cas en Yougoslavie.

La constitution du premier gouvernement du maréchal Tito, le 7 mars 1945 à Belgrade, libérée le 20 septembre 1944, est l’aboutissement d’une sanglante campagne militaire contre les Allemands et leurs collaborateurs, conduite par les Résistants de l’Armée populaire de libération de Yougoslavie, créée et animée par le Parti communiste de Yougoslavie (PCY). Mais elle résulte aussi à la fois d’une stratégie politique – celle de Tito – et des débats que celle-ci soulève avec les Anglo-américains, d’une part, et avec les Soviétiques, d’autre part. Ce premier gouvernement est, enfin, un premier échelon dans la véritable marche forcée qu’impose Tito. Son but est le renversement de la monarchie du roi Pierre II, réfugié à Londres depuis l’invasion du pays par les troupes de l’Axe (Italiens, Allemands et leurs alliés Bulgares et Hongrois) en 1941, et la formation d’un État multinational, la République fédérative populaire de Yougoslavie, qui sera proclamée le 29 novembre 1945.

Le Royaume de Yougoslavie s’était constitué au lendemain de la Première Guerre mondiale, sur un territoire que forment, aujourd’hui, sept Etats : la Serbie, la Croatie, la Slovénie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, la Macédoine et le Kosovo. Une idée en est à l’origine : l’illyrisme ou « yougoslavisme ». Une union des Slaves du Sud (mot à mot yougo-slaves), née au XIXème siècle des idées émancipatrices de la Révolution française, véhiculée notamment par Napoléon et, surtout, de l’opposition à l’Autriche- Hongrie, la puissance occupante.

Cependant, le Royaume est un État unique, aux mains d’une dynastie serbe très autoritaire, et dans lequel les nationalités et les minorités n’ont aucun droit à la différence, aucune autonomie : « la prison des peuples », dira-t-on.

Dans la nuit du 5 au 6 avril 1941, L’Allemagne nazie attaque la Yougoslavie qui capitule le 17. Le pays est aussitôt démembré. L’indépendance de la Croatie – qui englobe alors la majeure partie de la Bosnie-herzégovine – avait été proclamée le 10 avril 1941 par l’organisation fasciste, antisémite et nationaliste Oustacha (« insurgé »), créée en 1929 par Ante Pavelić, un avocat de Zagreb. Le reste du pays est annexé par l’Allemagne, l’Italie, la Hongrie et la Bulgarie.

Dès le 10 avril 1941, le bureau politique du Parti communiste de Yougoslavie se réunit à Zagreb. Il est clandestin depuis son interdiction en 1920. Il décide de commencer la résistance. Josip Broz dit Tito, secrétaire général du parti depuis 1937, est nommé chef du comité militaire. Le 22 juin, jour du début de l’opération « Barbarossa » contre l’URSS, ceux que l’on appellera les Partisans, attaquent un train de réserve allemand près de Sisak au centre de la Bosnie. C’est le début d’une guérilla impitoyable. Le 4 juillet, le PCY fait diffuser publiquement un appel à la résistance armée. Les Partisans commencent à libérer des parties du territoire qui constitueront, à partir du 29 novembre 1943, la Fédération démocratique de Yougoslavie.

Cependant, les Partisans n’ont pas pour ennemis que les Italiens et les Allemands. Les Oustachis de Pavelić, d’une part, et les Tchetniks serbes, se dressent contre eux. Les premiers engagés dans d’effroyables pogroms contre les Juifs et les Serbes, anticommunistes par nature, mènent aux côtés des Nazis, et souvent sans eux, une guerre totale et sauvage à la Résistance. Les seconds, officiellement liés au gouvernement de Pierre II à Londres, mènent quelques actions d’ampleur contre les troupes de l’Axe en collaboration avec les Partisans de Tito, mais profondément nationalistes et anticommunistes, ils finissent par passer du côté de l’occupant. Sept ans avant sa mort, Tito, alors âgé de 82 ans, reconnut au cours d’une émission en direct sur la TV de Belgrade, que la guerre appelée « de libération » qu’il avait dirigée sur le territoire de la Yougoslavie, était en fait « une vraie guerre civile » [1]. Mais c’est aussi cette guerre civile qui portera les peuples de Yougoslavie à soutenir les communistes et à rejoindre les Partisans.

