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La foi et la raison
Entretien avec Ghaleb Bencheikh

Signataire d’un appel contre l’intégrisme religieux, à la suite de l’incendie du siège de Charlie Hebdo, l’islamologue Ghaleb Bencheikh réfute les assertions d’islamistes prétendant interdire toute représentation du prophète Mahomet et se livre à un plaidoyer pour le principe de laïcité, meilleur garant de « la cohabitation des sacrés ».

À la suite de l’incendie du siège de Charlie Hebdo, après la publication d’un dessin satirique de Mahomet, vous avez signé un appel contre les intégrismes religieux, où vous vous prononcez pour le « droit au blasphème, c’est-à-dire le droit de critiquer les dogmes sacrés ». Pourquoi  ?

Avant de signer, j’ai fait retirer au texte initial la phrase « un incendie commis vraisemblablement par des islamistes ». Ou on en est sûr, ou on ne l’est pas. Donc, on a remplacé cette mention par  : « Que ce soit le fait d’islamistes ou celui de l’extrême droite par provocation, on ne punit pas un journal pour sa liberté d’expression. » Voilà pour les faits. Pourquoi ai-je signé  ? Parce que je commence à être sérieusement agacé qu’on comprenne, dans ce monde, qu’il y aurait deux univers  : ceux qui sont attachés à la liberté et les musulmans. Je suis à la fois musulman et viscéralement attaché à la liberté d’expression, à la liberté tout court. Dans une société sécularisée, ouverte, démocratique, sous la voûte commune de la laïcité, personne ne peut se prévaloir de son sacré pour museler autrui. Maintenant, si on s’estime offensé, sali, provoqué, le meilleur moyen civilisé de le faire savoir, c’est de saisir les tribunaux. Il se trouve que, pour l’instant, les tribunaux ne reconnaissent pas l’offense faite aux croyances. C’est la législation en vigueur. Or, dans un État démocratique, le droit positif est une émanation du peuple, et si on n’en est pas satisfait, il faut le faire évoluer… sauf que dans d’autres pays, tel le Pakistan, la loi sur le blasphème a entraîné des dérives inacceptables ; pour un rien, un citoyen peut être condamné pour délit de blasphème. J’ajoute qu’il doit y avoir, en principe, une attitude déontologique qui fasse qu’on ne s’en prenne pas aux fondements métaphysiques, spirituels, des uns et des autres. S’il y a ce respect, tant mieux. Sinon, on ne verse pas dans la violence et on ne se fait pas justice soi-même. À mon avis, on est à un tournant dans nos sociétés occidentales où l’on devra réfléchir au télescopage des sacrés  : pour les uns, c’est la liberté d’expression, pour les autres, touche pas à mon prophète, etc. La question posée, c’est  : comment faire société commune avec tout cela ? À mon avis, il faut investir intellectuellement la laïcité, la démocratie et le pacte républicain, ce qui n’est pas fait actuellement.

Vous défendez l’idée que la laïcité est le meilleur garant de la « cohabitation des sacrés »…

Oui. Mais, malheureusement, le concept n’est plus autosuffisant, il nécessite pour certains de nos concitoyens une épithète : laïcité « ouverte », ou « fermée », « positive » ou « négative », ou l’adjonction de termes comme « d’intelligence » ou « d’indifférence », « de combat » ou « de tolérance », etc. Mais il n’y a pas mieux que la laïcité, bien comprise, c’est-à-dire, selon moi, celle qui ne doit pas avoir d’épaisseur idéologique – sinon, elle va rivaliser avec les idéologies en place dont elle est censée aménager la coexistence. En réalité, la laïcité pourrait se résumer à  : c’est la loi qui garantit le libre exercice de la foi aussi longtemps que la foi ne prétend pas dicter la loi. En définitive, la laïcité, c’est le parapluie sous lequel nous nous abritons tous. Elle permet de réguler le croire ou le non-croire. C’est un principe, et non une philosophie de l’État comme certains veulent bien la présenter.

Des islamistes invoquent les textes de l’islam pour s’opposer à toute représentation du prophète Mahomet. Que leur répondez-vous  ?

