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La dialectique de l’oppression et de la libération
Angela Davis. Premier cours à l’Université de Californie

Le texte du premier cours d’Angela Davis à l’université a été publié en 1971 par les Editions sociales dans le recueil "Angela Davis Parle", en pleine campagne pour empêcher sa condamnation à mort (elle sera acquittée en juin 1972). Les textes publiés avaient été traduits par Maurice Cling, Pierrette Le Corre, Jean-Jacques Recht, Gilberte Salem et Joseph Spagnoli.

Introduction

Le lecteur trouvera ci-dessous le texte des conférences inaugurales du professeur Angela Davis pour son premier cours à l’université de Californie à Los Angeles, professé pendant le premier trimestre 1969 sous le titre : « Thèmes philosophiques récurrents dans la littérature noire ». Nommée pour 2 ans Angela Davis faisait alors fonction de professeur assistant de philosophies, et sa nomination, dûment recommandée par le département de philosophie, avait été chaudement approuvée par la direction de l’université. La première des deux conférences avait attiré à Royce Hall plus de quinze cents étudiants et enseignants. Son propos terminé, l’oratrice fut l’objet d’une ovation prolongée : le public, debout, témoignait de son attachement aux libertés universitaires et à une éducation démocratique. Ces conférences, en effet, s’inscrivent dans une double perspective : d’une part, lever l’interdit sur le processus historique qui a conduit les Noirs à la servitude et à l’oppression, d’autre part, éclairer l’histoire de son contexte philosophique. Ce travail, par ailleurs, porte la marque d’une sensibilité, d’un esprit original et mordant : c’est celui d’un excellent professeur et d’un spécialiste digne de respect.

Au lieu de saluer son talent, son honnêteté, ses efforts pour promouvoir la compréhension et résoudre le problème social le plus brûlant – la séparation entre oppresseurs et opprimés – la société a fait du professeur Davis une prisonnière. Les régents de l’université de Californie ont d’abord tenté de l’exclure de l’université, en alléguant – contre toute légalité – son appartenance au Parti communiste. La plus haute instance juridique de Los Angeles ayant rejeté leur requête, les régents ont refusé à Angela Davis le droit d’enseigner une seconde année, comme le stipulait sa nomination. (Ceci, alors qu’un grand nombre de commissions de contrôle, et le chancelier de l’université lui-même, s’était déclarés favorables à une seconde nomination). Au cours de l’été 1970, accusée d’enlèvement, d’assassinat et de tentative de se soustraire à la justice, Angela Davis avait été placée sur la liste des personnes les plus recherchées par le F.B.I. Lors de son arrestation, l’énormité de la caution exigée, puis le refus pur et simple de la caution, ont abouti à son maintien en prison ; par la suite, elle a été astreinte à un régime particulier d’isolement.

Comme l’a montré le professeur Davis dans sa première conférence, une méthode essentielle d’oppression consiste à maintenir dans l’ignorance la classe opprimée. De même que Frederick Douglass, l’esclave noir dont elle évoque ici la vie et l’oeuvre, le professeur Davis fait partie des opprimés instruits. Comme lui, elle a pris pleinement conscience de ce que l’oppression signifie, et a accru cette conscience chez les Noirs et chez d’autres. Que sa lutte victorieuse contre l’ignorance, arme d’oppression, explique pour une grande part, et son renvoi de l’université de Californie et le traitement rigoureux qu’on lui a infligée par la suite, cela ne fait guère de doute.

Les conférences qu’on va lire portent sur la phénoménologie de l’oppression et de la libération. Etablir que des millions d’être sont toujours opprimés dans ce qui se proclame la société la plus libre du monde, c’est là une démonstration élémentaire. Il est beaucoup plus malaisé de définir les causes de cette oppression, et les formes qu’elle prend pour se perpétuer, sa signification psychologique pour l’oppresseur et l’opprimé, et enfin le processus de prise de conscience chez ce dernier, et les voies de sa libération. Tel est le but que s’est assigné le professeur Davis. Pour l’atteindre, elle dispose d’une solide formation philosophique, d’un esprit pénétrant et d’une connaissance fondée sur l’expérience.

Le professeur Davis est devenu un symbole de groupes sociaux et de causes opposés ; cela était peut-être inévitable. Mais souvenons-nous que ce symbole masque un être humain, que c’est une vie humaine et pas seulement une cause humaine, qu’un tribunal va être appelé à juger. En attendant, nous sommes fiers de présenter ces deux conférences d’une collègue remarquable, d’une amie. Puissent-elles contribuer partout à la défaite de l’oppression.

Matthew Sculicz, anglais ; Peter Orleans, sociologie ; David Gillman, mathématiques ; Sterling Robbins, anthropologie ; Marie Brand, puériculture ; J.C. Ries, sciences politiques ; Jerome Rabow, sociologie ; Donald Kalish, philosophie ; Evelyn Hatch, anglais ; Kenneth Chapman, allemand ; Laurence Morrissette, français ; Temma Kaplan, histoire ; Peter Ladegofed, linguistique ; DR McCann, allemande, Robert Singleton, gestion commerciale ; Richard Ashcraft, sciences politiques ; John Horton, sociologie ; Paul Koosis, mathématiques ; Patrick Story, anglais ; Anan E. Flanigan, mécanique appliquée ; Roy L. Wolford, médecine ; Albert Schwartz, histoire ; Wade Savage, philosophie ; Tom Robischon, pédagogie ; Barbara Partee, anglais ; Carlos Otero, espagnol ; Alex Norman, problèmes urbains ; Henry McGee, institut de droit ; E.V. Wolfenstein, sciences politiques.

La dialectique de l’oppression et de la libération

Dans l’histoire des idées en Occident, l’idée de liberté s’est avérée un thème dominant. Cela paraît légitime ; on a souvent défini l’homme à partir de son inaliénable liberté. Entre autres paradoxes, l’histoire de la société occidentale témoigne au suprême degré de celui-ci : alors que sur un plan philosophique on définissait la liberté de la façon la plus noble et la plus sublime, la réalité concrète, elle, révélait sans cesse et partout les formes les plus brutales d’absence de liberté, d’asservissement. La Grèce antique, nous apprend-on, a vu naître la démocratie ; mais toutes les revendications de la liberté humaine, de l’épanouissement de l’individu par l’exercice des libertés civiques, ne sauraient faire oublier ce fait : dans la polis athénienne, la majorité n’était pas libre. Les femmes n’étaient point citoyennes, et l’esclavage était une institution reconnue. La société grecque, en outre, restait liée à une certaine forme de racisme ; la liberté, en effet, demeurait un droit exclusif des Grecs ; on qualifiait tous les non-Grecs de barbares, que l’on tenait pour indignes par nature – voire pour incapables – de jouir des bienfaits de la liberté.

« PAR LEUR EXISTENCE MEME, LES NOIRS ONT MIS A NU LES FAIBLESSES DE LA LIBERTE – CELLE S DE SA PRATIQUE, MAIS AUSSI CELLES DE SA FORMULATION THEORIQUE ELLE-MEME. »

Dans ce contexte, comment ne pas évoquer l’image de Thomas Jefferson et des autres « Pères fondateurs », formulant les nobles concepts de la Constitution des Etats-Unis alors que leurs esclaves vivaient dans la souffrance ? Afin de ne pas ternir la beauté de la Constitution, tout en protégeant l’institution de l’esclavage, ils utilisèrent l’expression « personnes astreintes à un service ou à un travail » – euphémisme pour le terme « esclavage » ; ainsi apparaissait une catégorie exceptionnelle d’êtres humains, de personnes indignes des garanties et des droits inscrits dans la Constitution.

