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La Maison Artamonov, ou Moscou ne croit pas aux larmes
La préface de Valère Staraselski à la réédition du livre de Gorki

Qui n’a pas lu les œuvres d’Alexeï Pechkov dit Maxime Gorki manque un continent entier, celui de la littérature russe car c’est sans doute chez cet auteur, ainsi que l’assure Alexandre Blok, que se donne le mieux à s’exprimer « ce je ne sais quoi d’immense, de vaste, de nostalgique, cette terre promise de l’âme que nous avons accoutumé de désigner du nom de Russie. »

Qui a lu la trilogie Enfance, En gagnant mon pain, Mes universités ne l’oubliera pas de sitôt. Lire Gorki revient à faire l’expérience de l’ardeur en écriture.

Maxime Gorki, né en 1868 mort en 1936 d’une pneumonie et non pas d’un assassinat perpétré par la Tchéka comme on l’a longtemps dit et cru, est écrivain par essence. N’affirme-t-il pas : « un vrai lecteur sait que l’homme qui écrit est sans importance, mais que seul compte son esprit » ?

Des livres que lui prêtait dans sa jeunesse une voisine qu’il nommait la Reine Margot, il relate dans En gagnant mon pain : « quand j’avais passé un moment avec elle, je courais là-haut, un nouveau livre à la main et comme lavé de l’intérieur... Ces livres m’avaient lavé l’âme, l’avait nettoyée de l’écorce qu’y avaient formée des impressions d’une réalité misérable et amère... C’est de ces livres que mûrit tranquillement en moi la ferme conviction que je n’étais pas seul et que je ne me perdais pas ! » Gorki orphelin, chasseur d’oiseaux, apprenti dans un magasin, ouvrier boulanger, s’employant dans les pêcheries de la mer caspienne, Gorki, épuisé par les épreuves et la maladie, est devenu écrivain car « pour avoir conscience de soi, il faut avoir des rapports avec les autres ». Unécrivain luttant depuis son plus jeune âge jusqu’à son dernier souffle contre «  la force victorieuse de l’horreur quotidienne ».

« Le livre est aussi vivant, aussi parlant que l’homme. Il est moins « objet » que les autres choses créées par l’homme » dit-il encore. Et pour cause. Pour Gorki et ses semblables, les humbles dont il ne se départira jamais, la vie sera forte et brutale. Incommensurablement forte et brutale. Et la véritable littérature, quelque soit le sujet - y compris l’indicible des camps de la mort comme on l’a vu avec Primo Levi-, parvient à y donner écho jusqu’au tréfonds de l’âme. Ainsi en est-il de l’œuvre de Gorki qui, à l’opposé de l’image fausse trop souvent et trop vite répandue d’écriture prolétarienne, se révèle d’une densité et d’une ouverture rares, capable de nous faire accéder aux réalités les plus contradictoires. Peu de trace « de héros positif » chez Gorki : « Il eut un rire qui ressemble à un sanglot ». C’est dans Enfance. On croise même dans La Maison Artamonov l’homme double cher à Robert Louis Stevenson, avec cette scène du miroir, reprise dans La mise à mort d’Aragon, où Pierre Artamonov « frappe d’une bouteille le crâne chauve de son reflet dans le miroir ». Dans En gagnant mon pain, l’auteur indique : « Deux personnages vivaient en moi : l’un avait vu beaucoup trop de bassesse et de boue, il y était devenu timide et, écrasé par sa connaissance de l’horreur quotidienne, il commençait d’être méfiant, soupçonneux devant la vie, devant les hommes et éprouvait pour tous et pour lui-même une pitié impuissante. Celui-ci rêvait d’une vie solitaire et paisible parmi les livres, sans voisins, il rêvait d’un monastère, d’une cabane de garde-forestier, d’une guérite de chemin de fer, il rêvait à la Perse et au métier de veilleur de nuit, quelque part hors les murs. Le moins possible de gens, le plus possible loin d’eux... L’autre, baptisé de l’esprit saint de livres pleins de grandeur d’âme et de sagesse, observant la force victorieuse de l’horreur quotidienne, et sentant avec quelle facilité elle pouvait lui arracher la tête, lui écraser le cœur de son pied boueux, - l’autre se défendait avec toute son ardeur, les mâchoires serrées, les poings crispés ; il était toujours prêt à n’importe quelle discussion, à n’importe quel combat. L’amour et la pitié, chez lui, se manifestaient par des actes, et, comme il convient à un vaillant héros de roman français, au moindre mot, il sortait l’épée du fourreau et se mettait en position de combat. » Cette tension explique sans nul doute la force expressive à l’œuvre dans les textes de Gorki, tension qui saute à l’esprit, à la conscience du lecteur. « Le diable sait comment vous parlez ! » lui lançait Tolstoï, « ce n’est pas avec des mots mais avec des poids ! »

