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La gauche peine à intégrer la demande d’autorité des couches populaires
Un article de Pacal Perrineau dans Le Figaro

Le libéralisme culturel du Parti socialiste et l’effondrement du Parti communiste ont contribué au déclin du « vote de classe ».

L’élection présidentielle de 2007 avait déjà montré combien la gauche était en difficulté électorale dans les milieux populaires : 55 % des employés qui s’étaient rendus aux urnes au second tour avaient choisi de voter en faveur de Nicolas Sarkozy, 52 % des ouvriers avaient fait de même. Avant 2007, jamais sous la Ve République un candidat de droite n’avait réussi à rassembler une majorité de suffrages ouvriers sur son nom. Quatre ans plus tard, la crise économique et financière et l’usure du pouvoir ayant fait leur effet, la droite souffre d’une crise de confiance dans ces mêmes milieux et les candidats potentiels de droite et du centre (Borloo, Dupont-Aignan, Sarkozy, Villepin) n’attirent plus que 41 % des intentions de vote des employés et 31 % de celles des ouvriers dans la perspective du 1er tour de l’élection présidentielle (sondage CSA/BFM TV, RMC, 20 Minutes, 16 mai 2011). On pourrait se dire que la gauche est de retour dans des milieux qui, pendant longtemps, ont été sa « chasse gardée ». Il n’en est rien puisque les candidats de gauche, des Verts à l’extrême gauche en passant par le PS et le Front de gauche, sont loin de parvenir à capter une majorité absolue des intentions de vote des couches populaires. La gauche n’attire aujourd’hui que 34 % des intentions de vote des ouvriers, 27 % de celles des employés (hypothèse d’une candidature Hollande) 30 % des intentions de vote des ouvriers et 38 % de celles des employés (hypothèse d’une candidature Aubry). Le grand bénéficiaire de cette crise de confiance vis-à-vis de la gauche et de la droite de gouvernement est, pour l’instant, le Front national : Marine Le Pen engrangerait de 24 à 29 % des intentions de vote des ouvriers et de 22 à 23 % de celles des employés.

Cette érosion de la gauche en milieu populaire s’inscrit dans un mouvement de longue durée que beaucoup d’observateurs qualifient de « déclin du vote de classe ». Il ne faut pas cependant croire que le « vote de classe » avait indéfectiblement lié le sort de la « classe ouvrière », coeur de cible des milieux populaires, à la gauche. Le général de Gaulle avait réussi dans les années 1960 à entamer profondément l’implantation de la gauche politique en milieu ouvrier : la gauche ne parvenait à rassembler que 56 % des suffrages ouvriers lors des législatives de 1962 et 49 % lors des législatives de 1967. En 1965, le général de Gaulle captait 45 % des votes ouvriers mais François Mitterrand en attirait tout de même encore 55 %. Cependant, sauf cette « parenthèse gaulliste », la gauche a bénéficié d’un fort enracinement en milieu ouvrier qui s’inscrivait dans un mouvement de longue période qui avait vu, à la fin du XIXe siècle, la classe ouvrière se rallier aux forces de gauche. Il y a toujours eu, à côté de ce « vote de classe » en faveur de la gauche, un vote culturel en faveur de la droite chez nombre d’ouvriers catholiques et conservateurs mais ce dernier vote était, la plupart du temps, nettement minoritaire. Ce tropisme électoral en faveur de la gauche faisait même partie d’une véritable « culture de classe ouvrière ». Les manifestations de celle-ci seront particulièrement visibles dans les années 1970 et 1980 où la gauche politiquement unie et conquérante attirera entre deux tiers et trois quarts des suffrages ouvriers. François Mitterrand sera élu par 67 % des ouvriers en 1981 et 75 % d’entre eux en 1988. Mais, depuis cette époque où il y avait une pertinence pour la gauche à se présenter comme l’expression politique des couches populaires et particulièrement de la classe ouvrière, les choses ont profondément changé. Depuis bientôt vingt ans, la gauche n’a cessé de décliner en milieu ouvrier pour y devenir peu à peu minoritaire : depuis les législatives de 1993 la gauche a été régulièrement minoritaire en milieu ouvrier (sauf en 1997), elle n’a rassemblé qu’une courte majorité de suffrages au second tour de 1995 pour devenir minoritaire en 2007. À quoi tient ce déclin ? Ces ouvriers moins nombreux - ils constituaient 39 % de la population active en 1962, 21 % seulement aujourd’hui - ne sont également plus les mêmes que ceux de la société industrielle d’antan. Ils travaillent de plus en plus dans le secteur tertiaire et sont désormais dispersés dans une société de services et non plus enracinés au coeur d’une société industrielle. Leur qualification professionnelle s’est élevée même s’ils exercent souvent un emploi dont la qualification est inférieure à celle qu’ils possèdent. Enfin, la taille des entreprises dans lesquelles ils travaillent a beaucoup diminué, les entreprises du tertiaire étant plus petites que celles de l’industrie. Toutes ces évolutions ont entraîné une profonde recomposition de leur identité professionnelle : la « conscience de classe » a chuté, l’individu avec ses propres repères l’emporte sur l’appartenance à de grands collectifs de travail englobants, les modes de vie caractéristiques de la « culture ouvrière » ont tendance à se diluer dans ceux d’une vaste classe moyenne. Ces changements de l’identité professionnelle des ouvriers et leur déception vis-à-vis de la gauche au pouvoir ont fortement contribué à desceller le lien politique et électoral fort qui existait entre les partis de gauche et la « classe ouvrière ». Ce descellement a été accentué par le divorce culturel croissant qui s’est installé entre la gauche, les croyances dominantes de ses élites politiques et partisanes et les valeurs à l’oeuvre dans le milieu ouvrier. Dans les décennies d’après-guerre les valeurs d’ordre et d’autorité souvent véhiculées par les ouvriers trouvaient un exutoire dans des appareils de gauche, comme le Parti communiste, qui ne transigeaient pas sur la « verticalité » de certaines valeurs.

Actuellement, la gauche contemporaine est beaucoup plus travaillée par le « libéralisme culturel », les valeurs « postmatérialistes » et ne parvient plus à intégrer dans son dispositif la demande d’autorité qui sourd des milieux populaires. Au-delà de son aspect purement judiciaire et personnel, l’affaire Strauss-Kahn et les réactions qu’elle suscite sont révélatrices de la tension qui traverse la culture de gauche sur la question des valeurs. Il est intéressant de noter que le milieu ouvrier est un des milieux les plus partagés quant à l’appréciation de la réaction des responsables socialistes à l’affaire : 52 % des ouvriers pensent que ces responsables ont eu un « comportement plutôt responsable », 48 % ne partagent pas cette opinion (37 % retiennent un comportement « plutôt pas responsable », 11 % ne répondent pas). En milieu bourgeois (cadres, professions libérales) le rapport est de 65 % à 35 %. Chez les sympathisants du PS, il est de 75 % à 26 % (CSA, 16 mai 2011). Reste à savoir où la demande d’autorité exprimée par les milieux populaires va se porter en 2012 : dans une abstention boudeuse et désenchantée ? Dans un vote protestataire derrière Marine Le Pen ? Dans le retour vers une gauche qui retrouverait les accents d’une République intransigeante ? Ou, comme en 2007, vers la majorité et le pouvoir en place ? Depuis bientôt vingt ans, la gauche n’a cessé de décliner en milieu ouvrier pour y devenir peu à peu minoritaire.

Paru dans Le Figaro du 24 mai 2011


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