Oui ou non, l’homme est-il libre ? Oui ou non, devrait-il l’être ? L’histoire de la littérature noire, à mes yeux, permet de bien mieux comprendre la nature de la liberté, son étendue et ses limites, que tous les discours philosophiques sur ce thème dans l’histoire de la société occidentale. Ceci, pour plusieurs raisons. D’abord, parce que la littérature noire, aux Etats-Unis et dans le monde, reflète la conscience d’un peuple à qui l’on a refusé l’accès au monde réel de la liberté. Par leur existence même, les Noirs ont mis à nu les faiblesses de la liberté – celles de sa pratique, mais aussi celles de sa formulation théorique elle-même. En effet, si la théorie de la liberté demeure sans rapport avec la pratique de la liberté, ou plutôt, est contredite dans la réalité, cela signifie alors qu’il y a quelque chose d’erroné dans le concept lui-même – du moins si nous pensons de façon dialectique.

Ce cours, donc, s’ordonnera essentiellement autour de l’idée de liberté vue à travers les créations littéraires du peuple noir. En commençant par La Vie et l’Epoque de Frederick Douglass, nous étudierons l’expérience de la servitude faite par l’esclave lui-même, et par là, l’expérience négative de la liberté. Il sera capital de bien comprendre, alors, un changement crucial : le passage du concept de liberté, principe donné et statique, au concept de libération, lutte dynamique et active pour la liberté. Puis nous étudierons W.E.B. Du Bois, Jean Toomer, Richard Wright et enfin John A. Williams. Au passage, nous aborderons la poésie des diverses périodes de l’histoire noire américaine, et des analyses théoriques comme celles de Fanon ou Du Bois (A.B.C. de la couleur). Enfin, je voudrais évoquer quelques œuvres d’écrivains africains, ainsi que des poèmes de Nicolas Guillén, poète noir cubain, et les comparer aux œuvres de Noirs des Etats-Unis.

Tout au long de ce cours, je le rappelle, la notion de liberté constituera l’axe essentiel autour duquel nous essayerons d’ordonner d’autres concepts philosophiques. Il nous arrivera de rencontrer des notions métaphysiques – identité, problème de la connaissance de soi, etc. Les diverses philosophies de l’histoire que révéleront les œuvres étudiées auront une importance primordiale. Un autre problème qu’il nous faudra examiner sera celui de la morale des opprimés. Tout en découvrant l’épanouissement du thème de la liberté dans la littérature noire, il faudrait faire surgir une foule de thèmes apparentés.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques remarques sur le genre de questions que nous devrions nous poser lorsque nous essayons d’approfondir la nature de la liberté humaine. Et d’abord : la liberté est-elle totalement subjective, totalement objective, ou est-ce une synthèse ? Je m’explique. Faut-il voir en la liberté une caractéristique inhérente à l’homme, un donné – qui n’existe qu’à l’intérieur de l’esprit humain, et se réduit à une expérience intérieure ? Ou bien la liberté se réduit-elle à la capacité de se mouvoir à son gré, d’agir à son gré ? Notre question sur la subjectivité ou l’objectivité de la liberté peut aussi se formuler ainsi : La liberté est-elle la liberté de la pensée, ou celle de l’action ? Ou, ce qui importe davantage, peut-on concevoir l’une sans l’autre ?

Ce qui nous conduit aussitôt à ce problème : existe-t-il une possibilité de la liberté à l’intérieur de la servitude matérielle ? Peut-on dire de l’esclave qu’il est libre à un degré quelconque ? Ici nous revient en mémoire un propos – devenu classique – de l’existentialiste français Jean-Paul Sartre. Selon lui, même dans les chaînes, l’homme demeure libre – pour cette raison qu’il lui reste loisible d’en finir avec sa condition d’esclave, au besoin par la mort. En d’autres termes, sa liberté se définit – de façon restrictive – comme la liberté de choisir entre la sujétion et la mort. Ceci représente déjà un cas limite.

Mais il nous faut décider si nous allons – ou non – adopter cette définition du concept de liberté. A n’en pas douter, elle serait incompatible avec la notion de libération. L’esclave qui choisit la mort fait bien plus qu’abolir sa condition servile, il détruit du même coup la condition même de sa liberté – sa vie. Le problème revêt encore un autre aspect, si la décision de mourir est séparée de son contexte abstrait, et examinée à la lumière d’une situation et d’une évolution réelles, lorsque l’esclave trouve la mort en combattant pour une liberté concrète. En d’autres termes, le choix entre l’esclavage ou la mort pourrait signifier deux choses : soit l’esclavage ou le suicide, soit au contraire l’esclavage ou la libération à tout prix. La différence entre les deux alternatives est essentielle.

D’une conscience authentique de l’oppression nait la nécessité, clairement perçue par un peuple, d’abolir l’oppression. L’esclave qui tend à cette perception claire découvre vraiment le sens de la liberté. Il sait ce que signifie la disparition du rapport de maître à esclave. En ce sens, sa connaissance de la liberté va plus loin que celle du maître. Car le maître se sent libre, et il se sent libre en raison de son pouvoir sur la vie d’autrui. Il est libre aux dépens de la liberté d’un autre. L’esclave voit la liberté du maître sous son vrai jour. Il comprend que la liberté du maitre est la liberté abstraite d’empêcher d’autres êtres de vivre normalement. L’esclave comprend qu’il s’agit là d’une fausse conception de la liberté ; sous cet angle, il voit plus clair que son maître : il se rend compte que le maître est l’esclave de ses propres erreurs, de ses propres méfaits, de ses propres violences, de sa propre volonté d’oppression.

Entrons maintenant dans le vif du sujet. La première partie de La Vie et l’Epoque de Frederick Douglass, intitulée « Vie d’un esclave », constitue – au sens physique du terme – un voyage de l’esclavage à la liberté, terme et reflet à la fois d’un voyage de l’un vers l’autre au sens philosophique de l’expression. Ni l’un ni l’autre de ces voyages, nous le verrons, ne peuvent concevoir séparément ; ils se déterminent réciproquement.

Le point de départ de ce voyage est la question que se pose Frederick Douglass enfant : « Pourquoi suis-je esclave ? Pourquoi les uns sont-ils esclaves et les autres maîtres ? » (p. 50). Lorsqu’il rejette la réponse habituelle – Dieu a créé les Noirs pour en faire des esclaves, et les Blancs pour en faire des maîtres – cette attitude critique lève un obstacle essentiel ; dès lors, dans l’esprit de l’esclave, la liberté devient possibilité. L’histoire de la société occidentale, ne l’oublions pas, abonde en justifications de l’esclavage. Pour Platon comme par Aristote, certains hommes naissaient esclaves et étaient destinés à ne jamais connaître la liberté. Quant aux justifications proprement religieuses de l’esclavage, elles sont innombrables.

Essayons de dégager une définition philosophique de l’esclave – déjà proposée pour l’essentiel : c’est un être humain qui, pour telle ou telle raison, se voit refuser la liberté. Mais que représente la liberté, sinon l’essence même de l’être humain ? Ou l’esclave n’est pas un homme, ou son existence même une contradiction. Nous pouvons écarter la première hypothèse, sans oublier toutefois que l’idéologie dominante refusait au Noir la qualité d’être humain. Dans cette optique, où la nature contradictoire de l’esclavage ne saurait apparaître, la volonté de ne pas tenir compte du réel est manifeste : l’esclave n’est pas un homme, car si c’en était un, il serait certainement libre.

Nul n’ignore les tentatives délibérées de priver l’homme noir de son humanité. Nous savons que pour perpétuer l’institution de l’esclavage, on a maintenu le Noir à un niveau de vie inférieur à celui de la bête. Les Blancs propriétaires d’esclaves étaient bien décidés à donner chair et sang au mythe du Noir infra-humain, par eux forgé de toutes pièces afin de justifier leurs actes. Ainsi apparaît un cercle vicieux : le propriétaire d’esclaves perd toute conscience de soi.

