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La France mutilée. 1971-1918, la question de l’Alsace-Lorraine
La critique de Philippe Pivion

La perte de l’Alsace Lorraine est-elle un traumatisme français en 1871 ? La question mérite d’être posée, car autant nous savons que la Revanche a été dans de nombreuses têtes, autant nous connaissons les envolées lyriques qui, des trémolos dans le texte, affichaient une vengeance à venir, autant nous ne comprenons pas alors pourquoi rien n’est fait de concret pendant plus de quarante ans pour recouvrer les départements perdus. Et il faudra que l’Allemagne le 3 août 1914 déclare la guerre à la France, puis qu’elle perde cette guerre, pour que les terres volées redeviennent françaises.

L’auteur, Fabien Conord, brillant universitaire, propose une lecture érudite des faits qui durant un demi-siècle vont structurer une partie de la vie politique française, jusqu’à en laisser des traces aujourd’hui. Tout d’abord, il traite de la chute du second empire et des tentatives de Thiers, Favre et consorts d’amadouer Bismarck. Favre notamment qui n’hésite pas à déclarer en bombant le torse que « pas un pouce de nos territoires, pas une pierre de nos forteresses » ne sera cédé à l’ennemi le 6 septembre 1870 et lorsqu’il rencontre le 19 septembre Bismarck pour le sonder, celui-ci lui envoie à la figure que le futur empire s’agrandirait de l’Alsace et la Lorraine. L’autre tout penaud retourne à Versailles en discuter avec le larron Thiers.

Tandis que des vaillants soldats, des hommes comme Gambetta, Chanzy, Garibaldi mettent un point d’honneur à dire que la guerre n’est pas perdue, la bourgeoisie aux manettes de la France se vautre dans la compromission pour signer vite fait un accord de paix à n’importe quel prix. D’ailleurs, si la France n’a pas les moyens de financer la guerre, elle a les moyens de donner 5 milliards de francs or au vainqueur. Thiers et le gouvernement sont les tenants de la paix. Bismarck pour s’assurer de la légitimité des négociateurs et de la parole de la France va exiger la tenue d’élections législatives. Là, on touche le fond du surréalisme politique. Des élections sont organisées en 8 jours, y compris en zone occupée par les Prussiens, tandis que des centaines de milliers d’hommes (eux seuls votent) sont prisonniers et que d’autres sont sous les drapeaux et livrent des batailles. Bref une assemblée dominée par les monarchistes sort de cette tartufferie. Dès lors Thiers la convoque pour examiner les préliminaires de paix et le projet d’accord. Ce sera à Bordeaux. Ce sera le 1er mars. Ce sera une large approbation de la paix. Seuls 107 sur 767 élus votent contre. Ils préfigurent les 80 du chemin de l’honneur de 1940. C’est le même contexte, le même mécanisme, les même mobile.

L’auteur décortique alors les motivations de ces 107 députés, leur parcours politique à venir. D’ailleurs l’ouvrage se termine par des notices biographiques de ces 107 biens utiles. C’est avec intérêt que nous suivons l’évolution du nationalisme français partant des conséquences de la guerre de 1870-71. Conord estime qu’avant les années 1880, le nationalisme français était tourné vers l’extérieur, il s’agissait de porter au monde les idéaux révolutionnaires ou la reprise des provinces perdues. C’est le modèle de 1790. Mais à partir de 1880, le nationalisme se réoriente vers l’intérieur passant selon l’auteur d’un nationalisme ouvert à un nationalisme fermé. Il faut d’abord que la France se régénère contre les ennemis de l’intérieur. C’est un bouleversement. On n’hésitera pas à convoquer dans cet objectif Jeanne d’Arc, une Lorraine, ça tombe bien, pour exorciser les démons qui ternissent la France. Peu importe que des républicains mettent en avant la Pucelle celle qui a porté sur les fonts baptismaux une royauté moribonde, que l’ennemi ait été l’Angleterre, que ce sera un procès en religion qui la condamnera. Puis dans les années suivantes, c’est l’affaire Dreyfus qui portera le retournement complet de la notion de nationalisme avec son florilège d’antisémitisme. L’intérêt de ces pages est qu’elles résonnent avec l’actualité. Pendant plus de quarante ans, rien n’est fait au plan militaire pour s’assurer d’une revanche victorieuse, rien n’est fait au plan politique pour obtenir un rattachement à la France de l’Alsace et de la Lorraine, rien n’est fait au plan des idées afin que les populations se rebelles et exigent le retour à la mère patrie. Il y a bien un renoncement de la bourgeoisie à recouvrer ces départements. Ce sera d’ailleurs un des 107, Georges Clemenceau, qui sera l’artisan de ce retour en devant le Père la Victoire en 1918.

Il reste que depuis cette époque, une grande confusion règne sur le plan du nationalisme. D’abord une idée de gauche, elle est devenu l’apanage de la droite la plus extrême. L’idée même semble faire peur à la gauche. Mais des questions telles le droit du sol et le droit du sang répondent à ces interrogations. Pour ma part, je partage bien les interrogations de février 2016 d’Immanuel Wallerstein, universitaire américain :
"Qu’est-ce qu’être de gauche : est-ce être internationaliste, universaliste ; ou est-ce au contraire être nationaliste pour mieux s’opposer à l’ingérence de puissantes forces mondiales ? Est-ce vouloir l’abolition de toutes les frontières ou, au contraire, est-ce vouloir le renforcement de celles-ci ? Avoir une conscience de classe, est-ce s’opposer au nationalisme ou est-ce, au contraire, soutenir une résistance nationale à l’impérialisme ?"

A vos neurones !

La France mutilée. 1971-1918, la question de l’Alsace-Lorraine. Fabien Conord. Editions Vendémiaire


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