Les romans de Gorki s’imposent au lecteur par leur capacité à faire vivre cette évidence : rien de plus intrusif et intensif à la fois dans la conscience humaine que le réel. Ecoutons :
-  _ « Au milieu de ces bruits, parfois, des paroles particulièrement sinistres pénètrent jusqu’au cœur et se gravent à jamais dans ma mémoire.
- On ne peut pas tous à la fois battre le même homme, il faut y aller chacun son tour.
- Qui aura pitié de nous, si nous ne le faisons pas nous-mêmes.
- Est-ce que Dieu n’a-t-il pas créé la femme pour qu’on s’en amuse ? »

Ce réel, Maxime Gorki le vivra dans sa chair de manière si insupportable qu’il tentera, à 19 ans, de se suicider d’une balle destinée au cœur et qui transpercera un poumon lui causant une blessure qui sera à l’origine de sa tuberculose. Ce réel qui, telles les paroles du grand-père d’Enfance, se plantera « dans la mémoire comme des échardes douloureuses. » Ce réel qui lui fera écrire dans En gagnant mon pain : « Moscou ne croit pas aux larmes ! ». Ce réel auquel se confronte le roman La Maison Artamonov couvre la période allant de l’abolition de l’esclavage par Alexandre II en 1861 aux premiers jours de la révolution d’Octobre 1917, prise à travers les générations d’une classe qui, partie de rien, acquiert «  la plus grande des puissances ».

L’hiver 1901-1902 alors qu’il était en Crimée, Gorki débattait déjà de ce sujet avec Tolstoï. Il raconte : « Comme je lui citais une série de faits tirés de l’histoire de familles de marchands russes, il répondit :
- Ce n’est pas vrai, ce sont des choses qu’on écrit dans des livres savants.
Je lui racontai l’histoire de trois générations d’une famille de marchands que je connaissais, histoire où la loi de la dégénérescence s’était révélée particulièrement implacable ; alors il se mit à me tirer la manche d’un air excité, en me disant :
- Voilà qui est vrai ! Je connais cela, il y a à Toula deux familles comme ça. Et il faut décrire cela. Ecrire brièvement un grand roman, vous comprenez ? Absolument ! Et ses yeux brillèrent avidement. »

Suivant le parcours d’Elie Artamonov, serf tout juste affranchi, puis celle de ses fils et petits fils, le lecteur fait l’expérience de la dégradation d’énergie de génération en génération et ce, jusqu’au « dernier terme de la décomposition et de l’appauvrissement intérieur », ainsi que l’indique Gorki dans son essai La destruction de la personne paru en 1909.

Rien d’étonnant pour le vagabond de 23 ans, arrêté au Kouban par la police du Tsar qui découvre dans sa besace un seul livre : l’Evangile. Rien que de plus normal pour l’homme qui invente ce dialogue dans La Maison Artamonov :
- « C’était un bon prêtre dit Tikhon. J’allais me confesser à lui. Il était très bon. Seulement, c’est parce qu’il était pauvre qu’il jouait au prêtre, je ne pense pas qu’il croyait vraiment en Dieu. »
- « Non, il croyait au Christ. »

A Noël 1917, dans le quotidien La Vie nouvelle, il écrit :
« Ce que l’humanité a créé de plus grand, ce sont deux symboles qui expriment ses aspirations suprêmes : le Christ, immortelle idée de charité et de miséricorde, et Prométhée, ennemis des Dieux, le premier qui se fût révolté contre le destin. »

La Maison Artamonov s’ouvre sur l’arrivée dans une petite ville de province du premier Artamonov. Ses qualités sont celles d’un serf qui a travaillé toute sa vie au bénéfice d’un noble, aidant celui-ci à maintenir sa richesse ; les nobles russes étant en général peu qualifiés dans leur travail de gestionnaire et de propriétaire, les exemples littéraires de leur léthargie et de leur médiocrité abondent. A la sortie du servage, Artamonov trouve un terrain, y bâtit et fait fructifier une entreprise de tissage. Ses qualités, son énergie se tariront avec son fils (sans que le père en soit bien conscient, en tout cas qu’il y mette de l’ordre) et se retourneront même en aspiration révolutionnaire avec la troisième génération. Ce thème de l’évolution au sein d’une famille, génération après génération, se trouve chez d’autres écrivains européens, l’intérêt et l’originalité de Gorki consiste à placer cette mutation dans une perspective révolutionnaire.