Le cercle vicieux n’a pas disparu, mais il existe pour l’esclave une issue – la résistance. Cette possibilité de la liberté pour l’esclave, Frederick Douglass semble l’avoir perçue pour la première fois en voyant un esclave s’opposer au châtiment du fouet : « S’il avait le courage de ne pas courber la tête devant son surveillant, l’esclave devait s’attendre, certes, à une punition immédiate et cruelle ; toutefois, s’il restait légalement un esclave, il devenait virtuellement un homme libre. " Vous pouvez me faire abattre ", dit un esclave à Rigby Hopkins, " mais pas me faire fouetter ". Il s’ensuivit qu’il ne fut abattu ni fouetté. »

« LA PREMIERE CONDITION DE LA LIBERTE, C’EST L’ACTE DE RESISTANCE AU GRAND JOUR… DANS CET ACTE DE RESISTANCE, LA LIBERTE EXISTE DEJA SOUS UNE FORME ELEMENTAIRE. »

Peu à peu, l’idée que l’esclave se faire de la liberté devient pour nous plus concrète. La première condition de la liberté, c’est l’acte de résistance au grand jour – de résistance physique, de résistance par la force. Dans cet acte de résistance, la liberté existe déjà sous une forme élémentaire. Et répondre à la violence par la violence va bien au-delà du simple acte physique ; ce n’est pas seulement le refus de se soumettre au fouet, c’est une condamnation implicite de l’institution de l’esclavage de ses critères, de sa morale – à l’échelle du microcosme, un pas vers la libération.

L’esclave a véritablement conscience du fait que la liberté n’existe pas en fait, que ce n’est pas un donné, mais plutôt l’enjeu d’un combat ; elle ne peut exister qu’au prix de la lutte. Le maître, par contre, perçoit sa liberté comme inaliénable et donc comme un fait : il ne se rend pas compte qu’il est, lui aussi, réduit en esclavage par son propre système. Pour donner un commencement de réponse à une question déjà posée – est-il possible à un homme d’être dans les chaînes et en même temps d’être libre – nous pouvons dire désormais que la perspective de la liberté ne s’offre à l’esclave que lorsqu’il refuse effectivement ses chaînes. La première phase de la libération, c’est la décision de refuser l’image de soi présentée par le maître, l’état de fait créé par le maître ; c’est refuser sa propre existence, refuser de se considérer comme esclave.

A ce stade, le problème de la liberté rejoint celui de l’identité. La condition servile est aliénante : « Il est contraire à la nature de diviser les êtres humaines en esclaves et en propriétaires d’esclaves ; ces catégories ne peuvent prendre un caractère achevé qu’au prix d’une formation systématique, obstinée, rigide. » L’esclavage, c’est une aliénation d’un état naturel, une violence faite à la nature, qui déforme et l’esclave et le propriétaire d’esclaves. L’aliénation, c’est l’absence d’identité véritable ; l’esclave pour sa part, a aliéné sa propre liberté. Cette non-identité peut exister à divers niveaux. Elle peut être inconsciente – l’esclave accepte alors la définition du maître, et devient non-libre, du moment qu’il se considère inapte par essence à jouir de la liberté. La non-identité peut aussi être consciente, et vulnérable aux assauts de la connaissance. C’est cette dernière possibilité qui nous intéresse le plus, car elle constitue une étape dans le voyage vers la liberté.

La forme suprême de l’aliénation humaine, c’est l’abaissement au niveau d’objet de propriété. Quelque chose que l’on possède – telle était la définition de l’esclave. « La personnalité ? Engloutie dans le sentiment sordide de la propriété ! La dignité humaine ? Abolie, devenue la chose d’autrui ! Notre destin devait être déterminé pour la vie, sans que nous puissions influer d’avantage sur lui que les bœufs et les vaches ruminant à la meule. »

Traités comme des choses, les Noirs se définissaient comme des objets. « L’esclave était un meuble », dit Frederick Douglass. Sa vie s’inscrit dans les limites de cette qualité d’objet, dans les limites de la définition que l’homme blanc donne de l’homme noir. Réduit à vivre comme s’il était un meuble, l’esclave perçoit le monde à l’envers. Vivant comme s’il n’était plus qu’un objet, il doit se forger son humanité à l’intérieur de ces limites. « Il n’avait ni choix ni but ; rivé à un lieu unique, c’est en ce lieu et nul autre qu’il devait se fixer. » L’esclave est privé de tout pouvoir sur les circonstances extérieures de sa vie. Une femme qui vivait dans les plantations pouvait, du jour en lendemain, se trouver transplantée au loin, séparée de ses enfants, de leur père, de ses amis comme de sa famille, sans espoir de les revoir jamais. Dans un tel voyage, il ne subsiste rien du sentiment de l’aventure, rien de la découverte de l’inconnu. Le voyage devient une descente aux enfers ; loin de se soustraire à l’emprise des choses, l’esclave voit s’accentuer alors la déshumanisation de son existence extérieure. « Quand il part au loin, il est comme un homme qui entre vivant dans la tombe : on l’ensevelit les yeux ouverts, sans qu’épouse, enfants et amis très chers puissent le voir ou l’entendre. » D’une plume qui sait émouvoir, Frederick Douglass décrit les derniers jours de sa grand’mère. Sa vie durant, cette femme avait fidèlement servi son maître, avait eu des enfants et des petits-enfants destinés à son service, pour se trouver enfin traitée avec dédain par son propriétaire du moment – le petit-fils du maître de jadis. Envoyée dans les bois, elle y meurt en solitaire.

Sans le savoir, le propriétaire de Frederick Douglass lui révèle le chemin vers la conscience de son aliénation : « Si on donne un pouce à un nègre, il en prendra long comme le bras. L’instruction gâche le meilleur nègre qui soit. S’il apprend à lire la Bible, il ne fera plus jamais un bon esclave. Il ne devrait connaître que la volonté de son maître, et apprendre à lui obéir. » Dans la mesure où il accepte la volonté de son maître comme pouvoir absolu sur sa vie, l’esclave est totalement aliéné. Il n’a ni volonté, ni désir, ni être propre – son essence, son existence même dépendent obligatoirement et totalement de la volonté de son maître. Que signifie ceci ? Que c’est en partie grâce au consentement de l’esclave que l’homme blanc peut perpétuer l’esclavage. Il ne s’agit pas, toutefois, d’un consentement libre, mais d’un consentement imposé par la force la plus brutale.

Dans les remarques de son propriétaire, Frederick Douglass trouve l’arme qu’il lui fallait pour combattre sa propre aliénation. « Fort bien, pensai-je. Le savoir rend l’enfant impropre à l’esclavage. Cette proposition éveilla en moi un écho instinctif ; dès lors, j’avais trouvé le chemin assuré de l’esclavage à la liberté. » D’un examen attentif de ces paroles, le thème de la résistance surgit à nouveau. Pour Frederick Douglass, la liberté devient pour la première fois une possibilité concrète au sein même de l’esclavage, lorsqu’il voit un esclave refuser le châtiment du fouet. Cet acte de résistance devient chez lui résistance de l’esprit, refus d’accepter la volonté du maître, volonté de ne point juger le monde par les yeux d’autrui.

A la violence du maître, l’esclave opposait la sienne propre ; de même, Frederick Douglass utilise le savoir de son maître, selon qui l’instruction rend l’homme impropre à l’esclavage, et le retourne contre lui. Il partira à la conquête du savoir pour cette raison même qu’il rend l’homme impropre à l’esclavage. Sur tous les fronts, à tous les niveaux, le voyage vers la liberté implique résistance et refus. L’acquisition du savoir rendra l’aliénation consciente.