En effet, Oustachis et Tchetniks se livrent à des opérations de pure épuration ethnique – dont les conséquences se feront ressentir dans les années quatre-vingt-dix – alors que les Partisans regroupent toutes les nationalités du pays de la Macédoine à l’est jusqu’à la Slovénie à l’ouest.

Entre 1941 et 1945, les batailles succèdent aux batailles. Les Partisans et leur chef se déplacent sans cesse pour échapper aux attaques des nazis et de leurs alliés : à Uzice en Serbie occidentale (novembre 1941), à Foca en Bosnie orientale (avril 1942), au Monténégro (juin 1942), à Bihac en Bosnie occidentale (janvier 1943), au Monténégro encore (juin 1943), à Jajce en Bosnie centrale (janvier 1944), à Drvar en Bosnie occidentale (mai 1944).

Tout en faisant la guerre, le PCY jette les bases d’une future Yougoslavie qui, dans son esprit, ne peut être que fédérale et démocratique. Un Conseil antifasciste de libération nationale de Yougoslavie (AVNOJ), émanation du Front de libération populaire, est mis en place en 1942. Il élabore un programme très inspiré de celui des communistes. En novembre 1943, l’AVNOJ se prononce pour la création d’une Fédération démocratique de Yougoslavie, et l’organisation, après la guerre, d’un référendum sur la question du maintien ou non de la monarchie. Il crée un Comité national pour la libération de la Yougoslavie (Nacionalni komitet oslobođenja Jugoslavije, ou NKNOJ), gouvernement provisoire dont Tito est le premier ministre. Le Comité national ainsi que son chef sont reconnus, en juin 1944, par le roi Pierre II. Un accord est conclu avec Ivan Šubašić, chef du gouvernement monarchiste en exil, pour former après la guerre un gouvernement de coalition, dans lequel Šubašić occupera le portefeuille de ministre des Affaires étrangères.

Tito voyait cependant encore plus loin : il voulait un État socialiste et une fédération qui englobe outre les Yougoslaves, les Bulgares, les Albanais et les Grecques. Le sectarisme, les vues grandioses et le côté insaisissable de certaines initiatives de Tito – en 1943 il envisage un accord avec les Allemands pour se concentrer sur la lutte contre Tchetniks et Oustachis – inquiètent Staline et Georgi Dimitrov, le Secrétaire général de l’Internationale communiste jusqu’à sa dissolution, le 15 mai 1943, et lui-même Bulgare.

Staline, qui avait pesé à la conférence tripartite de Téhéran en faveur d’un soutien allié aux Partisans yougoslaves, craignait que d’intempestives initiatives de Tito n’effrayent Anglais et Américains. En avril 1944, il s’adressa au PCY dans une lettre où il affirma « qu’il est nécessaire d’expliquer que nous ne planifions pas la soviétisation de la Yougoslavie et de la Bulgarie, mais plutôt que nous préférons conserver des contacts avec la Yougoslavie et la Bulgarie démocratique qui seront les allés de l’URSS » [2]. À propos de la gouvernance, Staline déclara à Tito en mars 1945, « aujourd’hui, le socialisme est possible même dans la monarchie anglaise » ; et, à un responsable du PCY qui lui affirmait que la Yougoslavie « avait déjà un gouvernement soviétique », il répondit : « Non, votre gouvernement n’est pas soviétique : vous avez quelque chose qui se situe entre la France du général de Gaulle et l’Union soviétique ». [3]

Quant à l’union entre la Yougoslavie et la Bulgarie, selon Dimitrov, Staline estimait, il leur avait expliqué que « l’admission de la Bulgarie dans la Yougoslavie signifierait l’absorption de la Bulgarie » et qu’il était préférable de créer « un État double », « quelque chose d’analogue à l’ancienne Autriche-Hongrie ». Avant de raccrocher, Staline dit encore à Dimitrov : « Les Yougoslaves veulent prendre la Macédoine grecque. Ils veulent aussi l’Albanie et même une partie de la Hongrie et de l’Autriche. Cela n’est pas raisonnable. Je n’aime vraiment pas leur comportement » [4]. Trois ans plus tard, en 1948, Staline et Tito rompront avec éclat.

