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La destruction des Arméniens de Turquie
Par Bernard Frederick

Le 22 août 1939, à la veille d’attaquer la Pologne, Hitler réunit ses officiers et donne l’ordre de vider la Pologne des Polonais. « Après tout, qui se souvient aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? » [1]dit-il. A ce moment précis, en ce mois d’août 1939, certainement personne, hormis les Arméniens eux-mêmes.

Les premiers grands massacres d’Arméniens de l’Empire ottoman ont eu lieu entre 1894 et 1896, puis en 1909, enfin entre 1915 et 1918, voire jusqu’en 1922. Si le 24 avril (1915) a été choisi pour dater le début du génocide – et le commémorer -, avant l’arrestation, ce jour-là, de l’élite intellectuelle et politique du peuple arménien de Turquie, des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants avaient déjà péri. Mais, sur les 1,9 millions d’Arméniens que comptait encore l’Empire en 1915, de 1,1 à 1,3 millions allaient être assassinés durant la Première Guerre mondiale.

La Sublime Porte – nom que les chancelleries d’Europe donnaient à l’Empire des sultans de Constantinople – avait conquis, à son apogée au XVIIème siècle, toute la rive sud de la Méditerranée, de la Palestine à l’Algérie ; la Mésopotamie (Irak, Syrie, Liban) ; au nord, l’ensemble des Balkans jusqu’aux confins de l’Autriche et de la Slovénie. Elle occupait la Hongrie et, à l’est, contrôlait la mer Noire. Le déclin commença au XVIIIème siècle et se poursuivit aux XIXème et au XXème, avec notamment la déclaration d’indépendance de la Grèce en 1821 et la victoire russe dans la guerre russo-turque (1877-1878) qui aboutit à l’indépendance à la Serbie, du Monténégro, de la Roumanie et à l’autonomie à la Bulgarie (Traité de San Stefano du 3 mars 1878). L’Arménie obtint, pour sa part, des réformes assurant la protection de ses habitants que devait garantir la Russie qui annexait une partie de l’Arménie turque et ne devait se retirer de l’autre partie qu’après l’application des réformes imposées à Istambul. Cependant, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Autriche ne voulaient ni de l’autonomie bulgare ni de l’hypothèse d’une Arménie indépendante, ni de la place que prenait l’Empire russe en Asie mineure.

Quelques mois plus tard, le congrès de Berlin (13 juin-13 juillet 1878) contraignit, sous les instances anglaises et austro-hongroise, la Russie à réviser sa position. Au passage, l’Anglais Salisbury vida de sa substance l’article du traité concernant l’Arménie et les troupes du Tsar durent quitter l’Anatolie. La Sublime porte remercia la Couronne britannique en lui offrant l’île de Chypre et fit régner la terreur dans les provinces arméniennes, particulièrement dans les territoires d’où l’armée russe avait dû se retirer. Au printemps 1894, les habitants de Sassoun et sa région (à l’ouest du lac de Van) s’insurgèrent contre les Kurdes venus les rançonner. Le sultan Abdül-Hamid, le monarque de l’époque, dépêcha sur les lieux plus de 60.000 hommes. Massacres, pillages, viols durèrent plus d’une semaine. On estime que 300.000 Arméniens furent assassinés ; quelques 100.000 se réfugièrent en Transcaucasie. La population arménienne de l’Empire ottoman diminua de plus d’un demi-million de personnes [2].

Ces massacres suscitèrent en France un grand mouvement d’opinion. Les « arménophiles » regroupèrent des intellectuels et des politiques comme Anatole France, Jean Jaurès, Marcel Sembat, Francis de Pressenssé, Georges Clémenceau, Denys Cochin, Marcel Proust, Charles Péguy, Romain Rolland,..