En combattant sa propre ignorance, en s’opposant à la volonté de son maître, Frederick Douglass comprend que tous les hommes devraient être libres, et par là-même, approfondit sa connaissance de l’esclavage, mesure mieux ce que signifie être esclave, ce que signifie être l’antithèse vivante de la liberté. « Quand je sus enfin lire, vers l’âge de treize ans, toute connaissance nouvelle – surtout si elle concernait les Etats libres (ceux de l’union où l’esclavage n’existait point. N. d. T.) accroissait le poids qui pesait déjà sur mes pensées de la façon la plus intolérable – je suis esclave pour la vie. Je ne voyais nulle fin à ma servitude. C’était une terrible, et jamais je ne saurai dire à quel point, dans mes jeunes années, cette pensée me fit souffrir. »

Son aliénation devient réelle, et apparaît au grand jour ; Frederick Douglass va faire l’expérience existentielle de tout ce qu’entraînent simultanément la sujétion à l’absence de liberté matérielle, et la quête spirituelle de libération. La tension entre le subjectif et objectif finira par donner l’élan nécessaire à la libération totale. Mais avant d’atteindre ce but, il faut passer par une série de phases intermédiaires.

Par l’esprit, donc, l’esclave Frederick Douglass transcende sa condition et accède à la liberté. C’est en cela que réside la conscience de l’aliénation. La liberté lui apparaît concrètement comme la négation de sa condition – elle existe dans l’air même qu’il respire. « La liberté, droit inestimable que possède tout homme à la naissance, faisait de toute chose un défenseur de ce droit. Je l’entendais dans un moindre son, je la voyais dans le moindre son, je la voyais dans le moindre objet. En me rendant conscient de ma misère, elle ne cessait de me torturer, accroissant ainsi l’horreur désespérée de ma condition. Il m’était impossible de rien voir sans la voir, de rien entendre sans l’entendre aussi. Je n’invente rien : je sentais son regard dans l’étoile, son sourire dans l’accalmie, son haleine dans le vent, son pas dans la tempête. »

« LA SITUATION DE L’ESCLAVE EST SANS ISSUE ; LA DECOUVERTE DU REEL N’AMENE NI LE BONHEUR, NI LA LIBERTE VRAIE… »

Douglass a véritablement pris conscience de sa condition. Cette conscience implique le rejet de cette condition. La conscience de l’aliénation entraîne le refus absolu de celle-ci. Mais contradictoire en soi, la situation de l’esclave est sans issue ; la découverte du réel n’amène ni le bonheur ni la liberté vraie – elle amène l’affliction et la souffrance, aussi longtemps du moins que l’esclave ne trouve pas le moyen concret d’échapper à l’asservissement.

De la femme de son maître, Frederick Douglass dit ceci : « elle voulait me maintenir dans l’ignorance, et j’étais décidé à savoir – bien que le savoir ne fît qu’augmenter ma misère. »

L’esclave, par ailleurs, ne refuse pas simplement sa condition individuelle. La prise de conscience véritable, c’est le refus de l’institution elle-même, et de tout ce qui l’accompagne. « C’était l’esclavage que je haïssais, et non ses seuls épisodes. » Nous entrevoyons ce que sera pour Frederick Douglass le passage de l’esclavage à la liberté : sa propre liberté une fois conquise, le but réel ne lui paraîtra pas atteint pour autant. Seule l’abolition totale de l’institution esclavagiste fera disparaître sa misère, son affliction, et son aliénation à lui – et encore ! Des séquelles subsisteront, comme subsistent aujourd’hui les germes mêmes de l’esclavage.

Dans sa marche à la liberté, Frederick Douglass puise dans la religion des forces et des justifications nouvelles. La doctrine chrétienne, à ses yeux, fonde l’égalité de tous les hommes devant Dieu : si celle-ci existe, il faut en conclure que les propriétaires d’esclaves se dressent contre la volonté de Dieu en opprimant d’autres êtres humains, et qu’ils méritent de s’attirer la colère divine. Liberté, abolition de l’esclavage, libération, disparition de l’aliénation – à toutes ces notions la religion apporte justification métaphysique et vitalité accrue. L’abolition de l’esclavage est voulue par un être surnaturel : l’esclave Frederick Douglass, qui croit en Dieu, doit accomplir la volonté divine en cherchant à se libérer. Douglass n’était pas le seul à tirer pareille conclusion du message chrétien. Nat Turner dut une bonne part de son inspiration à sa foi chrétienne. De même, John Brown.

Pour la société blanche esclavagiste, nous le savons tous, le christianisme était censé servir à des fins tout autres. L’évangélisation des esclaves devait essentiellement servir de justification métaphysique à l’esclavage, plutôt qu’à la liberté.

Selon une formule de Karl Marc désormais classique, la religion est l’opium du peuple. Autrement dit : la religion enseigne aux hommes à se satisfaire de leur sort en ce monde, à accepter l’oppression – en orientant leurs espoirs et leurs désirs vers un domaine surnaturel. Une somme réduite de souffrances terrestres ne compte pas en regard du bonheur éternel.

Comme Marcuse le rappelle volontiers, on néglige souvent le fait que Karl Marx a ajouté que la religion exprime les souhaits utopiques de la créature opprimée. Ce qui, bien entendu, signifie que les souhaits deviennent des rêves projetés dans une sphère échappant au pouvoir humain – mettons, un royaume imaginaire. Mais une question se pose d’autre part : la formule de Marx sur les souhaits utopiques de la créature opprimée implique-t-elle autre chose ? Réfléchissons. La religion aidant, des aspirations, des besoins et des désirs réels se muent en souhaits utopiques – tant notre monde semble dénué d’espoir ; telles sont les perspectives d’un peuple opprimé. Mais ce qui compte, ce qui est décisif, c’est que ces utopies soient toujours sur le point de revenir à leur substance première – les aspirations et les besoins réels en ce monde. La possibilité demeure de ramener ces souhaits utopiques vers le monde réel.

Frederik Douglass a renversé le cours de ces aspirations ; Nat Turner les a replacées dans le monde réel. La religion peut donc jouer un rôle positif, puisqu’il est dans sa nature de satisfaire les besoins criants des opprimés. (Nous ne parlons ici que du rapport entre opprimés et religion, sans essayer d’analyser la notion de religion proprement dire.) La religion peut jouer un rôle positif. Il suffit de dire : commençons à créer ce bonheur humain éternel en ce monde-ci. De l’éternité, faisons l’histoire.

Pourquoi plus de Noirs, cessant de regarder vers l’au-delà, ne s’orientent-ils pas vers la réalité concrète, vers l’histoire ? La société blanche esclavagiste a systématiquement tenté de créer une religion particulière, soumise à ses propres intérêts, et destinée à perpétuer l’esclave. Elle a utilisé le christianisme pour abêtir, figer dans une doctrine, endormir.

Dans son ouvrage, L’Institution particulière, Kenneth Stampp traite longuement du rôle joué par la religion pour mettre au point des méthodes permettant d’apaiser les Noirs, de supprimer les germes possibles de révolte. Tout d’abord, on se garda d’évangéliser les Africains, de crainte de voir les esclaves exiger la liberté. Cependant, selon les lois adoptées par les colonies esclavagistes, le baptême ne devait pas suffire à affranchir automatiquement les chrétiens noirs. Stampp montre pourquoi, en dernière analyse, les portes sacrées du christianisme furent ouvertes aux esclaves :
« En recevant une instruction religieuse, l’esclave apprenait que sa servitude jouissait d’une sanction divine, que l’insolence constituait une offense à Dieu autant qu’au maître temporel. On lui inculquait le commandement biblique sur l’obéissance due au maître, et on lui parlait des châtiments promis à l’esclave désobéissant dans l’au-delà. Il apprenait aussi que le salut éternel viendrait récompenser ses loyaux services, et qu’au jugement dernier Dieu traiterait pareillement le pauvre et le riche, le Noir et le Blanc. »

« UNE VERSION TRES EDULCOREE DU CHRISTIANISME AVAIT ETE CONCUE A L’INTENTION DES ESCLAVES… UNE TELLE UTILISATION DE LA RELIGION ETAIT L’UNE DES PIRES VIOLENCES FAITES A L’HUMANITE. »