Il faut savoir relativiser les textes à leur contexte, et non les utiliser comme un prétexte pour un nouveau contexte. L’interdiction de la représentation figurée se justifiait en son temps, aussi bien pour le judaïsme que pour l’islam  : c’est ce qu’on appelait l’aniconisme, l’absence d’icône. On était à ce moment-là dans des sociétés d’idolâtrie. Et, pour asseoir le monothéisme pur, radical, intransigeant, transcendant, il fallait minimiser, voire éradiquer toute velléité d’utiliser comme intercesseur, fût-ce pour Dieu, une quelconque représentation, sous forme scripturale ou sculpturale. C’est pour cela que les statuaires n’étaient pas, alors, acceptées. Mais rien, clairement, dans les textes et a fortiori dans les versets coraniques, qui sont la référence première, ne dit aussi explicitement qu’il faut proscrire la représentation. À travers l’histoire, les dynasties musulmanes ont pu avoir des représentations figurées, y compris celle du prophète, dans les miniatures : celle d’Ali chez les chiites, celle de Hussein, son fils…

Comment expliquer que la publication d’un dessin de Mahomet ait pu cristalliser tant de tensions  ?

Tout cela s’explique par la régression tragique, le retour vers une situation archaïque, obscurantiste, passéiste. Cela s’explique aussi par la déshérence culturelle et l’indigence intellectuelle. La Divine Comédie de Dante, par exemple, présente le prophète de l’islam comme un grand hérésiarque, un fauteur de troubles et un schismatique, qui se trouve au VIIIe cercle, IXe bolge de l’inferno. Cela n’a pas empêché les musulmans lettrés de lire la Divine Comédie. Les Arabes, parmi eux, l’ont apprise par cœur quand elle était traduite en leur langue. Cela n’a pas empêché, non plus, les musulmans cultivés de voir les illustrations d’un Giovanni da Modena, d’un Sandro Botticelli, d’un William Blake, d’un Gustave Doré ou d’un Salvador Dali qui ont illustré la Divine Comédie. Cela ne les a pas heurtés outre mesure, ils l’ont comprise comme une sorte d’expression artistique. De nos jours, ce serait impossible  ? Qu’est-ce que cela sous-entend  ? Qu’on est entré dans une ère de crispation et de repli due au manque d’éducation, d’acquisition du savoir, de culture et de connaissance. Dans les pays musulmans, cela s’explique aussi par le naufrage de l’école, le choix de systèmes qui ont montré, sinon leur faillite, au moins leur limite, par la dictature et par le fait de céder aux sirènes islamisantes…

Dans un pays comme la France, comment l’expliquez-vous  ?

Ici, chez nous, cela s’explique par des considérations sociétales. Cela est dû à une situation d’hommes et de femmes qui se trouvent prolétarisés, marginalisés, ghettoïsés, défavorisés, déscolarisés. La tradition religieuse est devenue un refuge et une revendication politico-identitaire de jeunes gens devenus la proie facile des sermonnaires doctrinaires, d’imams autoproclamés, de prédicateurs de pacotille, qui viennent leur raconter n’importe quoi. Tout comme cela s’explique aussi par la faillite de l’école de la République, la myopie des différents gouvernements successifs et une mentalité qui a ostracisé des franges importantes de la nation.

La question des rapports entre politique et religion est à nouveau posée avec l’évolution des soulèvements arabes. La victoire du parti islamiste Ennahdha en Tunisie, l’annonce de l’instauration de la charia en Libye suscitent de l’inquiétude. La partagez-vous  ?

À titre personnel, autant j’ai été enthousiaste, avec sympathie, ferveur, devant les mots d’ordre de dignité, de justice sociale, de démocratie, dans le « printemps arabe », autant maintenant je suis plus que préoccupé. Il faut être vigilant, pour que des dérives de type islamiste ne s’abattent pas et ne confisquent pas le désir et la volonté d’émancipation des peuples arabes.

La séparation de la religion et de l’État peut-elle devenir un principe applicable aussi aux pays arabes  ?

Déconnecter le temporel d’avec le spirituel, gérer la cité, non avec des arguments d’autorité et au nom du divin, mais comme une approche rationnelle émanant des hommes, est une marque de progrès et de civilisation. Je ne vois pas pourquoi ce serait applicable ailleurs et pas au monde arabe. Il n’y a rien dans le génome arabe ni dans la tradition islamique intrinsèquement qui s’y opposerait. Pour bien des raisons, à commencer par celle-ci  : s’il devait y avoir une tradition religieuse qui s’adapterait le mieux à un espace laïc, ou à un idéal laïc, ce serait bien l’islam. C’est une tradition qui n’a pas de structure cléricale, de vie sacramentelle, d’autorité centrale, et où l’homme ou la femme s’adressent ex abrupto à Dieu sans intercesseur ni médiateur. Simplement, cette absence de souveraineté pontificale et d’autorité centrale, si elle est une source de bonheur incommensurable, est aussi de nos jours une source de problèmes inextricables, car n’importe qui dit et fait n’importe quoi. D’autre part, tous les arguments qui vont dans le sens de la collusion entre le temporel et le spirituel peuvent être démontés intellectuellement l’un après l’autre et déconstruits théologiquement.

