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" La Chine est engagée dans un projet souverain cohérent qui n’est pas celui du capitalisme "
Par Samir Amin

La Chine n’est pas engagée sur une voie particulière seulement depuis 1980, mais depuis 1950. Bien que cette voie ait traversé des phases contrastées, la Chine a toujours développé un projet souverain cohérent qui lui est propre et qui n’est certainement pas celui du capitalisme dont la logique exige que la terre agricole soit traitée comme un bien marchand. Que le projet chinois ne soit pas capitaliste ne signifie pas qu’il « est » socialiste, mais seulement qu’il permet d’avancer sur la longue route du socialisme. Le succès de l’émergence de la Chine est intégralement le produit de ce projet souverain. Il le restera tant qu’elle restera hors de la mondialisation financière contemporaine. Néanmoins, il existe toujours des menaces de retour pur et simple au capitalisme. En ce sens, des forces sociales et politiques de droite et de gauche, présentes dans la société et le Parti, s’affrontent aujourd’hui comme elles se sont affrontées en permanence.

D’où vient la droite chinoise ? Au cours de la guerre de libération, des segments entiers des classes moyennes, professionnels, fonctionnaires, industriels, déçus par l’inefficacité du Guomindang face à l’agresseur japonais, s’étaient rapprochés du Parti communiste, voire y avaient adhéré. Beaucoup d’entre eux – mais certainement pas tous – étaient demeurés nationalistes sans plus. À partir de 1990, avec l’ouverture à l’initiative privée, une nouvelle droite, autrement plus puissante, a fait son apparition et ne se réduit pas aux « hommes d’affaires » qui ont fait fortune (parfois colossale), soutenus par leur clientèle, dont des responsables de l’État et du Parti. Les classes moyennes éduquées et en expansion sont en partie adhérentes aux idées de droite.

Pour ces raisons, la croissance des inégalités – même si elle n’a rien à voir avec celle qui caractérise les autres pays du Sud – constitue un danger politique majeur. J’insiste ici sur un point important  : la paysannerie chinoise, dans l’ensemble, n’est pas réactionnaire car elle ne défend pas le principe de la propriété privée. Le puissant mouvement de « rénovation de la société rurale » en constitue le témoignage. Composée de petits producteurs (sans être des petits propriétaires), la paysannerie est largement dans le camp des forces en mouvement pour l’adoption de politiques plus courageuses de plans sociaux et écologiques. En clair, elle se situe à gauche, avec la classe ouvrière et une partie des intellectuels.

Cette gauche, présente sur le terrain, exerce une certaine influence sur les appareils de l’État et du Parti, contraignant la direction du PCC à des compromis. Si le pouvoir en Chine n’est pas insensible à la question sociale, ce n’est pas seulement par tradition d’un discours fondé sur le marxisme mais parce que le peuple chinois, qui a appris à lutter et continue à le faire, l’y oblige. Et si, dans les années 1990, la dimension sociale avait reculé devant les priorités immédiates de l’accélération de la croissance, aujourd’hui, la tendance est inversée dans ses trois dimensions : santé, logement, retraites. Cependant, l’acquisition de bénéfices sociaux ne suffit pas si elle n’est pas associée à la démocratisation de la gestion politique de la société.

Les objectifs de la repolitisation et la création des conditions favorables à l’invention de réponses nouvelles ne peuvent être obtenus par des campagnes de « propagande ». Ils ne peuvent être impulsés qu’à travers la poursuite des luttes sociales, politiques et idéologiques. Cela implique la reconnaissance préalable de la légitimité de ces luttes, une législation fondée sur les droits collectifs d’organisation, d’expression et de prise d’initiatives. Cela implique que le Parti s’engage dans ces luttes. La repolitisation n’a pas de sens si elle n’est pas associée à des procédures qui favorisent la conquête graduelle de responsabilité des travailleurs dans la gestion de leur société à tous les niveau : l’entreprise, la localité, la nation. Un programme de ce genre n’exclut pas la reconnaissance des droits de l’individu. Au contraire, il en suppose l’institutionnalisation qui permettrait de réinventer des formes d’élection pour le choix des responsables.

Pour comprendre la nature des défis auxquels la Chine est confrontée, il est indispensable de savoir que le conflit entre le projet souverain chinois et celui de l’impérialisme nord-américain et de ses alliés est appelé à croître au fur et à mesure de son succès.

Samir Amin est économiste, directeur du Forum du Tiers-Monde à Dakar

Paru dans L’ Humanité des débats. 12 Avril 2013


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