Ainsi, l’on présentait à l’esclave comme l’essence même du christianisme les passages de la Bible qui valorisaient l’obéissance, l’humilité, l’esprit de paix, la patience. Par contre, des sermons destinés aux esclaves, disparaissaient les passages sur l’égalité ou la liberté, ceux-là précisément que Frederick Douglass sur découvrir, ayant appris à lire tout seul, à l’inverse de la plupart des esclaves. Une version très édulcorée du christianisme avait été conçue à l’intention des esclaves. Un esclave pieux par conséquent ne frappait jamais un blanc, et son maître avait toujours raison, même si de toute évidence il était dans l’erreur. Une telle utilisation de la religion était une des pires violences faites à l’humanité. Elle servait à apprendre à un groupe d’hommes qu’ils n’étaient nullement des hommes, et à abolir ce qui restait d’identité à l’esclavage. Mais à la longue pareilles violences devaient échouer, comme en témoignent Frederick Douglass, Gabriel Prosser, Denmark Vesey, Nat Turner et tant d’autres qui retournèrent le christianisme contre les missionnaires. L’Ancien Testament était particulièrement utile à ceux qui organisèrent des révoltes, -Dieu avait délivré les enfants d’Ismaël de la servitude en Egypte – mais ils combattirent pour obéir à la volonté divine. Résister – telle était la leçon de la Bible.

La réaction de Frederick Douglass devant la révolte de Nat Turner est significative : « L’insurrection de Nat Turner avait été écrasée, mais la peur et la terreur qu’elle avait provoquée n’avaient pas diminué. C’était le temps où le choléra menaçait, et je me souviens avoir pensé que Dieu était irrité contre les Blancs, à cause des effets corrupteurs qu’avait sur eux l’esclavage, et que son Jugement allait s’abattre sur ce pays. Il m’était naturellement impossible de ne pas nourrir de grands espoirs pour la cause de l’abolition : ne la voyais-je pas favorisée par le Tout-Puissant, et pourvue des armes de la mort ? »

Pour conclure, je voudrais réduire à l’essentiel ce que j’essaie d’exprimer. Sur la route de la liberté, sur le chemin de la libération, on rencontre la résistance à tous les carrefours : résistance spirituelle, résistance physique, résistance à toute tentative concertée de barrer le passage. De l’expérience de l’esclave, nous pouvons je crois tirer les enseignements. Il faut dépouiller de tout prestige le mythe de la docilité et de la passivité des Noirs et le mythe plus fallacieux encore, colporté –soit dit en passant – par mes manuels d’histoire (ceux des écoles secondaires de Birmingham, Alabama), et selon lequel les Noirs préféraient l’esclavage à la liberté. Commencez à lire La vie et l’époque de Frederick Douglass ; pénétrez-vous de cette lecture ; nous pourrons alors, la prochaine fois, tenter de nouvelles recherches sur les thèmes philosophiques dans la littérature noire.

***

Avant de reparler de Frederick Douglass, je voudrais faire quelques remarques sur l’ensemble du cours. Les études sur le peuple noir ont longtemps constitué un domaine négligé par les universités. Nous commençons seulement à combler cette lacune. Et il nous faut veiller ; sinon, l’histoire noire, la littérature noire seront reléguées dans une existence végétative, inoffensive et routinière – comme aujourd’hui, mettons l’histoire de la révolution américaine. Je veux parler de Frederick Douglass comme s’il avait la même importance que la prétendue découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. L’histoire, la littérature, ne devraient pas être des objets dans un musée d’antiquités, particulièrement quand elles nous révèlent des problèmes qui qui continuent d’exister aujourd’hui. Les raisons qui sous-tendent les exigences de « programmes d’études noires » sont nombreuses, mais la plus importante, c’est la nécessité d’établir une continuité entre le passé et le présent, de découvrir la genèse de problèmes qui continuent de se poser aujourd’hui, de découvrir comment nos ancêtres les ont attaqués. Nous pouvons tirer des enseignements de l’expérience philosophique de l’esclavage aussi bien que de son expérience concrète. Nous pouvons apprendre quelles manières de s’attaquer à l’oppression réussirent historiquement et quelles méthodes échouèrent. Les échecs sont d’intérêt crucial, parce que nous ne voulons pas être responsables d’une répétition de brutalités de l’histoire. Nous apprenons ce que furent les erreurs afin de ne pas les reproduire.

Nous devons aborder le contenu de ce cours non comme des faits figés, non comme statiques, n’ayant de sens qu’en rapport avec la compréhension du passé. Nous parlons de thèmes philosophiques récurrents. La philosophie est censée avoir pour tâche de généraliser des aspects de l’expérience, et non seulement dans le but de formuler des généralisations, de découvrir des formules, comme le croient certains collègues de ma discipline. Ma conception de la philosophie est que si elle ne se rapporte pas aux problèmes humains, si elle ne nous dit pas comment nous devons faire pour extirper certaines souffrances du monde, alors elle ne mérite pas le nom de philosophie. Je pense que Socrate a énoncé quelque chose de très profond lorsqu’il a dit que la raison d’être de la philosophie est de nous enseigner la manière de bien vivre. A notre époque, « bien vivre » signifie se libérer du problème urgent de la misère, de la nécessité économique et de l’endoctrinement, de l’oppression de l’esprit.

Maintenant, poursuivons. Durant la conférence précédente, je me suis efforcée d’utiliser la première partie de La Vie et l’époque de Frederick Douglass comme occasion de variations sur les thèmes philosophiques caractéristiques que nous rencontrons dans l’existence de l’esclave. La transformation de l’idée de liberté en une lutte pour la libération en passant par le concept de résistance : cette série de thèmes interdépendants –liberté, libération, résistance – constitue le fondement de ce cours. A l’intérieur de cette structure, nous avons discuté la dernière fois de la possibilité d’être libre dans les limites de l’esclavage. Nous avons déterminé que l’existence même de l’esclave est contradictoire ; c’est un homme qui n’est pas un homme, c’est-à-dire un homme qui ne possède pas l’attribut essentiel de l’humanité : la liberté. La société blanche esclavagiste le définit comme un objet, commun un animal, comme un avoir. L’aliénation qui est ainsi produite comme réalité d’existence de l’esclave doit émerger – il faut qu’elle devienne consciente, s’il doit se frayer un chemin vers la libération. Il faut qu’il reconnaisse d’abord la nature contradictoire de son existence, et de cette prise de consciences nait le refus. Nous avons vu que la prise de conscience de l’aliénation devient le préalable (préalable actif) du refus, de la résistance. La religion peut jouer à la fois un rôle positif et un rôle négatif dans cette voie de la connaissance de soi-même. Elle peut freiner la libération – et c’est le but même de la conversion de l’esclave – ou bien elle peut apporter une aide efficace comme ce fut le cas dans la première conversion de Frederick Douglass.

Pour commencer, je voudrais aujourd’hui continuer cette discussion de la religion. Eh bien, nous allons découvrir que l’intérêt et l’enthousiasme de Frederick Douglass pour la religion s’affaiblissent lorsqu’il comprend l’hypocrisie qui l’accompagnait dans les pensées et les actes du propriétaire d’esclaves. Il est important de constater que la transition entre l’élévation spirituelle et le désenchantement est précédée par un véritable changement physique dans les conditions de vie de l’esclave Frederick Douglass. Durant la période où il manifeste de ferventes inclinations vers le christianisme (ceci résultant du fait d’apprendre à lire), il vécut dans des conditions relativement confortables, si tant est qu’on puisse trouver quoi que ce soit de confortable dans l’esclavage. Son désenchantement se produit lorsqu’il est obligé de vivre dans de véritables conditions de famine – quand on le donne au capitaine Thomas Auld.

