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LES MOTS DES MAUX
Paul Desalmand

L’humanité ne cesse d’enrichir son vocabulaire de la cruauté. Pour s’en tenir aux temps proches, les Français, en même temps que l’instrument du docteur Guillotin, ont inventé le verbe « guillotiner ». La guillotine, outre son efficacité, avait l’avantage d’être démocratique. Avant son apparition, seuls les nobles avaient le privilège d’être décapités à la hache, les roturiers étant ignoblement pendus. On doit aussi aux Français, le mot « terreur » pris dans son sens politique. Il se réfère soit à la « Terreur rouge » des révolutionnaires soit à la « Terreur blanche » de leurs adversaires royalistes.

Un peu plus tard, les Allemands ont gratifié l’humanité de la « solution finale ». Ils n’ont pas inventé les « camps de concentration » – le mérite en revenant aux Anglais –, mais les « camps d’extermination » sont bien de leur fait. « Gestapo » et son dérivé « gestapiste » font aussi partie du florilège germanique. Le mot « Shoah », mot hébreux signifiant « catastrophe », leur est dû aussi, dans son acception actuelle, mais d’une façon indirecte.

Les Russes les concurrencent sérieusement avec d’abord le « goulag » dénoncé par Soljenitsyne. La « liquidation physique » et le « lavage de cerveau » doivent être mis à leur compte. Mais le Guépéou et le K.G.B. ont eu moins de succès que la Gestapo et ne resteront sans doute pas dans la langue. « Stasi », dû à l’Allemagne de l’Est, peut-être à cause du magnifique film La Vie des autres, est resté plus vivant. Un ami que son épouse, quoique septuagénaire, surveille de très près, l’évoque souvent.

Des « camps de concentration » ont été créés par les Anglais durant la guerre de Boers en Afrique du Sud (1880-1902) : plus de 200 000 personnes, Noirs et Blancs, dans 45 camps. L’expression semble se rattacher au terme « re-concentration » qui fut utilisé à l’occasion de la guerre entre l’Espagne et Cuba (1895-1898). Les Américains employaient le terme de « camps de regroupement » pour désigner les endroits de Californie où, pendant la guerre de 39-45, ont été « évacués » 120 000 Japonais, de nationalité américaine ou non. Aux Anglais, nous devons aussi les « tanks », mot qui signifiait, et signifie toujours, « réservoir ». Le mot avait été employé à propos de ces véhicules pour déguiser à l’adversaire l’existence d’une nouvelle arme.

Dans leur mouvance, l’« apartheid » de l’Afrique du Sud et le « lynchage » étatsunien, se rattachant comme on le sait à la loi favorable à une justice expéditive instaurée par William Lynch. « Guantanamo » est un nom propre (enfin si l’on peut dire) qui a toutes les chances de devenir un nom commun pour désigner une prison pas spécialement confortable. Le terme fait déjà partie du vocabulaire des lycéens.Plus près de nous, les Israéliens ont inventé l’« assassinat ciblé », leurs adversaires réactivant le côté guerrier du mot « djihad » et, mettant à la mode le « fedayin », version moyen-orientale du « kamikaze ».

Certaines expressions comme « crime contre l’humanité » n’ont pas de patrie. Sans doute parce que la notion est vague et que de nombreux pays pourraient se porter candidat, pour ce qui est de la pratique du moins. Il en va de même pour « génocide », terme technique pour « massacre ». L’histoire de l’humanité en est jalonnée et, pour ce qui est des traces écrites, les premières figurent dans l’Ancien Testament, que les Hébreux en soient les auteurs ou les victimes.

Pour terminer sur une note optimiste, il serait possible d’évoquer la « non-violence » des Hindous, mais son meilleur propagandiste a été assassiné et dans ce continent l’expression semble êtes passée de mode. De plus, nous devons aussi à l’Inde le mot « intouchable ». On a donc de la peine à rêver que se termine cette suite de trouvailles linguistiques. Il paraît plus réaliste de se demander quel pays, dans les décennies à venir, va enrichir le vocabulaire de l’humanité d’un néologisme servant à désigner un nouvel exemple d’inhumanité.

Paul Desalmand a publié une cinquantaine d’ouvrages dont Le Pilon (Quidam), L’Athéisme expliqué aux croyants (Le Navire en pleine ville) ainsi qu’une Histoire de l’éducation en Côte d’Ivoire en deux volumes (Karthala).


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