De ce roman annoncé en librairie en 1914 puis en 1916 et qui paraitra finalement en 1925 en Russie, puis en 1929 et 1931, en deux volumes, en France, chez Calmann-Lévy, sous les titres Les Artamonov et La fin des Artamonov, on pourrait dire qu’il est la chronique annoncée de la Révolution d’Octobre. Car pour Gorki, la révolution ne sera pas un accident. Nina Gourfinkel l’a compris qui affirme : « Il faut lire l’œuvre de Gorki pour comprendre à quel point la révolution était inévitable, et pourquoi venue de si loin et de si bas, elle devait revêtir des formes aussi cruelles ». Trotski dira : « Gorki a accueilli la révolution avec l’inquiétude d’un directeur de musée. Les soldats en débandade et les ouvriers qui ne travaillaient pas lui faisaient horreur ».

En dépit de divergences affichées et assumées, Maxime Gorki déclare à la revue Europe, en 1928, « je me considère bolchévik depuis 1903, mais je n’ai jamais adhéré à aucun parti ». Et ainsi que le rappelle Nina Gourfinkel « le principal poste de son budget, en dehors des livres, était l’aide à la caisse du parti et à d’innombrables solliciteurs. »

Maxime Gorki sera partie intégrante de la révolution bolchévique. Ce qu’il rapporte de ses relations avec Lénine, éclaire sans doute d’un autre jour non seulement l’opinion émise par Trotski à son égard mais également sa position réelle dans ce bouleversement que sera la Révolution d’Octobre. « J’ai eu souvent l’occasion de parler avec Lénine de la cruauté de la tactique et des mœurs révolutionnaires.
- Que voulez-vous d’autres ? rétorquait-il, étonné et irrité. L’humanité est-elle possible dans cette bagarre d’une férocité sans précédent ? Où y a-t-il ici place pour la sensibilité et la magnanimité ? L’Europe nous a mis en état de blocus, nous sommes privés de l’aide du prolétariat européen sur laquelle nous comptions ; de toutes parts, comme un ours, la contre-révolution nous assaille, et nous, nous n’aurions pas le droit et le devoir de lutter, de résister ? Pardon, pardon, nous ne sommes pas des innocents. Nous savons : ce que nous voulons, personne ne peut le faire sauf nous. Très souvent je l’importunais par des requêtes de toutes sortes et parfois je sentais que mes intercessions en faveur de diverses personnes provoquaient chez Lénine de la pitié à mon égard. Il me demandait :
- Vous n’avez pas l’impression de vous occuper de bêtises, de vétilles ? Mais je faisais ce que je considérais comme nécessaire, et les regards fâchés que me jetait de biais l’homme qui connaissait le nombre des ennemis du prolétariat, ne me décourageaient pas. Affligé, il secouait la tête et disait :
- Vous vous compromettez aux yeux des camarades, des ouvriers. Et moi, je répliquais que les camarades, les ouvriers traitaient fréquemment à la légère, d’une façon par trop simpliste, la liberté et la vie de personnes précieuses et que, à mon avis, non seulement la cruauté inutile et parfois absurde compromettait l’œuvre noble et difficile de la révolution, mais qu’elle lui était objectivement funeste, en la privant de l’apport de forces importantes. M-mmm, bougonnait Lénine, et il énumérait les nombreux faits de trahison de l’intelliguentsia envers la cause ouvrière...
Néanmoins, je ne me souviens pas d’un seul cas où Ilitch n’eût fait droit à mes requêtes. »

En 1955, dans La lumière de Gorki, Aragon reproche vertement à la presse française de ne pas rendre compte, à l’exception d’accusés de réception et de textes publicitaires, de la parution de La Maison Artamonov publié pour la première fois en français dans son ensemble, avec son titre original. Il précise : « A la date où j’écris ceci, un seul article a paru, dans l’Humanité, signé de Claude Morgan, en date du 7 avril 1955. » Et il enfonce le clou : «  Et pour m’adresser à la presse proprement communiste, je lui signalerai que quand, avant Octobre, Lénine insérait un conte de Gorki dans sa Pravda d’alors, il avait moins de place encore, moins de papier, et des choses à dire dont la prose de Gorki prenait la place. »

Nous voici en 2011 et La Maison Artamonov, absente de la collection de la Pléiade, est de nouveau disponible au public. Il n’est jamais trop tard quand il s’agit de création littéraire ou artistique. La Religieuse de Diderot a paru un siècle après la mort du philosophe, des concertos de Vivaldi ont été retrouvés plusieurs siècles après sa disparition, on en découvre encore.

La Maison Artamonov s’inscrit pleinement dans l’œuvre d’Alexeï Pechkov dit Maxime Gorki qui, lors de son incarcération dans la forteresse Pierre et Paul de Saint Pétersbourg, évoquait parmi lesbuts avoués de sa littérature celui de participer à « une éducation de la volonté de vivre ». Quoi de plus éternellement moderne !

La maison Artamonov. Maxime Gorki. Editions Aden.


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