Pouvez-vous donner des exemples  ?

Le califat n’a aucune valeur sacrale, aucun fondement théologique ne le consacre, c’est une œuvre humaine qui a commencé avec un homme et a été abolie par un homme – par les traités de Sèvres et de Lausanne, 1923-1924. On peut toujours objecter  : « Oui, mais on n’a pas l’équivalent du denier de César en islam. » Matthieu, chapitre 22, dit en effet : il faut rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Cela fait sourire : pourquoi voudrait-on que Dieu parlât de César en Arabie au VIIe siècle  ?…. mais plus sérieusement, tout cela est affaire de lecture. Personne n’a invoqué le denier de César quand il y a eu tous les heurts après la loi de 1905, lorsque l’encyclique Vehementer nos de février 1910 a excommunié tous les députés catholiques qui avaient osé la voter. Ce n’est qu’avec un effort intellectuel et théologique considérable qu’on est arrivé à donner une assise à la séparation des deux ordres, grâce au travail formidable des théologiens protestants Paul Tillich, Karl Barth et Urs Van Balthasar, conjuguant leurs efforts avec ceux de leurs homologues catholiques Karl Rahner et Yves Congar. Ce qui a été possible à un moment donné pour une tradition religieuse le sera assurément pour une autre si ses penseurs ont à cœur d’accompagner son évolution vers le progrès.

Il s’agit, selon vous, en reprenant le mot de Mohamed Arkoun, de faire sortir la pensée islamique des clôtures dogmatiques…

Il est temps de dégeler les glaciations idéologiques et s’affranchir des enfermements doctrinaux. En ce qui concerne la gouvernance des hommes dans la cité, on peut toujours invoquer, par exemple : « Mais le prophète était chef d’État. » D’abord, de quel État s’agit-il  ? À Médine, il n’y avait pas d’État, pas de cabinet, ni de garnison, ni de système judiciaire ni pénitentiaire, pas d’école… mais une communauté de croyants, elle-même en mutation, qui est passée du stade tribal à celui d’un agrégat d’individus croyant en un seul Dieu. Certes, ce prophète légifère, par « dictée » surnaturelle dans le cadre de la croyance monothéiste. Sauf que cela reste une affaire humaine d’interprétation après sa mort  : pourquoi figer et graver dans le marbre ce qui a été une jurisprudence à un moment donné de l’histoire et qui n’avait aucune valeur atemporelle ni métahistorique  ? Et par extraordinaire, si on a envie de gloser en s’enchaînant à la référence scripturaire, faire les exégèses, et étayer ce qu’on prétend par le Coran, on trouve : « ô vous qui avez cru, obéissez à Dieu, au prophète et aux détenteurs de l’ordre parmi vous. » Autrement dit, il y a bien deux ordres, le spirituel et le temporel, qui concomitamment coexistent. Mais encore une fois, la gestion des affaires dans la cité n’a pas besoin de fondement théologique. C’est un paramètre extra-religieux.

Chaque rencontre avec cet homme-là est un bonheur. Ghaleb Bencheikh est l’un de ces trop rares penseurs d’un islam moderne, libéré de tout dogmatisme, pleinement inscrit dans le cadre de la laïcité. Érudit, entretenant une véritable passion pour le langage, il excelle à démonter les discours des « imams autoproclamés », des « prédicateurs de pacotille ». Il n’y a, pour lui, « d’engagement dans une foi » que « tamisé par le filtre de la raison ». Fils du Cheikh Abbas Bencheikh el Hocine, qui fut recteur de la Grande Mosquée de Paris, frère de Soheib Bencheikh, l’ancien mufti de Marseille, titulaire d’un doctorat de physique, Ghaleb Bencheikh enseigne dans un lycée du Val-de-Marne. Depuis 2000, il anime l’émission Islam, sur France 2, le dimanche matin. Également président de la Conférence mondiale des religions pour la paix, il multiplie les conférences, en France et, notamment, en Algérie. Auteur de plusieurs ouvrages, il a publié, entre autres, la Laïcité au regard du Coran (La Renaissance, 2005), Juifs, chrétiens, musulmans : « Ne nous faites pas dire n’importe quoi  ! » (avec P. Haddad et J. Arnould, Bayard jeunesse, 2008), Lettre ouverte aux islamistes (avec Antoine Sfeir, Bayard, 2008).

Entretien réalisé par Karima Goulmamine paru dans L’Humanité du 16 décembre 2011.

A lire également sur le site un autre entretien avec Ghaleb Bencheikh L’interprétation du Coran.


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