A 37 ans, Jean Jaurès, député depuis trois ans, monta à la tribune de la Chambre le 3 novembre 1896. Il interpella le gouvernement sur le rôle de la France et de l’Europe. Et dénonça une Europe « geignante et complice ». Marcel Proust témoignera dans son Jean Santeil de cette mémorable séance : « On vient de clore la discussion sur le massacre d’Arménie. Il est convenu que la France ne fera rien. Tout à coup, à l’extrême gauche, un homme d’une trentaine d’années, un peu gros, aux cheveux noirs crépus, et qui vous aurait semblé, si vous l’aviez observé, en proie à un trouble indéfinissable et comme s’il hésitait a obéir a une voix intérieure, se balance un instant sur son banc puis levant le bras d’un geste sans expression, comme arraché par la coutume qui rend nécessaire cette formalité à qui demande la parole, se dirige d’un pas vaillant et comme effrayé de la grande responsabilité qu’il prend, vers la tribune (…) ». [3]

Que dit Jaurès ? « Voilà dix-huit ans, messieurs (...) que l’Europe réunie au congrès de Berlin avait reconnu elle-même la nécessité de protéger les sujets arméniens de la Turquie. Voilà dix-huit ans qu’elle avait inséré dans le traité de Berlin l’engagement solennel de protéger la sécurité, la vie, l’honneur des Arméniens. Eh bien ! (...) où est la trace de cette intervention solennellement promise par l’Europe elle-même ? (…) ; Il décrivit ensuite les terribles exactions commises contre les Arméniens puis il accusa l’Europe d’avoir permis au Sultan d’achever « l’extermination à plein couteau, pour se débarrasser de la question arménienne, pour se débarrasser aussi de l’hypocrite importunité d’une Europe geignante et complice comme vous l’êtes ». Dans sa conclusion on voit toute sa grande oeuvre à venir : « Et alors, puisque les gouvernements, puisque les nations égarées par eux sont devenus incapables d’établir un accord élémentaire pour empêcher des actes de barbarie de se commettre au nom et sous la responsabilité de l’Europe, il faut que partout le prolétariat européen prenne en mains cette cause même ». [4]

La solidarité en faveur des Arméniens et la dénonciation et de la politique sanguinaire du Sultan Abdül –Hamid s’amplifia jusqu’en 1908. Cette année là, le mouvement des Jeunes-Turcs, qu’on appelle aussi le Unionistes parce qu’ils sont regroupés dans le Comité Union et Progrès (CPU), laïc et progressiste comme il se présentait, renversa le monarque par un putsch (23 et 24 juillet). La gauche française, Jaurès en tête, salua l’évènement. Les partis arméniens de Turquie aussi : l’Armenakan, plutôt libéral ; l’Hentchak, socialiste et le Dachnaktsoutioun (ou Dachnak), socialiste aussi et le plus influent des trois. Ils avaient collaboré à la chute d’Abdül. Ils plaçaient dans le CPU de grands espoirs.

En France, cependant, Jean Longuet met en garde, dans L’Humanité du 25 septembre 1908, contre « les tendances autoritaires des Unionistes » [5] Nul ne voit cependant venir l’orage. En 1909, 20 000 Arméniens sont massacrés à Adana, sud-est du pays, par des soldats turcs venus, affirme le pouvoir, les « protéger ». Des navires français mouillent à quelques kilomètres de là. Des journalistes publient des reportages en Europe. Nul ne bouge. Pas plus le président du Conseil, Georges Clemenceau, pourtant un ancien « arménophiles », que quiconque. Jaurès lui-même dédouane le nouveau pouvoir et accuse l’héritage de l’ancien. Quant au Dachnak, il affirme au congrès de l’Internationale socialiste, en 1910 à Copenhague, que le nouveau régime représente « une délivrance après l’enfer hamidien » [6]. Mais encore une fois, Jean Longuet se montre, à Paris le plus perspicace : « L’honneur et l’intérêt des Jeunes Turcs, écrit-il dans L’Humanité du 9 mai 1909, exigent la cessation immédiate de ces horreurs, une répression sévère contre leurs auteurs, des secours efficaces pour les survivants pillés, ruinés, voués à la famine » [7].