En septembre 1944, alors que se prépare l’assaut final vers Belgrade, on n’en est pas là. Le 18, en secret, Tito quitte, à l’insu des Britanniques, l’Île de Vis, une base alliée où il s’est réfugié après l’assaut donné à son QG de Dalmatie en mai 1944. Il gagne la Roumanie puis Moscou, où il conclut le 21 septembre un accord avec Staline sur la coopération des Partisans et de l’Armée rouge dans la libération du pays.

Le PCY tient en effet à ce que la capitale soit libérée par l’Armée populaire de libération. Mais Belgrade, place stratégique importante, est défendue par le puissant groupement « F » des armées allemandes, commandé par le feld-maréchal M. Weicks. Le 12 octobre le 4ème corps mécanisé de la garde, commandé par le général Vladimir Jdanov réussit à atteindre la limite de la ville, vers le pont qui enjambe la Sava. Accueilli par un feu nourri, Jdanov demande des renforts. Il voit alors arriver « des camions brinquebalants aux ridelles ouvertes dans lesquels étaient assis quelques dizaines de partisans vêtus de vieux uniformes et armés de simples fusils » [5].Il se plaint à son supérieur, le maréchal Tolboukhine. « Vladimir Ivanovitch, lui répond celui-ci, les partisans doivent entrer dans la ville avec tes braves. Ne t’énerve pas : c’est le Vojd [6] qui a donné l’ordre de faire comme ça ».

L’aviation rouge matraque littéralement les Allemands. L’Armée populaire de libération peut alors entrer, la première, dans Belgrade. Une fois la capitale et ses faubourgs sécurisés, elle continua le combat pour la libération du pays. À la veille de la bataille de Belgrade, elle comptait 650 000 hommes, la plus grande force de résistance armée d’Europe hors Union soviétique.

L’Armée rouge, quant à elle, respectueuse des accords Staline-Tito, quittera le pays. Il lui restait à prendre Budapest et …Berlin. La libération de Belgrade lui a coûté 19 000 hommes. Neuf-cent d’entre eux reposent au Cimetière des libérateurs de Belgrade (Groblje oslobodilaca Beograda) aux côtés de 2994 membres de l’Armé populaire de Libération du Peuple.

Pour les Partisans, la guerre continue aussi. Ils se lancent à la poursuite des Allemands et de leurs valais croates en fuite. Ils combattront jusqu’au 15 mai 1945 en Syrmie, au confluent du Danube et de la Drave, alors que le Reich a déjà capitulé.

Le 11 novembre 1945, les premières élections donnent une victoire écrasante au Front populaire avec 85 % des suffrages. Dix-huit jours plus tard, le 29 novembre 1945, l’Assemblée constituante proclame la République fédérative populaire de Yougoslavie.

Article paru dans l’Humanité-Dimanche du 19 mars 2015

Notes :

[1] Vladimir Kouznetchevski, historien russe dans le journal Goudok du 9 mai 2005

[2] Cité par Geoffrey Roberts dans Les guerres de Staline, préface d’Annie Lacroix-Riz, Editions Delga, Paris 2014, p 322

[3] M Djilas, Waretime, Secker et Warburg, Londres 1980, cité par G Roberts, ouvrage cité , p 324.

[4] Conversation téléphonique le 10 janvier 1945 à la suite d’une rencontre avec une délégation yougoslave. Dimitrov, Journal 1933-1949, Belin, Paris 2005, p 1007-1008.

[5] Vladimir Kouznetchevski, historien russe dans le journal Goudok du 9 mai 2005.

[6] le guide NDLR


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