Une expérience critique se produit quand il observe la conversion au christianisme de son maitre brutal et sadique : « S’il a de la religion, pensai-je, il émancipera ses esclaves… Faisant appel à ma propre expérience religieuse, et jugeant mon maitre d’après ce qui était vrai dans mon propre cas, je ne pouvais le considérer comme profondément converti, à moins que de bons effets de ce genre ne suivissent sa profession de foi. »

Ces déductions philosophiques tirées de ce que Douglass croyait être l’essence du christianisme (la démonstration de pensées chrétiennes par des actes chrétiens) sont réfutées par la conduite ultérieure du maitre. Pour les opprimés, pour l’esclave, la religion sert un but tout à fait positif : c’est un remède très nécessaire, qui aide à alléger les souffrances, et en même temps c’est une conscience inversée du monde, projection de besoins réels et de désirs réels dans un domaine surnaturel. La conversion du propriétaire d’esclaves telle qu’elle apparait dans la conduite du capitaine Auld est de nature entièrement différente. La religion, pour lui, est de la pure idéologie qui est en contradiction totale avec sa conduite réelle et quotidienne. Le propriétaire d’esclave doit travailler constamment pour maintenir cette contradiction, sa propre existence est basée sur la séparation rigide entre sa vie réelle et sa vie spirituelle. Car s’il prend les préceptes du christianisme au sérieux, s’il les applique à sa vie quotidienne, il nie sa propre existence en tant qu’oppresseur de l’humanité. Auld formule ceci lui-même tout à fait clairement quand il dit : « je t’apprendrai, jeune homme, que bien que je me sois défait de mes péchés, je ne me suis pas défait de mon bon sens. Je garderai mes esclaves, et irai aussi au paradis. »

Au moins à un niveau inconscient, il doit y avoir quelque connaissance de cette contradiction dans l’esprit du propriétaire d’esclaves. Ceci est indiqué par le fait qu’Auld aggrave lui-même ses contradictions. Plus son engagement religieux s’intensifie, plus sa cruauté envers ses esclaves s’intensifie : « Si la religion avait quelque effet sur lui, c’était de le rendre plus cruel et ses façons d’agir plus cruelles et plus détestables ». Ce que nous avons appelé un isolement entre sa vie religieuse et sa vie réelle devient une discontinuité prévisible. Sa pratique accrue de la religion semble être à la fois une excuse et une expiation face à ce fait : les souffrances accrues qu’il fait endurer à ses esclaves. L’ardeur et la durée des prières et des hymnes justifient l’ardeur et la durée de la flagellation, justifient que l’on affame purement et simplement des esclaves.

Que pouvons-nous conclure de cette analyse de la relation du propriétaire d’esclaves envers la religion ? Comme je l’ai exposé dans la dernière conférence, la société occidentale, et particulièrement l’époque du règne de la bourgeoisie, a été caractérisée par un fossé entre la théorie et la pratique, particulièrement entre la liberté telle qu’elle s’est développée sur le plan conceptuel et le manque de liberté dans le monde réel.

Le fait que quelque part dans un des documents fondamentaux du pays, il soit déclaré que tous les hommes sont créés égaux et le fait que l’inégalité politique n’ait jamais été extirpée ne peut être considéré comme indépendant de l’indifférence relative avec laquelle Maitre Auld discute du fossé qui sépare ses idées religieuses de ses préceptes quotidiens. Les propres termes du propriétaire d’esclaves nous révèlent la brutalité qui sous-tend non seulement cette situation particulière, mais celle de la société en général. Nous devons parfois avoir recours aux exemples les plus extrêmes afin de mettre à nu les significations cachées des exemples plus subtils.

La compréhension de Frederik Douglass des contradictions entre les idées religieuses et la conduite de son maitre le conduisent à adopter une attitude critique envers la pertinence de la religion elle-même : « Le capitaine Auld pouvait prier. J’aurais bien voulu prier ; mais des doutes naissant, en partie à cause de mon oubli des moyens de la grace et en partie à cause de la religion feinte qui prévalait partout, il s’éveilla en mon esprit une méfiance de toute religion et la conviction que les prières étaient vaines et trompeuses. »

La fois précédente, nous avons souligné la manière dont Marx interprète le rôle que joue la religion dans la société. J’aimerais souligner certaines autres observations qu’il fait concernant la religion dans la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Je pense que l’analyse marxiste de la religion nous aide à comprendre l’état de Frederick Douglass lorsqu’il commence à se détourner de la religion. Je cite un passage de cette œuvre :
« La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle, et pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans coeur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple.

L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est une exigence que formule son bonheur réelle. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusion. »

Frederick Douglass fait existentiellement l’expérience que Marx formule théoriquement. Il voit à travers le voile de l’illusion en observant la conduite plutôt schizophrénique de son maitre à l’égard de la religion et de sa vie quotidienne. Il n’est pas sans signification que cette découverte apparaisse, comme je l’ai déjà indiqué, à un moment où ses souffrances physiques deviennent pratiquement insupportables. Nous pouvons en déduire qu’en voyant clair à travers l’hypocrisie de son maitre, il atteint une certaine conscience de soi, une connaissance de soi. Le maitre devient un miroir de sa propre évasion passée. Situé dans un confort relatif, il avait le luxe de penser en catégories métaphysiques. Maintenant, il faut qu’il affronte la nécessité absolue d’extirper, de détruire sa souffrance. « La religion, dit Marx, n’est que le soleil illusoire autour duquel l’homme tourne tant qu’il ne tourne pas autour de lui-même. »

Frederick Douglass trouve le courage de résister au dompteur d’esclaves chez qui on l’envoie se faire domestiquer, mater, dompteur d’esclaves qui est infiniment plus brutal qu’aucun de ses maitres antérieurs ; il trouve ce courage lorsqu’il est capable de se libérer de sa religion. Il dit à cette occasion : « Mes mains n’étaient plus liées par ma religion. »

Ainsi nous constatons que le rôle de la religion durant l’époque de l’esclavage n’est pas homogène ; il est extrêmement complexe. La fonction passe continuellement d’un extrême à l’autre. Une seule formule ne peut suffire. Si nous avons vu la fois précédente que la religion peut jouer un rôle positif, nous dévoilons maintenant ses aspects nuisibles, comment elle supprimait l’esclave dans la personne du propriétaire d’esclaves, comment elle fournissait une contrainte intérieure, et ainsi comment il était souvent nécessaire de la transcender pour que puisse se produire un changement réel. Les dirigeants religieux de révoltes d’esclaves trouvèrent l’inspiration dans la religion, ils y trouvèrent le courage. Frederick Douglass, à ce moment de sa vie, de même que d’innombrables autres gens, vit la nécessité d’éliminer les illusions afin de transformer le monde réel, afin de parvenir à s’engager totalement dans la résistance à l’oppression. Je suis d’accord avec Marx sur la nécessité de triompher de la religion pour recouvrer sa raison, sur le fait que le soupir de l’être opprimé, pour devenir une protestation efficace contre l’oppression, doit s’articuler et agir dans un contexte politique.

Cependant, je ne nie pas que dans une certaine mesure, la nature illusoire de la religion ne puisse être transcendée dans les limites de la religion. J’ai donné Nat Turner, Denmark Vesey, Gabriel Prosser comme exemples la fois précédente. A propos, quelqu’un a attiré mon attention sur le fait que je ne mentionnais aucune femme parmi ces exemples. Je n’ai pas été vigilante. Ce qu’Harriet Tubman, Sojourner, Truth, et de nombreuses autres ont accompli ne pourra jamais être surestimé.

J’aimerais maintenant cesser la discussion sur la religion – nous la reprendrons peut-être à un moment ultérieur de la vie de Frederick Douglass. Je voudrais continuer à développer la notion d’aliénation et la manière dont l’esclave fait l’expérience du monde et de l’histoire. Nous avons dit que la formulation extrême de l’aliénation de l’esclave est son existence en tant qu’avoir, capital, argent. Il y a une citation relativement longue que je voudrais prendre le temps de lire, parce que je trouve qu’elle résume par son aspect concret lui-même, la notion d’aliénation.