Six ans plus tard, c’est le début du génocide. Entre temps, la Turquie avait perdu définitivement ses possessions en Europe ; il ne lui restait plus que la partie à l’ouest du Bosphore, c’est-à-dire la partie européenne de la Turquie actuelle. Dès lors, le CPU va se tourner vers l’Asie. C’est le panturquisme ou l’idée de constituer une « Grande Turquie » rassemblant les peuples turcophones de l’Asie mineur, du Caucase et de l’Asie centrale. Pour ce faire, il fallait « ottamaniser » l’ensemble du pays à commencer par l’Arménie historique dont les terres se partageaient entre l’Empire russe, la Perse et la Turquie.

Le CPU s’allia aux Empires austro-hongrois et allemand. Il créa une « organisation spéciale » chargée de mettre en œuvre l’épuration ethnique. En janvier 1915, les 250 000 soldats arméniens de l’armée ottomane sont désarmés, affectés dans des « bataillons de travail » et bientôt liquidés. À l’aube du 24 avril, sont arrêté à Constantinople quelques 650 intellectuels et notables arméniens. Dans les jours suivants, leurs nombre atteindra 2.000. Très peu en rechaperont. Dès lors, dans tout l’Empire, les Arméniens, hommes, femmes et enfants sont regroupés et conduits vers les camps de concentration aménagés pour les recevoir, notamment dans le désert aride de Syrie à Dei rez-Zor. Les membres de « l’organisation spéciale » assassinent à l’arme blanche les hommes de plus de 15 ans. Femmes et enfants sont victimes d’assassinats, de viols. Des milliers sont vendus à des Turques, des Kurdes ou des Arabes pour être « ottomanisés » ou rendus esclaves.

À la fin de 1916, deux tiers des Arméniens (environ 1 500 000 personnes) ont été exterminés. L’Arménie historique où ce peuple vivait depuis des millénaires, peut-être colonisée ; elle est « libérée ». Seuls survivent encore les Arméniens de Constantinople et de Smyrne, quelques 350 000 personnes réfugiées dans partie russe de l’Arménie et ceux qui ont réussi à se cacher.

La capitulation, le 30 octobre 1918, de l’Empire ottoman, rendit toute fois l’espoir aux survivants. Le traité de Sèvres accordait l’existence d’un État arménien sur une bonne partie des provinces orientales de l’ex-Empire ottoman. Mais, face à la Révolution bolchevique, la France et la Grande-Bretagne se mirent à caresser la Turquie dans le sens du poil. En 1923, la Conférence de Lausanne annula les accords signés à Sèvres entre la Turquie et les Alliés. On ne parla plus de l’Arménie. Et aucun Jaurès ne prit la parole à la Chambre.

Article paru dans l’Humanité-Dimanche. Avril 2015

Notes :

[1] Procès des grands criminels de guerre devant le Tribunal militaire international. Nuremberg.14 novembre 1945- 1er octobre 1946, Nuremberg, 1947. Tome XXVI. PS-798.

[2] Le Golgotha de l’Arménie Mineure de J. Guréghian, éd. l’Harmattan, 1999.

[3] Marcel Proust, Jean Santeil, préface d’André Maurois, Paris, Gallimard, 1952, pp. 316-318.

[4] Texte publié dans le Journal officiel du 4 novembre 1896. Repris avec ce titre, Les massacres d’Arménie, dans le recueil de textes de Jaurès que Péguy publia en 1899 intitulé Action socialiste.

[5] Hamit Bozarslan, Vincent Duclert, Raymond Kévorkian, Comprendre le génocide des Arméniens de 1915 à nos jours, ed. Tallandier, Paris mars 2015.

[6] Ibid.

[7] Ibid.


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