« Je ne suis, pensai-je, que le jouet d’un pouvoir qui ne tient aucun compte de mon bien-être ou de mon bonheur. Par une loi que je ne peux comprendre, mais à laquelle je ne peux ni échapper, ni résister, je suis arraché sans pitié du foyer d’une tendre grand-mère et emmené de nouveau, on me transporte de là chez un maitre à Baltimore, et au moment où j’ai formé de nouveaux attachements et ai commencé à espérer qu’aucun choc aussi rude ne m’atteindra plus, un différend s’élève entre deux frère, et je suis de nouveau brisé et envoyé à St Michaels ; et maintenant de ce dernier lieu je pars à pied pour me rendre à la maison d’un nouveau maitre où, d’après ce qu’on m’a laissé entendre, comme un jeune animal sauvage, on va me forcer à accepter le joug d’un asservissement amer de toute la vie. »

Pour l’esclave, le monde apparait comme un réseau hostile de circonstances qui sont continuellement à son désavantage. L’histoire est ressentie comme un faisceau d’événements fortuits, de faits accidentels qui, bien que loin au-delà de son pouvoir, agissent d’une manière qui est habituellement néfaste à sa vie personnelle. Une querelle banale entre deux frères suffit à ruiner et mutiler la vie de l’esclave – Frederick est ramené à la plantation de son vrai maitre, qui est infiniment plus sadique que le frère chez qui il avait vécu, à la suite d’un désaccord aussi banal.

Hier, un des étudiants blancs est venu à mon bureau et a demandé à savoir comment j’allais orienter le cours. Il a demandé si j’allais ou non le limiter aux expériences philosophiques de l’esclave, de l’homme noir dans la société, ou si j’allais parler des gens. Eh bien, à parle fait que les esclaves et les Noirs sont des gens, je pense à quelque chose dont je crois que vous devez avoir conscience – et ce n’est pas sans lien avec ce que je disais à l’instant au sujet de l’aliénation. Les opprimés sont forcés de s’attaquer chaque jour à des problèmes immédiats, problèmes qui ont un statut philosophique et qui concernent tous les hommes. L’aliénation est l’un de ces problèmes. A mon avis, la plupart des gens qui vivent aujourd’hui dans la société occidentale sont aliénés, aliénés par rapport à eux-mêmes, aliénés par rapport à la société. En offrir une démonstration objective nécessiterait un certain temps de discussion, et si vous voulez, nous pourrons reprendre ceci dans un cours de discussion [1]. Ce dont il s’agit, c’est que l’esclave, le noir, le chicano [2] et les blancs opprimés sont bien plus conscients de l’aliénation, peut-être pas en tant que concept philosophique, mais en tant que fait de leur existence quotidienne. L’esclave, par exemple, fait l’expérience de cette aliénation sous la forme de l’hostilité continuelle de son environnement quotidien. Durant l’époque de l’esclavage, je suppose qu’il était généralement admis que l’esclave était asservi et que l’homme blanc était libre, l’esclave était non- ou sous-humain, et l’homme blanc était ce qu’il y avait de plus haut dans l’humanité. De nouveau considérons un instant l’exemple extrême de l’homme blanc dans la société esclavagiste : le dompteur d’esclaves. Il y a quelque chose que nous pourrions appeler, je crois, le concept du dompteur d’esclaves et nous pouvons développer ce concept d’après le comportement concret de Covey, le dompteur d’esclaves sous l’autorité duquel Frederick Douglass vit pendant un an.

Maintenant, que voulons-nous dire par le concept de dompteur d’esclave ? Son existence est le sine qua non de l’esclavage, un fait indispensable à la perpétuation de la servitude. Dans le même temps, le dompteur d’esclaves se trouve presque à la lisière de l’esclavage, la dernière barrière entre l’asservissement et la libération physique. C’est lui qui a pour fonction de mater les esclaves insolents, les esclaves qui refusent d’accepter pour eux-mêmes la définition que la société leur a imposé. Il doit briser, détruire l’être humain dans l’esclave avant que celui-ci ne réussisse à renverser tout l’équilibre du système esclavagiste. Son instrument est la violence. Il fait violence au corps afin de briser la volonté. Non seulement le fouet continuel, mais le travail, un labeur trop dur pour une bête de somme étaient les manifestations de cette violence :
« J’étais fouetté, à coup de baton ou de nerf de bœuf [3] chaque semaine. Les os douloureux et le dos moulu étaient mes compagnons de tous les instants. Si fréquemment que fut employé le fouet, M. Covey le considérait moins comme un moyen de briser mon courage que comme l’instrument d’un labeur harassant et prolongé. Il me faisait travailler sans trêve jusqu’à la limite de mes forces. Depuis le point du jour jusqu’à la nuit noire, j’étais au travail dans les champs ou les bois. »

Un des enseignements que nous pouvons tirer de la méthode dialectique, c’est que dans le processus de fonctionnement du monde, l’homme lui-même subit des changements qui sont en rapport avec ses actes. C’est-à-dire que l’homme ne peut accomplir une tâche dans le monde sans être affecté par cet acte. Or, que signifie ceci pour Covey, le dompteur d’esclaves ? Sa tâche est de mutiler l’humanité de l’esclave. La question que nous devons nous poser est de savoir s’il peut accomplir cette tâche sans mutiler sa propre humanité. Nous devons pouvoir déduire, à partir de la réponse à cette question, ce qui est arrivé à l’humanité de l’homme blanc en général au cours de l’époque de l’esclavage. Nous n’avons pas besoin de nous livrer à des spéculations philosophiques inutiles pour répondre à cette question. Frederick Douglass le dit carrément, il appelle le dompteur d’esclave par son nom :
« Son plan consistait à ne jamais s’approcher d’une manière ouverte, virile et directe, de l’endroit où travaillaient ses hommes. Nul voleur ne fut jamais plus habile dans ses stratagèmes que ce Covey. Il se glissait et rampait dans des fossés et des rigoles, se cachait derrière des souches et des buissons, et s’inspirait tant de la ruse du serpent que Bill Smith et moi, entre nous, ne l’appelions jamais par un autre nom que « le serpent » ».

Qui est non-humain ici ? Qui s’abaisse jusqu’aux profondeurs ? Outre l’image biblique du serpent comme représentant du mal, l’image du serpent, son attitude elle-même, rampant sur le sol, est symbolique et révélatrice. Afin d’amener les esclaves à travailler, le dompteur d’esclaves ment, il est forcé de mentir, il est inhumain et il est forcé d’être inhumain. Il revêt toutes les caractéristiques de la tâche même qu’il se voit en train d’accomplir. J’irai jusqu’à dire qu’il est même plus profondément affecté que l’esclave, car l’esclave voit ce qui se passe – il se rend compte qu’il y a un pouvoir extérieur voué à la suppression de l’existence humaine fondamentale de l’esclave. Il le voit, il le sent, l’entend dans chaque action du dompteur d’esclaves.

Celui-ci, d’autre part, est inconscient du changement qu’il est en train de subir lui-même par suite de ses actes sadiques :
« …chez M. Covey, la fourberie était naturelle. Tout ce qu’il possédait en fait de connaissance ou de religion, il l’adaptait à cette tendance au demi-mensonge. Il ne semblait pas avoir conscience de ce que cette habitude pouvait comporter d’indigne, de bas ou de méprisable. » Cette tendance inconsciente à l’annihilation de soi ne se limitait pas au dompteur d’esclaves, à ceux qui se tenaient aux frontières de l’esclavage afin de maintenir ces frontières. Ces caractéristiques résultaient directement du système lui-même et pouvaient être attribuées aux propriétaires d’esclaves en général. Ceci est indiqué dans deux passages :
« Si vil et méprisable que soit tout ceci, c’est en harmonie avec le caractère que la vie d’un propriétaire d’esclaves est de nature à produire. »

Et en se référant au caractère naturel de la fourberie de M. Covey et à son inclination au mensonge, Frederick Douglass écrit : « C’était chez lui un élément d’un système important essentiel à la relation entre le maitre et l’esclave » Continuons à discuter de cette relation du maitre et de l’esclave et de ses effets sur le maitre. Comme nous le disions, on croit que le maitre est libre, que l’esclave ne l’est pas, qu’il est dépendant. La liberté et l’indépendance du maitre, si nous la considérons philosophiquement, est un mythe. C’est un de ces mythes, je le disais à la dernière conférence, que nous devons démasquer afin d’atteindre la substance réelle qui se trouve derrière lui. Comment le maitre aurait-il pu être indépendant alors que c’est l’institution de l’esclavage elle-même qui fournissait sa richesse, qui fournissait ses moyens de subsistance ? Le maitre dépendait de l’esclave, en dépendait pour vivre.

Dans la Phénoménologie de l’esprit, Hegel discute la relation dialectique qui existe entre l’esclave et le maitre. Il énonce, parmi d’autres choses, que le maitre en prenant conscience de sa condition, doit se rendre compte que sa propre indépendance est basée sur sa dépendance à l’égard de l’esclave. Ceci peut paraitre un peu contradictoire, mais la dialectique est basée sur la découverte des contradictions des phénomènes, contradictions qui peuvent seules rendre compte de leur existence. La réalité est imbibée de contradictions de bout en bout. Sans ces contradictions, il n’y aurait pas de mouvement, pas de processus, pas d’activité. Je ne veux pas partir sur une tangente théorique au sujet de la dialectique, aussi retournons à l’esclave et au maitre, et voyons la relation dialectique telle qu’elle existe vraiment dans la réalité. L’indépendance du maitre, disions-nous, est basée sur sa dépendance à l’égard de l’esclave. Si l’esclave n’était pas là pour cultiver la terre, pour batir ses domaines, pour lui servir ses repas, le maitre ne serait pas affranchi des nécessités de la vie. S’il devait faire toutes les choses que l’esclave fait pour lui, il serait tout autant dans un état de servitude que l’esclave. Seulement, l’esclave est la zone-tampon, et en ce sens, l’esclave est en quelque sorte un maitre – c’est lui qui détient ce pouvoir sur la vie du maitre : s’il ne travaille pas, quand il cesse d’obéir aux ordres, le moyen qu’a le maitre de subvenir à ses besoins a disparu.

Aussi, à ce stade, nous pouvons énoncer ce qui suit – et j’espère que c’est clair. Le maitre est toujours sur le point de devenir l’esclave et l’esclave possède le réel, concret, de se mettre toujours dans cette situation, sur le point de devenir le maitre.

Je ne veux pas que ceci apparaisse comme autant de jeux de mots philosophiques. Parfois, quand on lit Hegel, on a l’impression que c’est ce qu’il fait – jouer avec notre esprit : les choses sont elles-mêmes, mais elles sont constamment en train de devenir autres qu’elles-mêmes, elles sont constamment en train de devenir leur propre contradiction.

Je crois pouvoir démontrer la vérité de cette proposition que le maitre est toujours sur le point de devenir l’esclave et que l’esclave est toujours sur le point de devenir le maitre. Considérons ce qui, je crois est le passage le plus crucial de La vie et l’époque de Frederick Douglass. On le trouve au chapitre 17 –« La dernière flagellation ». Frederick Douglass vient d’avoir l’expérience poignante d’avoir à travailler jusqu’au point où il s’effondre physiquement. A ce moment, il a été brisé – sur le plan moral, il n’a plus de volonté. Covey, refusant d’accepter la maladie comme une excuse valable pour cette défaillance dans le travail, le bat jusqu’à ce qu’il gise inerte sur le sol. Frederick Douglass décide alors de retourner chez son maitre, mais, ne trouvant aucune forme de compassion dans la réaction de ce dernier, retourne sur ses pas. Heureusement, c’est dimanche lorsqu’il arrive à la maison du dompteur d’esclaves, et à cause de sa dévotion, M. Covey ne le bat pas – ou, comme Sandy, un esclave qui a aidé Frederick Douglass, voudrait nous le faire croire, M. Covey ne le bat pas grace à une herbe qu’il lui a donnée. En tout cas, le dompteur d’esclaves n’entre pas dans la personne de M. Covey avant la fin du Sabbat. Instinctivement, inconsciemment, Frederick Douglass se défend quand le dompteur d’esclaves essaye de le battre :
« Je ne sais pas ; en tout cas, j’étais résolu à lutter, et ce qui était mieux encore, à lutter dur. La frénésie du combat s’était emparée de moi, et je trouvai mes doigts vigoureux serrés à la gorge du tyran, aussi peu soucieux des conséquences, à ce moment précis, que si nous eussions été égaux devant la loi. La couleur même de l’homme était oubliée. »

Quelle est la réaction de M. Covey ? On croirait que, parce qu’après tout il est le maitre, il est blanc, il n’aura pas de peine à vaincre un garçon de seize ans. Le dompteur d’esclaves qui a la réputation d’être capable de mater les esclaves rétifs de toute la région, tremble et appelle au secours : « Il était effrayé, soufflant et haletant, paraissant incapable d’ordonner aux paroles ou aux coups. » Il appelle vainement un esclave qui n’est pas sous son autorité à lui venir en aide. Il tente finalement d’ordonner à son esclave personnelle de vaincre Frederick. Elle refuse, et il est réduit à l’impuissance.

Nous devons nous demander ce qui se passe ici. Covey est certainement assez fort physiquement pour l’emporter sur Frederick. Pourquoi est-il incapable de venir à bout de cette résistance inattendue ? Cet acte de résistance ouverte met en cause sa propre identité. Il n’est plus reconnu comme maitre, l’esclave ne se reconnaît plus comme esclave. Les rôles sont inversés. Et voyons ici un exemple concret de cette proposition que j’ai énoncée tout à l’heure – que le maitre est toujours sur le point de devenir l’esclave et l’esclave toujours sur le point de devenir le maitre. Ici, cela s’est produit. Covey reconnaît implicitement le fait qu’il dépend de l’esclave, non seulement au sens matériel, non seulement pour la production de richesse, mais aussi pour l’affirmation de sa propre identité. Le fait qu’il appelle tous les esclaves présents à l’aider à vaincre Frederick indique qu’il dépend de cette affirmation de son autorité – ils la rejettent tous, et il se trouve abandonné, dans le vide, aliéné de lui-même. Ceci a pour effet de saper toute la force physique qui peut lui être nécessaire pour gagner la bataille.

Après avoir manifestement perdu la bataille, privé de base substantielle pour sa propre identité, son propre rôle, il s’efforce néanmoins de réaffirmer son autorité par cette affirmation impuissante et hypocrite : « Maintenant, espèce de canaille, vas à ton travail ; je ne t’aurais pas fouetté à moitié aussi fort si tu n’avais pas résisté. » La vérité était qu’il ne m’avais pas frappé du tout. » La vérité était qu’il ne m’avais pas frappé du tout. Il n’avait pas, dans la mêlée, fait couler une seule goutte de mon sang. J’avais fait couler le sien. »

Covey ne tenta jamais plus de le fouetter. Cet incident, Frederick Douglass le décrit comme le tournant décisif de sa vie d’esclave.

La semaine prochaine, nous analyserons cet incident du point de vue du changement qui s’est produit en lui, dans l’esclave. Ce n’est pas seulement le « méchant » dont la nature subit un changement par suite des actes qu’il accomplit. Puisque nous nous occupons principalement ici de la liberté et des perspectives de libération, nous nous efforcerons de faire une analyse approfondie de cet événement lors de la prochaine conférence.

Notes :

[1] Discussion periods

[2] Chicano : émigré mexicain aux Etats-Unis qui subit une discrimination du fait de son origine

[3] Littéralement : gros fouet en cuir de vache (cowskin). Note du traducteur


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